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Full text of "La decomposition de l'armee et du pouvoir : fevrier-septembre 1917"

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LA DÉCOMPOSITION 
DE L'ARMÉE ET DU POUVOIR 



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in 2009 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/ladecompositiondOOdeni 



en^RAI A.I . DENIKINE 



lA DÉCOMPOSITION 

DE L'ARMÉE ET 

DU POUVOIR 



TETAUK-SIPTIHBRE 1917 







XPOVOLOZKY Al CS,I]DITEimS 

15, EUE BONA,PA.RTE,PARI5 (Vr9 



Tous droits réservés. 



AVANT-PROPOS '^-.^ '^ >- V ♦ / 

X • - - ^y 
Dans le chaos russe, d'où s'élèvent, comme un brouillard, des 
vapeurs de sang, des vies humaines périssent et les contours réels 
des événements historiques s'efîacent. 

C'est pourquoi, malgré la difficulté et les lacunes d'un travail 
accompli dans l'exil,— sans archives, sans documents, sans pouvoir 
m'entretenir de vive voix avec ceux qui ont pris part_^aux évé- 
nements — j'ai décidé de publier mon étude. 

Dans le premier livre il est surtout question de l'armée russe 
à laquelle ma vie est indissolublement liée. Les questions politiques, 
sociales, économiques, ne sont abordées que dans la mesure où il 
est nécessaire de retracer leur influence sur la progression de la 
lutte. 

En 1917, l'armée a joué un rôle décisif dans les destinées de la 
Russie. La part qu'elle a prise à la révolution, sa vie, sa démorali- 
sation, son effondrement, tout cela doit servir de leçon et d'aver- 
tissement à ceux qui sont appelés à reconstruire la vie russe. 

Il doit en être ainsi non seulement dans la lutte contre les oppres- 
seurs actuels du pays. Après la chute du bolchevisme, à côté de 
l'œuvre immense de la régénération des forces morales et maté- 
rielles du peuple russe, se posera, avec une acuité sans égale dans 
l'histoire de notre patrie, la question de sauvegarder la souve- 
raineté nationale de ce peuple. 

Car, au delà de la terre russe, les fossoyeurs brandissent déjà 
leurs bêches et les chacals, dans l'attente de sa mort, montrent 
les dents. 

Leur attente restera vaine. Du sang, de la boue, de la misère 
matérielle et morale, le peuple russe se redressera dans toute sa 
force et dans toute sa sagesse. 

A. Denikine. 
Bruxelles 1921. 




CHAPITRE PREMIER 
Les fondements de l'ancienne armée ; la religion, le tsar et la patrie. 

L'inéluctable processus historique, qui aboutit à la révolution 
de mars, a amené l'effondrement de l'Etat russe. Cependant, si 
même les philosophes, les historiens et les sociologues, qui étu- 
diaient le cours de la vie russe, avaient pu prévoir les boulever- 
sements futurs, personne ne s'attendait à ce que la poussée spontanée 
des masses balayât si facilement et si rapidement toutes les assises 
sur lesquelles cette vie reposait : le pouvoir suprême et les classes 
dirigeantes qui s'écartèrent sans combat ; la classe intellectuelle, 
douée, mais faible, manquant de volonté déracinée qui, au début, 
en pleine lutte implacable, ne prêta qu'une résistance verbale et qui, 
ensuite, courba docilement le cou sous le couteau des vainqueurs ; 
enfin la puissante armée, forte de son grand passé historique et de 
ses dix millions d'hommes, et qui s'effondra en quelque trois ou 
quatre mois. 

Ce dernier événement n'était pas, d'ailleurs, tout à fait inat- 
tendu : on en avait eu un terrible avertissement dans l'épilogue de 
la guerre de Mandchourie et les événements qui le suivirent à 
Moscou, à Cronstadt, à Sébastopol... Après avoir passé 15 jours à 
Kharbine, à la fin de novembre 1905, et après avoir pendant 31 jours 
parcouru fia grande voie transsibérienne (décembre 1905), 
traversant toute une série de « républiques », depuis Kharbine 
jusqu'à Pétersbourg, Je m'étais fait une idée très nette de ce que 
l'on pouvait attendre de la soldatesque effrénée, affranchie de 
tout élément modérateur. Et les meetings, résolutions, soviets et 
autres manifestations de la sédition militaire se sont reproduits 
en 1917 avec une précision photographique, mais avec beaucoup 
plus de force et sur une échelle beaucoup plus vaste. 

Il convient de noter que la possibilité d'une dégénérescence 
psychologique aussi rapide n'a pas été exclusivement propre à 
la seule armée russe. Il est certain que la fatigue de trois années 
de guerre y joua un rôle considérable, et atteignit, dans une 
mesure plus ou moins grande, toutes les armées du monde, les 
rendant plus accessibles aux influences démoralisantes des doc- 
trines ^ socialistes extrémistes. En automne 1918, les corps 
d'armée allemands qui occupaient le Don et l'Ukraine, se trou- 
vèrent décomposés en huit jours de temps et refirent en quel- 
que sorte toutes les étapes historiques que nous avions déjà 
parcourues : meetings, soviets, comités, destitution des officiers 



et, par endroits, vente des biens militaires, chevaux, armes, etc. 
Ce n'est qu'alors que les Allemands comprirent la tragique 
situation des officiers russes. Et nos volontaires furent bien des 
fois témoins de l'humiliation et des larmes amères des officiers 
allemands, autrefois impassibles et hautains. 

— Ne nous avez-vous pas fait subir la même chose, à nous 
autres Russes... 

— Pas nous, notre gouvernement, répondaient-ils . 

En hiver 1918, je reçus en ma qualité de Commandant en Chef de 
l'Armée Volontaire, la proposition d'un groupe d'officiers allemands 
demandant à s'enrôler dans notre armée comme simples soldats.. . 

On ne peut pas, de même, expliquer la débâcle par le reten- 
tissement psychologique des échecs et de la défaite. Les vain- 
queurs, eux aussi, ont connu les troubles dans l'armée : il y eut 
des défections parmi les troupes françaises, qui occupaient au 
commencement de 1918, la Roumanie et la région d'Odessa ; et 
dans la flotte française de la mer Noire, et parmi les contingents 
anglais envoyés dans la région de Constantinople et dans la Trans- 
caucasie ; et même dans la puissante flotte anglaise au plus haut 
degré de sa satisfaction morale due à la victoire : au moment où la 
flotte allemande était faite prisonnière. 

Les troupes n'obéissaient plus aux chefs, et seule une démobi- 
lisation rapide et de nouveaux renforts, en partie volontaires, 
modifièrent la situation. 

Quel était l'état de l'armée russe au moment où éclata la révo- 
lution ? 

Depuis des siècles toute notre idéologie militaire reposait sur 
la célèbre formule : 

Pour la religion, pour le isar, pour la pairie. 

Des dizaines de générations avaient grandi, étaient éduquées et 
éduquaient les autres en s'inspirant de cette idéologie. Mais elle ne 
pénétrait pas assez profondément dans les masses du peuple, dans 
le gros de l'armée. 

L'esprit religieux qui, depuis des siècles, avait poussé des racines 
profondes dans le peuple russe, se trouvait quelque peu ébranlé au 
commencement du xx^ siècle. Le peuple théophore, à l'âme uni- 
versaliste, grand de sa simplicité, de sa vérité, de son humilité, de son 
esprit de pardon, ce peuple véritablement chrélien, perdait peu à peu 
son caractère propre, se laissant de plus en plus dominer par les 
intérêts matériels dans lesquels il apprenait ou on lui apprenait à 
voir le seul but et le sens unique de la vie. Le lien entre le peuple 
et ses directeurs spirituels se relâchait peu à peu, ceux-ci s'en éloi- 
gnant à leur tour de plus en plus, entrant au service du gouver- 
nement dont ils partageaient dans une certaine mesure les défauts. 
Ce processus de la transformation morale du peuple russe est trop 
profond et trop important pour qu'on puisse en faire entrer l'étude 



dans le cadre de ce livre. Je constate cependant ce fait indubi- 
table que les jeunes gens qui entraient dans les rangs de l'armée, 
étaient assez indifférents aux questions de la religion et de l'Église. 
La caserne, en arrachant les hommes à leur train de vie ordinaire, 
à leur ambiance relativement équilibrée et stable, avec ses croyances 
et ses superstitions, n'y substituait aucune éducation spirituelle 
et morale. Cette question y tenait une place tout à fait secon- 
daire, effacée par des soucis et des exigences d'ordre purement 
matériel, utilitaire. Le régime de caserne, où toutes choses — 
morale chrétienne, causeries religieuses, exécution des rites • — 
avaient un caractère officiel, obligatoire, souvent coercitif, ne pou- 
vait créer l'état d'esprit indispensable. Les chefs militaires savent 
combien il était difficile, par exemple, de résoudre la question de 
la fréquentation régulière de l'église. 

La guerre introduisit dans la vie morale des militaires deux 
éléments nouveaux : d'une part, une recrudescence de brutalité 
et de cruauté et, d'autre part, un sentiment religieux plus profond, 
semblait-il, engendré par le danger de mort constant. Ces deux 
antipodes existaient simultanément, car ils partaient l'un et 
l'autre de principes purement matériels. 

Je ne veux pas accuser en bloc le clergé militaire orthodoxe. 
Beaucoup de ses représentants se sont distingués par des actes de 
haute valeur, de courage et de dévouement. Mais il faut reconnaître 
que le clergé n'a pas su susciter un élan religieux parmi les troupes. 
Ce n'était évidemment pas sa faute, puisque la guerre mondiale, 
dans laquelle la Russie avait été entraînée, avait des causes poli- 
tiques et économiques très complexes sans qu'il y ait la moindre 
place pour l'extase religieuse. Quoi qu'il en soit, le clergé n'a pas 
su établir une liaison solide avec les troupes. 

Si les officiers ont longtemps continué à lutter pour leur auto- 
rité de chefs militaires, la voix des prêtres s'était tue dès les premiers 
jours de la révolution, et ils ne prirent plus dès lors aucune part 
à la vie de l'armée. 

Je me rappelle involontairement un épisode qui caractérise d'une 
façon frappante l'état d'esprit des miheux militaires à l'époque en 
question. Un des régiments de la 4^ division des tirailleurs avait 
construit, avec beaucoup de soin, de zèle et d'amour, une église de 
campagne près des positions. Voici que surviennent les premières 
semaines de la révolution. Un lieutenant démagogue décide que 
sa compagnie est mal placée et qu'une église n'est qu'un préjugé. 
Il y loge donc sa compagnie et fait creuser une... fosse à destination 
spéciale à l'emplacement du maître-autel. 

Je ne suis pas étonné de ce qu'il se soit trouvé dans le régiment 
un officier aussi vil et que le commandement, terrorisé, se soit tu. 
Mais comment se fait-il que deux ou trois mille Russes orthodoxes, 
élevés dans l'esprit mystique du culte, soient restés indifférents en 
présence de ce sacrilège ? 



— 10 — 

Quoi qu'il en soit, parmi les éléments moraux qui soutenaient 
l'esprit des armées russes, la religion n*est devenue ni un stimulant 
d'héroïsme ni un modérateur des instincts brutaux qui ne tar- 
dèrent pas à se développer. 

Dans l'ensemble de la vie nationale russe, le clergé est resté 
également à l'écart des événements, partageant ainsi le sort des 
classes sociales avec lesquelles il s'était lié : le clergé supérieur 
avec la bureaucratie dirigeante ; le clergé inférieur avec les in- 
tellectuels de classe moyenne. 

Je ne puis juger du rôle actif de l'Église orthodoxe sous le joug 
bolcheviste. La vie de l'Église, dans la Russie Soviétique, demeure, 
pour le moment, cachée à nos yeux. Mais l'œuvre de la régénération 
morale s'étend, et le martyre de centaines et de milliers de ser\â- 
teurs de l'Église remue, sans nul doute, la conscience assoupie du 
peuple et lui apparaît comme une légende vivante. 



Le tsar ? 

Je ne crois pas avoir besoin de démontrer que l'énorme majo- 
rité du commandement était parfaitement loyale vis-à-vis de l'idée 
monarchiste et de la personne de l'empereur. L'évolution ulté- 
rieure de certains chefs monarchistes eut pour cause soit des consi- 
dérations de carrière, soit la pusillanimité, soit le désir de se main- 
tenir au pouvoir, affublés d'un «masque », pour réaliser leurs projets. 
Parfois — le cas est rare — cette évolution s'explique par l'effon- 
drement des anciens idéals, par un changement de conception 
ou par des considérations du bien de l'Etat. Ainsi, il serait naïf 
de croire aux assertions de Broussilov se déclarant « socialiste et 
républicain » dès sa prime jeunesse. Lui, cet homme élevé dans les 
traditions de la vieille garde impériale, familier de la Cour, fon- 
cièrement pénétré de ses conceptions, « grand seigneur » par ses 
goûts, ses habitudes, ses sympathies et son ambiance ! On ne peut, 
pendant toute une longue existence, mentir de la sorte à soi-même 
et aux autres. 

Ç^Les officiers de carrière partageaient, dans leur majorité, les 
idées monarchistes et, quoi qu'il en fût, demeuraient loyaux. 

Malgré cela, après la guerre russo-japonaise et à la suite de la 
première révolution (1905), le corps des officiers fut, on ne sait 
pourquoi, placé sous la surveillance spéciale du Département de 
la Police, et les commandants de régiment recevaient périodiquement 
des listes noires dont le tragique consistait en ce qu'il était presque 
inutile de contester les « suspicions » qui pesaient sur tel officier, 
et qu'on n'avait pas le droit de procéder soi-même à une enquête, 
fût-elle secrète. Personnellement, j'ai eu à poursuivre une longue 
lutte contre l'état-major de Kiev au sujet de deux nominations 
insignifiantes (aux postes de chef de compagnie et de chef de la 
compagnie des mitrailleurs) de deux officiers du 17^ régiment d'Ar- 



— 11 ~ 

khangelogorod que j'ai commandé jusqu'à la dernière guerre. 
Ne pas leur accorder ces promotions aurait été d'une injustice 
flagrante, qui eût pesé lourd sur la conscience et l'autorité du com- 
mandant et qu'il n'était pas permis d'expliquer. Ce n'est qu'à 
grand'peine que je réussis à faire valoir les droits de ces deux offi- 
ciers, qui, plus tard, tombèrent tous deux au champ d'honneur. 

Ce système policier créait dans l'armée une ' atmosphère 
malsaine. 

ISfon content de cela, Soukhomlinov organisa, en outre, tout 
un réseau d'espionnage (dit « service de Contre-espionnage ») à la 
tête duquel se trouvait, non officiellement, le colonel Miassoïédov, 
exécuté plus tard pour espionnage au profit de l'Allemagne. Chaque 
état-major régional comportait un organe dirigé par un officier 
de gendarmerie, revêtu de l'uniforme de l'étaf-major. Officielle- 
ment, ces organes étaient appelés à lutter contre l'espionnage 
étranger. Feu Doukhonine, alors qu'il était encore, avant la guerr'e, 
chef du service de l'information auprès Me l'état-major de 
Kiev, se plaignait à moi de l'atmosphère irrespirable créée par le 
nouvel organisme, qui, officiellement, était subordonné au général, 
chef du quartier général, mais, en fait, suspectait et surveillait 
non seulement l'état-major, mais jusqu'à ses chefs. 

Cependant, la vie semblait pousser les officiers à protester, 
sous quelque forme que ce fût, contre le « régime existant )\ Depuis 
bien longtemps, il n'y avait, parmi les fonctionnaires de l'Etat, 
d'éléments aussi peu fortunés jouissant d'aussi peu de sécurité 
et de droits, que les officiers russes subalternes. Une existence 
littéralement indigente ; les droits et l'amour-propre foulés aux 
pieds par les supérieurs. Le plus bel avenir que la carrière pouvait 
ouvrir à la plupart d'entre eux était le grade de commandant et 
une vieillesse presque dans la misère. A partir de la moitié du 
xix^ siècle, le corps des officiers russes a complètement perdu son 
caractère de caste. Dès l'introduction du service obligatoire uni- 
versel et l'appauvrissement de la noblesse, les écoles militaires 
ouvrirent largement leurs portes au « tiers-état » et aux jeunes 
gens issus du peuple et ayant fait leurs études dans des écoles 
civiles. Ceux-là étaient en majorité dans l'armée. La mobilisation 
à son tour, introduisit dans les rangs des officiers un grand nombre 
d'éléments fournis par les professions libérales et qui apportaient 
avec eux des conceptions nouvelles. Enfin, les pertes immenses 
subies par les officiers de carrière" obligèrent le comman- 
dement à réduire quelque peu les exigences relatives à 
l'éducation et à l'instruction militaires, facilitant la promotion 
des soldats, —de ceux qui s'étaient distingués dans le combat et de 
ceux auxquels on faisait faire des'^études^sommaires à l'école des 
aspirants. 

Ces deux dernières circonstances, propres à toute armée popu- 
laire, eurent deux conséquences fatales : elles abaissèrent, 



— 12 — 

sans aucun doute, la valeur combattive du corps des officiers et 
introduisirent une certaine différenciation dans son aspect poli- 
tique, en le rapprochant encore plus de la masse des intellectuels 
moyens, de la démocratie. C'est ce que les chefs de la démocratie 
révolutionnaire n'ont pas su ou, plutôt, n'ont pas voulu comprendre 
aux jours de la révolution. 

(Au cours de mon exposé ultérieur j'oppose partout la « démo- 
cratie révolutionnaire », conglomérat des partis socialistes, à la 
véritable démocratie russe à laquelle appartiennent, sans nul 
doute, les intellectuels moyens et les officiers du service actif.) 

Cependant, l'ensemble des officiers de carrière avait, lui aussi, 
peu à peu changé d'aspect. La guerre japonaise qui avait révélé 
les tares profondes dont souffraient le pays et l'armée, la Douma 
d'Empire et la presse, devenue un peu plus libre depuis 1905, 
avaient joué un rôle important dans l'éducation politique des offi- 
ciers. L' « adoration » mystique du monarque commençait, peu à 
peu, à s'évanouir. Il se trouvait parmi les généraux de la génération 
nouvelle et les officiers, de plus en plus d'hommes sachant distinguer 
entre l'idée monarchiste et la personnalité du monarque, entre le bon- 
heur de la Patrie et la forme du régime. L'analyse, la critique, 
voire le blâme sévère pénétraient largement dans les milieux d'offi- 
ciers. Des bruits coururent — non sans raison — sur l'existence 
d'organisations secrètes d'officiers. Certes, ces organisations, 
étrangères à toute la structure de l'armée, ne pouvaient ni acquérir 
une grande influence, ni jouer un rôle important. Cependant, elles 
inspiraient de graves inquiétudes au Ministère de la Guerre, 
et, en 1908 ou 1909, Soukhomlinov fit secrètement savoir aux 
chefs supérieurs qu'il était nécessaire de prendre des mesures 
contre la société secrète fondée par les officiers mécontents des 
lenteurs et de l'absence de toute méthode que l'on pouvait observer 
dans la réorganisation de l'armée, réorganisation qu'ils voulaient, 
prétendait-on, accélérer par des moyens violents. 

^ Dans ces conditions, il est plutôt étonnant que nos officiers 
soient, malgré tout, demeurés loyaux et se soient opposés, avec une 
grande fermeté, aux tendances anti-étatistes de gauche. Le nombre 
d'officiers s'étant prêtés à des menées clandestines^ou démasques 
par les autorités, a été infime. 

Quant à l'attitude vis-à-vis du trône, les officiers tendaient, en 
règle générale, à séparer la personne de l'empereur de la boue de 
la Cour qui l'entourait, des erreurs politiques et des crimes du 
gouvernement, qui, d'une façon manifeste et fatale, conduisait le 
pays à la ruine et l'armée à la défaite. Quant à l'empereur, il était 
excusé, on cherchait à le justifier. 

Dans la masse des soldats, contrairement à ce que l'on croit 
généralement, l'idée monarchiste n'avait pas de racinesmystiques 
et profondes. Mais cette'masse peu cultivée se rendait encore moins 
compte des autres régimes préconisés par les socialistes de diverses 



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Le grand duc Nicolas Mikhaïlovitch distribue des décorations. 



-— 13 — 

tendances. Un certain conservatisme, l'habitude, l'idée qu' « il 
en a toujours été ainsi », les suggestions de l'Eglise, tout cela déter- 
minait une certaine attitude à l'égard du régime existant, comme 
de quelque chose de naturel et d'immuable. 

Dans l'esprit et dans le cœur d'un simple soldat, l'idée monar- 
chiste était pour ainsi dire à l'état potentiel, tantôt s'épanouissant 
jusqu'à l'exaltation au contact immédiat du tsar (revues, visites 
aux armées, certains ordres du jour, etc.), tantôt s'efïaçant jus- 
qu'à l'indifférence. 

Quoi qu'il en soit, l'état d'esprit de l'armée était assez favo- 
rable tant à l'idée monarchiste qu'à la dynastie. Il aurait été facile 
de le maintenir. 

Mais à Pétrograd^et^à^ïsarskoïé était ourdie une trame gluante 
faite de boue, de corruption et de crimes. La vérité, corsée de bruits 
fantastiques, pénétrait dans les coins les plus reculés du pays et de 
l'armée, excitant tantôt la douleur, tantôt une joie mauvaise. Les 
membres de la dynastie Romanov n'ont pas su sauvegarder l'aidée» 
que les monarchistes orthodoxes voulaient entourer d'une auréole 
de grandeur, de noblesse et de vénération. 

Je me rappelle l'impression d'une séance de la Douma d'Empire 
où je me trouvai par hasard. 

Pour la première fois on entendit à la tribune de la Douma 
l'avertissement de Goutchkov faisant allusion à Raspoutine : 

« Quelque chose va mal dans le pays... » 

L'assistance, jusque-là bruyante, se tut, et chaque parole, pro- 
noncée à mi-voix, retentissait, distincte, dans les coins les plus 
reculés de la salle. Quelque chose de sombre, de catastrophique 
menaçait la marche cadencée de l'histoire russe... 

Je ne vais pas fouiller dans la boue qui déborda les hôtels des 
ministères et les appartements intimes du tsar, où avait accès le 
sordide et cynique « allumeur de cierges », disposant à son gré des 
ministres, des dirigeants et des évoques. 

On raconte,;que Raspoutine ayant cherchera pénétrer au Grand 
Quartier Général, le grand-duc Nicolas Nicolaevitch menaça de 
le pendre. Le général Alexéev lui était, lui aussi, décidément hostile. 
C'est grâce à ces deux personnalités que l'influence néfaste de 
Raspoutine n'a pas atteint l'ancienne armée. 

Cependant, toutes sortes de bruits relatifs à l'influence de 
Raspoutine arrivaient jusqu'au front et la censure réunissait à 
ce propos de nombreux documents, y compris les lettres des soldats 
de l'armée active. 

Mais l'impression la plus foudroyante fut produite par ce mot 
fatal ; 

— Trahison. 

Ce mot avait trait à l'impératrice. 

Dans l'armée, on se répétait ouvertement, en tout lieu et à toute 
heure, que l'impératrice aurait exigé avec insistance la paix 



— i4 — 

séparée ; qu'elle aurait trahi le maréchal Kitchener en prévenant 
les Allemands de son voyage, etc. 

En évoquant le passé et l'impression qu'avaient produite dans 
l'armée les bruits de la trahison de l'impératrice, j'estime que cette 
circonstance eut la plus grande influence sur l'état d'esprit de 
l'armée, en ce qui concerne son attitude vis-à-vis de la dynastie, 
d'une part, et de la révolution, de l'autre. 

Le général Alexéev, à qui je posai cette question angoissante, 
au printemps de 1917, me répondit évasivement et à contre-cœur : 

« En examinant les papiers de l'impératrice, on a trouvé chez 
elle une carte avec des indications détaillées sur la disposition des 
armées au front. Cette carte n'était dressée qu'en deux exemplaires : 
un pour moi et un pour l'empereur. Cette trouvaille me fit une im- 
pression très pénible... Sait-on jamais qui a pu s'en servir ?.. ^ 

L'histoire élucidera sans doute l'influence incontestablement 
négative que l'impératrice Alexandra Féodorovna a exercée sur 
le gouvernement de l'Etat russe dans la période qui précéda la 
révolution. Quant à sa « trahison », ce bruit malencontreux n'a 
été confirmé par aucun fait et fut, plus tard, réfuté à la suite de 
l'enquête dirigée par la commission de Mouraviev, nommée à cet 
effet par le gouvernement Provisoire, et à laquelle prirent part des 
représentants du Soviet. 



Reste le troisième principe fondamental de l'ancienne armée : 
la Patrie. Hélas ! Dans le bruit assourdissant des phrases patrio- 
tiques, répétées à l'infini aux quatre coins de la terre russe, nous 
avons laissé inaperçu le défaut organique du peuple russe et qui 
lui est inhérent : le manque de patriotisme. 

Quelle était l'influence exercée sur la mentalité de l'ancienne 
armée par l'idée de « la patrie » ? Tandis que les couches supérieures 
de la classe cultivée russe se rendaient parfaitement compte des 
causes de l'incendie mondial qui venait d'éclater: la lutte des 
Etats pour l'hégémonie politique et, surtout, économique ; pour 
le^ détroits et les voies libres ; pour les débouchés et les colo- 
nies, — lutte où le rôle de la Russie n'était que de se défendre, — 
la classe intellectuelle moyenne, y compris les officiers, se bor- 
nait, le plus souvent, à yoÏT les prétextes — plus évidents, plus acces- 
sibles à leur compréhension. Personne ne voulait la guerre, sauf, peut- 
être, l'ardente jeunesse militaire, avide d'exploits; on était convaincu 
que le pouvoir prendrait toutes les mesures indispensables pour éviter 
le conflit. Peu à peu, cependant, on se persuadait que celui-ci était 
inévitable ; quant aux prétextes, il n'y avait là aucune agression de 
notre part, aucun intérêt pour nous ; ils éveillaient, d'autre part, des 
sympathies sincères pour les faibles opprimés, se trouvant ainsi en 




Chez Raspoutine. 



— 15 — 

accord parfait avec le rôle traditionnel de la Russie. Enfin, le 
glaive avait été tiré non pas par nous, mais contre nous... C'est 
pourquoi, lorsque la guerre fut déclarée, on n'entendit plus la voix 
de ceux qui craignaient que le niveau intellectuel et économique de 
notre pays ne l'empêchât de vaincre dans la lutte contre un adver- 
saire puissant et cultivé. La guerre fut accueillie avec beaucoup 
d'élan, même avec enthousiasme. 

Les officiers, de même que la plupart des intellectuels moyens, 
ne s'intéressaient pas outre mesure à la question sacramentelle 
des « buts de la guerre ». La guerre était commencée. La défaite 
aurait amené les plus grandes calamités dans tous les domaines 
de la vie de notre pays. Elle aurait causé des pertes territoriales, 
une régression politique, une servitude économique. La victoire 
était indispensable. Toutes les autres questions passaient après 
celle-ci, pouvaient être contestées, révisées, modifiées. Cette ma- 
nière de voir, simpliste mais pleine d'un grand bon sens et de cons- 
cience nationale, ne fut pas comprise par l'aile gauche des éléments 
sociaux russes qu'elle amena à Zimmerwald et à Kienthal. C'est 
pourquoi aussi, lorsque les chefs anonymes et autres de la démo- 
cratie révolutionnaire russe, après avoir délibérément détruit l'ar- 
mée, en mars 1917, eurent à résoudre ce dilemme : le salut du pays 
ou le salut de la révolution — ils optèrent pour la seconde solu- 
tion. 

L'idée de la défense nationale fut encore moins comprise par 
le peuple obscur. Le peuple marchait à la guerre docilement, mais 
sans enthousiasme, sans conscience nette de la nécessité du grand 
sacrifice. Sa mentalité n'allait pas jusqu'à comprendre les dogmes 
nationaux abstraits. « Le peuple en armes » qu'était au fond l'armée, 
était encouragé par les victoires et démoralisé par les défaites ; il 
comprenait mal pourquoi il fallait franchir les Carpathes, et un 
peu mieux pourquoi il fallait se battre sur le Styr et la Pripiet ; 
mais, au fond, il se consolait par des considérations de ce genre : 

« Nous sommes de Tambov, l'Allemand n'arrivera pas jusqu'à 
nous . » 

Je suis obligé de redire cette phrase ressassée, car toute la psy- 
chologie du Russe est là. 

Les valeurs matérielles tenant une place prépondérante dans 
la conception du « peuple en armes », il était plus facile de lui faire 
adopter les arguments simplistes et réels faisant apparaître la 
nécessité d'une lutte obstinée pour la victoire et le danger de la 
défaite : le pouvoir allemand, étranger, la ruine du pays et de sa 
production, le poids des charges et des impôts en cas de défaite, 
la dépréciation du blé passant par des détroits étrangers, etc. En 
outre, il y avait une certaine confiance dans le pouvoir et en ce qu'il 
ferait l'indispensable. D'autant plus que les représentants immé- 
diats de ce pouvoir — les officiers — marchaient côte à côte avec 
leurs hommes, et même devant eux, et mouraient avec la même 



— 16 — 

abnégation, sajis murmurer, soit sur l'ordre d'en haut, soit par 
conviction intime. 

Aussi les soldats marchaient-ils vaillamment au sacrifice et à 
la^mort. 

Plus tard, lorsque cette confiance se fut effondrée, la conscience 
de la masse des soldats se trouva définitivement obscurcie. Les for- 
mules « sans annexions ni contributions », « le droit des peuples à 
disposer de leur sort », etc., étaient plus abstraites, moins faciles à 
comprendre que l'ancienne idée, désuète mais inconsciemment la- 
tente, l'idée de la Patrie. 

Et alors, pour maintenir les soldats au front, on entendit de 
nouveau, sur les tribunes ombragées de drapeaux rouges, les motifs, 
pour la plupart connus, d'ordre matériel : la mainmise allemande, 
la ruine de l'économie nationale, le poids des impôts, etc. Ces motifs 
étaient proclamés cette fois par les « socialistes-défensistes ». 

Ainsi, les trois assises sur lesquelles reposait l'armée étaient 
quelque peu ébranlées. 

En relevant les contradictions intérieures et les vices psycho- 
logiques de l'armée russe, je suis loin de la vouloir mettre au-dessous 
des autres : ces vices sont, dans quelque mesure que ce soit, le 
propre de toutes les armées populaires, ayant presque revêtu le 
caractère de milices, et ils ne nous empêchaient pas de remporter 
des victoires et de continuer la guerre. Toutefois, il était indispen- 
sable de retracer l'aspect de l'armée pour faire comprendre ses des- 
tinées ultérieures. 







CHAPITRE II X^^^—^"v>'^ 

L'état de Tancienne armée avant la révolution. 

Un rôle important dans l'histoire de l'armée russe fut joué par 
la guerre japonaise. 

L'amertume de la défaite et la conscience nette de notre terrible 
infériorité provoquèrent un grand essor de la jeunesse militaire et 
la firent peu à peu changer de dispositions d'esprit, tandis que les 
éléments surannés et routiniers s'efTaçaient. Malgré la résistance 
passive des personnages qui se trouvaient à la tête du Ministère 
de la Guerre et de l'état-major, — personnages soit incapables, soii 
absolument insouciants et indifférents à l'égard des intérêts de 
l'armée — le travail continuait fiévreusement. En dix ans de temps, 
l'armée russe, sans avoir, bien entendu, atteint l'idéal, avait fait, 
cependant, d'énormes progrès. On peut dire avec assurance que sans 
la cruelle leçon de Mandchourie la Russie eût été écrasée dès les 
premiers mois de la grande guerre. 

Cependant, le « nettoyage » du commandement se poursuivait 
avec trop de lenteur. Notre mollesse ( « Pauvre homme, il faut bien 
le caser «), le système de pistonnage, enfin, le droit d'aînesse trop 
rigoureusement appliqué, tout cela encombrait d'éléments indé- 
sirables les listes du commandement supérieur. 

La commission suprême d'attestation, qui se réunissait une 
fois par an, ne connaissait presque personne de ceux sur lesquels 
elle avait à se prononcer. 

Cela explique les erreurs des premières nominations : plus tard 
il fallut éloigner quatre commandants en chef (l'un d'eux, provi- 
soire, il est vrai, était atteint de paralysie cérébrale) ; plusieurs 
commandants d'armées, un grand nombre de commandants de 
corps d'armée et de chefs de division. 

Dès les premiers jours de la concentration de la 8^ arméç, 
(juillet 1914), le général Broussilov destitua trois chefs de division 
et un commandant de corps d'armée. 

Cependant, des gens incapables demeuraient à leurs postes, 
causaient la perte des troupes et l'échec des opérations. Le géné- 
ral D..., de l'armée de ce même Broussilov, occupa successivement 
des postes dans une division de cavalerie et trois divisions d'infan- 
terie jusqu'à ce qu'il eût trouvé le repos dans la captivité allemande. 

Le plus fâcheux, c'est que toute l'armée connaissait l'incapacité 
de certains de ses chefs et s'étonnait de leur nomination. 



— 18 — 

Rien de surprenant, dans ces conditions, que durant toute la 
campagne, notre stratégie ne se soit distinguée, ni par l'élan, ni par 
l'audace. Telles furent les opérations au front nord-ouest, en Prusse 
Orientale, et, en particulier, la manœuvre honteuse de Rennen- 
kampf ; telles furent les tentatives obstinées de forcer les Car- 
pathes contre lesquels se sont brisées les armées du sud-ouest, 
en 1915 ; telle fut, enfin, l'offensive déclenchée au printemps de 
1916. 

Ce dernier épisode est si caractéristique pour le commandement 
supérieur et si grave par ses conséquences, qu'il convient de s'y 
arrêter plus longuement. 

Lorsque, au mois de mai 1916, les armées du sud-ouest eurent 
pris l'oiïensive couronnée d'un immense succès (plusieurs armées 
autrichiennes avaient été mises en déroute et ma division, après 
avoir pris Loutzk, marchait par grandes étapes sur Vladimir en 
Volhynie), j'estimai, comme nous tous, que c'était précisément 
notre opération qui constituait la cheville ouvrière de l'offensive, 
que c'était notre front qui portait à l'adversaire le coup principal. 

Plus tard, il apparut que le coup principal devait être porté au 
front d'Ouest, tandis que l'armée de Broussilov n'effectuait qu'une 
démonstration. L'état-major avait bien gardé le secret. Dans la 
direction de Vilna étaient concentrées des forces énormes, une 
nombreuse artillerie comme nous n'en avons jamais eue, et des 
moyens techniques. Depuis plusieurs mois les troupes prépa- 
raient des places d'armes en vue de l'offensive. Enfin, tout était 
prêt et le succès des armées du Sud, en attirant l'attention et les 
réserves de l'adversaire, promettait le même succès aux armées de 
l'Ouest. 

Et voici que, presque à la veille de l'offensive prévue, eut lieu, 
par fil, cet entretien devenu historique entre le Commandant en 
Chef des Armées de l'Ouest, le général Evert, et le Chef de l'Etat- 
major du généralissime, le général Alexeev. L'essentiel de cet 
entretien se résume ainsi : 

A. : La situation demande une solution immédiate. Etes-vous 
prêt pour commencer l'offensive, êtes-vous sûr du succès ? Ou bien 
vaut-il mieux développer l'avance de Broussilov ? 

E. : Je ne suis pas sûr du succès. Les positions de l'adversaire 
sont très fortes. Nos troupes devront attaquer des positions où 
elles ont déjà échoué. 

A. : En ce cas donnez immédiatement l'ordre de transférer 
les troupes au front du Sud-Est. Je ferai mon rapport à l'em- 
pereur. 

Et l'opération, si longuement attendue, si méthodiquement pré- 
parée, échoua. Les corps d'armée de l'Ouest nous joignirent trop 
tard. Notre offensive se brisa. Ce fut ensuite la tuerie insensée sur 
les bords marécageux du Stokhod, où les régiments de la garde, 
qui venaient d'arriver, perdirent le plus beau de leurs contingents. 



— 19 — 

Cependant, le front allemand de l'Est était, en ces jours, dans 
une angoisse mortelle : « C'était un moment critique ; nous avions 
épuisé tous nos moyens et nous savions fort bien que personne ne 
viendrait à notre secours si les Russes avaient envie de nous atta- 
quer ». (1) 

D'ailleurs, à Broussilov aussi il arriva un jour un épisode peu 
connu et qui ajoute un trait intéressant à la caractéristique de ce 
général, un des acteurs principaux de la campagne. Après l'opé- 
ration lîrillante de la 8« armée, opération qui aboutit au passage 
des Carpathes et à l'invasion de la Hongrie, il survint, en dé- 
cembre 1914, dans l'esprit du Commandant de l'armée, le général 
Broussilov, une espèce de crise psychologique : sur le coup de l'échec 
partiel de l'un des corps d'armée, il donna l'ordre de la retraite 
générale, et l'armée recula rapidement. On se croyait sans cesse 
forcé, attaqué, cerné par la cavalerie ennemie menaçant préten- 
dument l'état-major de l'armée lui-même. A deux reprises, le 
général Broussilov leva son état-major avec une hâte frisant 
la panique ; devançant de beaucoup le gros de l'armée et perdant 
tout contact avec elle. 

Nous reculions jour après jour, faisant de longues et fatigantes 
étapes et n'y comprenant absolument rien : les Autrichiens n'a- 
vaient sur nous aucune supériorité, ni numérique, ni morale, et 
ne nous pressaient pas trop. Mes tirailleurs et les régiments voisins 
de Kornilov effectuaient tous les jours des contre-attaques rapides, 
faisaient beaucoup de prisonniers et s'emparaient de mitrailleuses. 

Le Quartier Général était encore plus étonné. Les rapports 
qu'il présentait tous les jours et où il démontrait que le recul n'était 
nullement justifié, demeuraient sans résultat, sinon de mettre 
Broussilov dans une violente colère. Enfin, l'état-major trouva un 
autre moyen d'agir sur le général : 

On fit venir un ami de Broussilov, le vieux général Pantchou- 
lidzev (2) et on le convainquit que si cela continuait, l'armée pour- 
rait soupçonner une trahison, et alors les choses tourneraient mal... 

Pantchoulidzev alla trouver Broussilov. Il y eut entre eux une 
scène émouvante, à la fin de laquelle on trouva Broussilov en 
larmes et Pantchoulidzev évanoui. Le même jour fut signé l'ordre 
d'attaquer ; l'armée passa facilement et rapidement à l'offensive, 
poursuivant les Autrichiens, et rétablit tant la situation straté- 
gique que la réputation de son chef. 

Il faut dire que non seulement les troupes, mais les chefs eux- 
mêmes, ne recevant que des renseignements insuffisants et rares 
sur les opérations, ne se rendaient pas très bien compte des com- 
binaisons stratégiques d'ordre général. Quant aux troupes, elles 
ne commençaient à les critiquer que lorsqu'il fallait les payer de leur 



(1) Liidendorff. Mes souvenirs de guerre. 

(2) Chef des services sanitaires de l'armée. 



— 20 — 

sang. H en fut ainsi dans les Carpathes, sur le Stokhod, pendant la 
deuxième affaire de Przemysl (printemps 1917), etc. 

Le moral des troupes fut surtout aiïecté par la grande retraite 
de Galicie, la lutte sans victoires aux fronts du Nord et de l'Ouest 
et le séjour énervant de plus d'un an dans les tranchées. 

* 
* * 

J'ai déjà parlé des officiers. Leurs grands et petits défauts 
s'accentuaient à mesure que la composition de leurs cadres se 
modifiait. On ne s'attendait pas à une campagne aussi longue ; c'est 
pourquoi l'administration de l'armée ne ménageait pas les cadres 
d'officiers et de sous-officiers et les versait, dès le début de la guerre, 
dans l'armée active. 

Je me rappelle un entretien qui eut lieu au moment de la mobi- 
lisation contre l'Autriche, dans la maison de W.-M. Dragomirov, 
un des généraux influents de l'armée. On apporta un télégramme : 
l'Allemagne avait déclaré la guerre... Un grave silence se fit... 
Tout le monde demeurait songeur. 

— Quelle sera, pensez-vous la durée de la guerre ? demanda 
quelqu'un à Dragomirov. 

— Quatre mois... 

Certaines compagnies partaient au front avec cinq ou six offi- 
ciers. Et comme, invariablement, dans toutes les circonstances, 
les officiers de carrière (ainsi que, plus tard, la plupart des autres 
officiers) donnaient, dans leur ensemble, l'exemple de la vaillance, 
de l'audace et du dévouement (1), la plupart d'entre eux furent, 
naturellement, exterminés. On utilisa de la même façon peu rai- 
sonnable l'autre élément stable de l'armée, les sous-officiers de 
réserve dont le nombre, dans la première période de la guerre, lors- 
qu'ils faisaient office de simples troupiers, atteignait parfois les 
50 % des contingents de la compagnie. 

Les relations entre les officiers et les soldats de l'ancienne 
armée ne s'inspiraient pas toujours de principes sains. On ne peut 
nier qu'il existait entre eux un certain éloignement qui se tradui- 
sait de la part des uns par un manque d'intérêt pour les besoins 
spirituels des soldats, et de la part des autres, par une méfiance et 
un sentiment rancunier. Cependant, ces relations s'amélioraient 
sensiblement au fur et à mesure que disparaissaient les barrières 
de caste et de classe. La guerre rapprocha encore plus officiers et 
soldats, créant, dans certaines unités, surtout celles de ligne, une 
véritable fraternité d'armes. Il convient cependant de faire une 
réserve : extérieurement, les relations étaient empreintes de ce 



(1) Sous ce rapport, on ne peut rien reprocher à la plupart des 
chefs supérieurs, La bravoure personnelle, allant parfois jusqu'à la témérité 
insensée, est chose fréquente parmi eux. 



— 21 — 

manque de culture général, propre non seulement aux masses 
populaires mais même aux intellectuels russes. C'est pourquoi, 
à côté d'une sollicitude cordiale et émouvante pour les besoins 
du soldat, à côté d'une grande simplicité et d'une réelle facilité 
d'accès, — l'officier couché pendant des mois à côté de ses hommes, 
dans les tranchées boueuses et humides, partageant leur nourriture 
et acceptant avec résignation, sans plaintes, de descendre avec eux 
dans la tombe commune, — à côté de tout cela on trouvait fré- 
quemment la brutalité, les insultes, parfois les actes arbitraires et 
les coups. 

Certes, les mêmes rapports existaient également entre soldats, 
avec cette diiîérence qu'un caporal ou un sergent, qui étaient des 
« frères », se montraient beaucoup plus grossiers et plus brutaux 
que les officiers. Ce triste aspect des relations dans l'armée, joint 
à l'ennui et à l'absurdité du régime de caserne et aux petites 
tracasseries du règlement, a toujours fourni des sujets faciles aux 
proclamations clandestines représentant le soldat comme «une 
victime de l'arbitraire des galonnards ». 

Le fond positif passait inaperçu : on le dissimulait exprès sous 
des dehors fâcheux. 

Toutes ces circonstances étaient d'autant plus importantes qu'il 
était devenu, au cours de la guerre, extrêmement difficile de for- 
tifier les liens intérieurs au sein de l'armée : subissant des pertes 
énormes, changeant leurs contingents de 10 à 12 fois, les unités, 
surtout celles d'infanterie, devenaient peu à peu des espèces d'étapes 
où la vague humaine ne faisait que passer, ne s'arrêtant jamais assez 
pour avoir le temps de s'empreindre des traditions morales de 
l'unité. Une des raisons pour lesquelles l'artillerie et certaines autres 
troupes spéciales étaient demeurées relativement résistantes, 
était que leurs pertes n'atteignaient qu'un vingtième, un dixième 
tout au plus des pertes de l'infanterie. 

Il n'y avait pas dans l'armée d'éducation raisonnable que l'on 
pût opposer aux influences démoralisantes venant du dehors. 
D'une part, les officiers ne possédaient aucune préparation poli- 
tique et, d'autre part, l'ancien régime avait une crainte instinctive 
de tout élément de « politique » à la caserne, eût-il tendu à critiquer 
les doctrines anti-étatistes. Cette crainte s'étendait d'ailleurs non 
seulement aux problèmes sociaux et intérieurs de la vie russe, mais 
aussi aux questions de la politique extérieure. C'est ainsi que peu 
de temps avant la guerre on avait promulgué un ukase impérial 
interdisant rigoureusement aux militaires, où qu'ils fussent, de 
s'entretenir sur les sujets politiques d'actualité (question bal- 
kanique, la discorde austro-serbe, etc.). A la veille de la guerre 
nationale, on évitait soigneusement d'exciter un sentiment de 
patriotisme sain, d'expliquer les buts et les objectifs de la guerre, 
de faire connaître la question slave et notre lutte séculaire contre 
le germanisme. 



22 

J'avoue qu'avec beaucoup d'autres je n'exécutai pas ce décret 
et préparai, comme il convenait, le moral du régiment Arkhan- 
^elogorodsky que je commandais. Et même je publiai dans la 
presse militaire un article dirigé contre le décret en question et dont 
le sujet était : « N'éteignez pas l'âme vivante ! » 

Car je ne doute point que la statue de Strasbourg de la place de 
la Concorde, entourée de ses voiles de deuil, n'ait joué un rôle 
immense dans l'éducation de l'héroïque armée française. 

La propagande pénétrait déjà de toutes parts dans l'ancienne 
armée. Il est certain que les efforts convulsifs des gouvernement» 
de Goremykine, de Sturmer et de Trepov, se succédant rapidement 
et cherchant à arrêter le cours normal de la vie russe, — ces efforts, 
en eux-mêmes, suffisaient à alimenter la propagande, excitant de 
plus en plus la colère populaire qui s'infiltrait également dans l'ar- 
mée ; la littérature socialiste et défaitiste en profitait ; la doctrine 
de Lénine pénétra, en Russie, par l'intermédiaire de la fraction 
social-démocrate de la Douma d'Empire. Les Allemands dé- 
ployaient une activité plus grande encore. J'en parlerai plus ample- 
ment dans le chapitre XXL 

Je dois, cependant, observer que toute cette propagande exté- 
rieure agissant principalement sur les unités de l'arrière (garnisons 
et bataillons de réserve des grandes agglomérations, surtout de 
Pétrograd), n'exerçait, avant la révolution, que relativement peu 
d'influence sur les troupes du front. Et les renforts, dont l'esprit 
avait été troublé, changeaient souvent pour le mieux après être 
arrivés au front, dans l'atmosphère de la vie de combat, difficile 
mais plus saine. 

Toutefois, la propagande destructrice trouvait par endroits 
un terrain favorable, et il y eut dès avant la révolution un ou deux 
cas où des unités entières refusèrent d'obéir et furent sévèrement 
réprimées. 

Enfin, il y avait une raison d'ordre pratique qui faisait que la 
masse principale de l'armée — les paysans — n'étaient pas d'ins- 
tinct trop portés à désirer la révolution sociale : 

— On partagera la terre sans nous... Non, il faut attendre que 
nous soyons rentrés, c'est alors qu'on la partagera !... 

F'^CUne espèce de propagande par l'exemple était faite par la 
désorganisation de Tarrière et la folle orgie d'abus, de cherté de 
vie, d-e bénéfices et de luxe érigés sur le sang et les os du front. 
Mais l'armée était surtout péniblement atteinte par le manque de 
moyens techniques et surtout de munitions. 

Ce n'est qu'en 1917 que le procès de Soukhomlinov révéla à 
la société et à l'armée russes les causes principales du désastre 
militaire de 1915. Dès 1907, on avait élaboré un projet d'augmen- 



— 23 — 

tation des réserves de notre armée et accordé les crédits indispen- 
sables. Ces crédits grossissaient souvent, si étrange que cela paraisse, 
sur l'initiative de la commission de la Défense Nationale plutôt 
que de l'administration militaire. En règle générale, ni la Douma 
d'Empire, ni le Ministère des Finances ne refusaient, ni ne rédui- 
saient jamais les crédits de guerre. Durant l'administration de 
Soukhomlinov, le Ministère de la Guerre avait obtenu 450 millions 
de roubles de crédits spéciaux, dont il n'avait pas dépensé 
300 millions. Avant la guerre on n'avait même pas examiné les 
moyens d'assurer à l'armée des réserves extraordinaires de muni- 
tions après l'épuisement des réserves du temps de paix... Si, en 
effet, la guerre des munitions prit, dès le début des hostilités, 
des proportions inattendues et sans exemple, renversant tous les 
calculs théoriques de la science militaire, tant européenne que russe, 
il était d'autant plus nécessaire de prendre des mesures héroïques 
pour sortir d'une situation extrêmement grave. 

Cependant, dès le mois d'octobre 1914, on avait épuisé les 
réserves servant à l'armement des renforts qu'on nous envoya au 
front dont d'abord 10 % seulement étaient armés, et, plus tard, 
sans fusils du tout. Le Commandant du front Sud-Ouest envoya 
au Grand Quartier Général une dépêche ainsi conçue : « Les 
réserves de munitions sont définitivement épuisées. Faute de 
nonvel-les réserves, on sera obligé de faire cesser le combat et de 
ramener les troupes dans les conditions les plus difficiles... » 

Cependant, à la même époque (fin septembre 1914), Joffre ayant 
demandé « si l'armée impériale de Russie était suffisamment pourvue 
de munitions d'artillerie pour pouvoir sans mécomptes continuer 
les opérations «, le Ministre de la Guerre, Soukhomlinov, répondit ; 
« La situation actuelle, en ce qui concerne l'approvisionnement en 
munitions de l'armée russe, n'inspire aucune inquiétude sérieuse...» 
On ne passait pas de commandes à l'étranger et on refusait les 
fusils japonais et américains « pour éviter les inconvénients dus à 
la multiplicité des calibres ». 

Lorsque, en août 1917, l'homme responsable de la catastrophe 
militaire eut paru sur le banc des accusés, sa personne ne produisit 
qu'une impression pitoyable. On se demanda avec une angoisse et 
une douleur d'autant plus grandes comment cet homme étourdi, 
ignorant des choses militaires et peut-être sciemment criminel, 
avait pu, durant six ans, demeurer au pouvoir. Quelle ambiance 
de bureaucratie militaire « honteusement indifférente au bien et 
au mal », avait dû l'entourer pour rendre possibles tant son action 
que son inaction, qui, toutes deux, continuellement et méthodique- 
ment, tendaient au préjudice de l'Ëtat ! 

La catastrophe définitive éclata en 1915. 

Le printemps de 1915 restera à jamais gravé dans ma mémoire. 
La grande tragédie de l'armée russe, — la retraite de Galicie. Ni car- 
touches, ni obus. Jour après jour, des combats sanglants ; jour après 



— 24 — 

jour, des étapes pénibles, une lassitude infinie, physique et morale ; 
tantôt un espoir timide, tantôt une angoisse sans nulle éclaircie... 

Je me rappelle le combat des Przemysl, à la moitié de mai. 
Onze jours de combat violent soutenu par la 4™^ division de tirail- 
leurs... Onze jours d'un tonnerre infernal vomi par l'artillerie 
lourde des Allemands, dont le feu rasait littéralement des tranchées 
entières avec leurs défenseurs. Nous ne ripostions presque pas : 
nous n'avions rien pour riposter. Les régiments, épuisés à 
l'extrême, repoussaient les attaques l'une après l'autre, tantôt à 
coups de baïonnette, tantôt en tirant à bout portant ; le sang coulait 
à flots, les rangs se clairsemaient, le nombre de tertres funéraires 
se multipliait... Deux régiments furent presque totalement anéantis 
rien que par le feu... 

Messieurs les Français, Messieurs les Anglais, vous qui avez 
atteint un degré extraordinaire de technique, il vous sera inté- 
ressant d'apprendre ce fait absurde de la réalité russe : 

Lorsque, après trois jours de silence de notre unique batterie 
de six pouces, on nous eut amené cinquante obus, tous les régiments, 
toutes les compagnies en furent immédiatement informés par 
téléphone, et les tirailleurs poussèrent un soupir de soulagement... 

Et combien amèrement, combien douloureusement ironique 
nous apparut alors la circulaire de Broussilov, qui, ne pouvant 
nous donner des obus, nous persuadait, afin de nous encourager, 
«de relever le moral des troupes », de ne pas attacher une impor- 
tance exceptionnelle à la supériorité de l'artillerie allemande, car 
il arrivait, assez souvent, que l'artillerie lourde, après avoir tiré 
sur nos positions un nombre incalculable d'obus, ne nous causât 
presque pas de pertes. 

Le 21 mai, le général lanouchkevitch (1) communiquait au 
Ministre de la Guerre : « L'évacuation de Przemysl est un fait 
accompli. Broussilov allègue l'insuffisance de munitions, votre 
bête noire et la mienne... De toutes les armées il ne vient qu'un cri : 
donnez des munitions... » 

* 

* * 

Je ne suis pas enclin à idéaliser notre armée. Il me faut dire 
beaucoup de vérités amères sur son compte. Mais lorsque les pha- 
risiens, chefs de la démocratie révolutionnaire, pour justifier la 
débâcle militaire, qui fut surtout leur œuvre, affirment que l'armée 
était déjà sans cela sur le point de se décomposer, ils mentent. 

Je ne nie pas les graves défauts relevés dans le système des 
nominations et de la sélection pour le commandement supérieur, 
ni les erreurs de notre stratégie, de notre tactique et de notre 



(1) Chef de l'état-major du grand-duc Nicolas Nicolaevitch. En 1918, 
il fut tué par les bolcheviks. 



— 25 — 

organisation ; ni la technique arriérée de notre armée, les imper- 
fections du corps des officiers, l'ignorance des soldats, les vices de 
la caserne. Je connais le nombre de désertions et d'insoumissions, 
dont, d'ailleurs, nos classes cultivées se sont rendues peut-être 
plus coupables que le peuple obscur. Cependant, ce ne sont pas 
ces graves maladies de l'organisme de l'armée qui ont attiré plus 
tard l'attention particulière de la démocratie révolutionnaire. Elle 
ne savait et ne pouvait rien faire pour guérir ces maux et, d'ailleurs, 
elle ne les combattit point. Quoi qu'il en soit, je ne connais aucun 
côté faible de la vie de l'armée qu'ils eussent guéri ou dont, du moins, 
ils se fussent sérieusement et pratiquement préoccupés. Le fameux 
« affranchissement » de la personnalité du soldat ? Abstration faite 
de toutes les exagérations qu'on rattache à cette idée, on peut dire 
que le fait même de la révolution a produit un certain changement 
dans les rapports entre les officiers et les soldats et, dans des condi- 
tions normales, cet « affranchissement » promettait de devenir la 
source d'une grande force morale et ne devait par creuser un abîme 
béant. Mais la démocratie révolutionnaire envenima la plaie. Elle 
frappait implacablement l'essence même du régime militaire, ses 
fondements éternels et immuables qui n'avaient pas encore été 
ébranlés : la discipline, l'unité de commandement et le caractère 
apolitique de l'armée. Tout cela existait, et tout cela disparut. 
Cependant, la chute de l'ancien pouvoir semblait avoir ouvert de 
vastes horizons nouveaux permettant d'assainir l'armée popu- 
laire russe et de la relever au point de vue moral, hiérarchique et 
technique. 

Tel peuple, telle armée. Quoi qu'il soit, l'ancienne armée russe, 
atteinte de tous les vices du peuple russe, possédait, en même temps, 
dans son immense majorité, toutes ses qualités et surtout son 
extraordinaire force de résistance aux horreurs de la guerre ; elle 
s'est battue sans murmurer pendant trois ans ; elle marchait sou- 
vent, les mains vides, contre la technique meurtrière, supérieure- 
ment développée, de l'ennemi; faisant preuve d'une haute vaillance, 
d'un haut esprit de sacrifice et expiant au prix de son sang abon- 
dammeat répandu (1) les fautes du pouvoir suprême, du gouver- 
nement, du peuple et les siennes propres. 

Nos alliés n'ont pas le droit d'oublier un seul instant qu'au 
milieu de janvier 1917, cette armée retenait sur ses fronts 187 divi- 
sions ennemies, c'est-à-dire 49 % de toutes les forces de l'adversaire 
agissant sur les fronts européens et asiatiques. 

L'ancienne armée russe était encore assez forte pour continuer 
la guerre et remporter la victoire. 



(1) Le député français M. Louis Martin, évalue comme suit les pertes 
des armées rien qu'en tués (en millions d'hommes), la Russie : 2,5 ; l'Alle- 
magne : 2 ; l'Autriche : 1,5 : la France : 1,4 ; l'Angleterre: 0,8; l'Italie: 0,6, etc. 
La part de la Russie dans le martyrologe de toutes les armées ahiées 
atteint les 40 % du chiffre total. 



26 - 



Diagramme de la répartition des forces ennemies sur tous les fronts 
vers la mi-janvier 1917. 



157 divi». d'inf. 
et 30 div. de cav. 



En tout: 350 divisions d'infanterie, 
31 divisions de cavalerie 



131 divis. d'inf. 
J div. de cav. 



30^ div. d'inf. 



18 divis. d'inf. 



1 



13| divis. d'inf. 
I div. de cav. 



2?i 



CHAPITRE III 
L'ancienne armée et l'empereur. 



En août 1915, sous l'influence des cercles de l'impératrice et 
de Raspoutine, l'empereur décida de prendre le commandement en 
chef des armées. Huit ministres et certains hommes politiques 
avaient en vain cherché à le détourner de cette dangereuse décision. 
OfTiciellement, on alléguait, d'une part, la difficulté de cumuler 
le gouvernement du pays et le commandement de l'armée, et, 
d'autre part, le risque qu'il y avait à assumer la responsabilité 
des opérations militaires dans une période difficile d'échecs et de 
retraites. Cependant, le véritable motif de ces démarches était la 
crainte que le manque d'expérience et de connaissances spéciales 
du nouveau généraUssime ne fît qu'aggraver la situation, 
déjà si difficile, de l'armée, et que son entourage germano-raspou- 
tinien, qui avait déjà paralysé tous les efforts du gouvermenent et 
amené sa rupture avec la Douma d'Empire et le pays, n'aboutît 
à la décomposition de l'armée. 

Il courait des bruits (plus tard confirmés) selon lesquels la 
décision de l'empereur aurait été en partie provoquée parla crainte 
du parti de l'impératrice devant la popularité sans cesse croissante, 
malgré les échecs de l'armée, du grand-duc Nicolas Nicolae- 
vitch... 

Le 23 août un ordre du jour fut porté à la connaissance des 
armées de terre et de mer. Au texte offîciel l'empereur avait joint 
€n personne les paroles que voici : 

«... Avec une foi ferme dans la grâce de Dieu et une certitude 
inébranlable de la victoire finale, nous accomplirons jusqu'au bout 
le devoir sacré de la défense de la patrie et ne ferons pas honte à 
la terre russe.» ^ 

Cet acte, important en lui-même, ne produisit pas beaucoup 
d'impression dans l'armée. Les généraux et les officiers compre- 
naient fort bien que la part personnelle de l'empereur au comman- 
dement ne serait qu'extérieure ; c'est pourquoi on s'intéressait 
plutôt à la question de savoir qui serait le chef de l'état-major. 

La nomination du général Alexeev calma les officiers. Quant 
à la masse des soldats, ils ne se préoccupaient pas de la technique 
du commandement : pour eux, l'empereur a été de tout temps le 
chef suprême de l'armée, et s'il y avait quelque chose qui provo- 



— 28 — 

quait un certain malaise, c'était plutôt la conviction, répandue dans 
le peuple, que le tsar était malheureux... 

Le général ]\Iichel Vassilievitch Alexeev devint le commandant 
effectif des forces armées de Russie. Dans l'histoire militaire de 
la Russie et parmi le chaos russe, la personnalité du général Alexeev 
tient une place si considérable qu'on ne peut en quelques mots en 
retracer la portée. Il faudrait pour cela une étude historique spé- 
ciale sur la vie de cet homme, dont l'œuvre militaire et politique 
a été jugée de façon la plus différente — tant en bien qu'en mal — , 
mais qui n'a jamais donné aucune raison de douter de ce que «son 
calvaire a été illuminé d'une probité cristalline et d'un amour 
ardent pour la Patrie, la grande Patrie bafouée... » (1). 

Sans être toujours assez ferme dans la réalisation de ce qu'il 
exigeait, Alexeev, lorsqu'il s'agit d'assurer l'indépendance du 
Grand Quartier Général vis-à-vis de toutes les influences étrangères, 
fit preuve à un rare degré d'un courage civique qui faisait totale- 
ment défaut aux personnages haut placés de l'ancien régime, 
cramponnés avidement à leur pouvoir. 

Un jour, après un dîner officiel à Mohilev, l'impératrice, se 
promenant dans le jardin, prit le bras d' Alexeev et mit la conver- 
sation sur Raspoutine. 

Un peu émue, elle cherchait a persuader à Alexeev que son 
attitude à l'égard de Raspoutine était injuste, que « le moine était 
un homme merveilleux, un saint «, qu'on le calomniait, qu'il était 
fidèlement attaché à la famille impériale et, surtout, que sa visite 
au Grand Quartier porterait bonheur à l'armée... 

Alexeev répondit sèchement que la question, pour lui, était 
jugée depuis longtemps, et que si Raspoutine se montrait au Quar- 
tier Général, lui, Alexeev, quitterait immédiatement son poste de 
chef de l'état-major. 

— C'est votre dernier mot ? 

— Certainement. 

L'impératrice rompit brusquement l'entretien et s'en alla sans 
prendre congé d'Alexeev. 

Cette entrevue, de l'aveu du général, ne manqua pas de modifier 
au pis l'attitude de l'empereur à son égard. Contrairement à l'opi- 
nion établie, cette attitude, qui extérieurement, ne laissait rien 
à désirer, n'était en réalité empreinte ni d'intimité, ni d'amitié, 
ni même d'une absolue confiance. 

L'empereur n'aimait personne, hormis peut-être son fils. Là 
était la tragédie de son existence d'homme et de chef d'Etat. 

A maintes reprises, lorsque M.-V. Alexeev, inquiet du mécon- 
tentement croissant du peuple contre le régime et le trône, cherchait 
à sortir des limites d'un rapport militaire et à donner à l'empereur 
une idée juste des événements; chaque fois, qu'il abordait la ques- 



(1) Extrait d'un ordre du jour de l'Armée Volontaire. 



— 29 — 

tion de Raspoutine et d'un cabinet responsable, il se heurtait . au 
même regard impénétrable, si bien connu, et à cette réponse sèche : 

— Je le sais. 

Pas un mot de plus. 

Mais dans tout ce qui avait trait à l'administration de l'armée, 
l'empereur avait toute confiance en Alexeev dont il écoutait 
toujours les longs rapports, peut-être trop détaillés. Il les écoutait 
patiemment et attentivement, encore que ce domaine ne semblât 
pas l'intéresser outre mesure. Certaines divergences de vues ne 
survenaient que dans des questions secondaires, les nominations 
dans l'entourage immédiat du tsar, la création de nouvelles fonc- 
tions, etc. 

L'indifférence absolue de l'empereur pour les questions de haute 
stratégie m'apparut en toute évidence après la lecture d'un docu- 
ment très important : le procès-verbal des délibérations du Conseil 
Militaire convoqué au Grand Quartier, à la fm de 1916, sous la 
présidence de l'empereur ; ce conseil, comprenant tous les comman- 
dants en chef et les membres supérieurs du G.Q.G. devait examiner 
les plans de la campagne de 1917 et de l'olTensive générale. 

Cette délibération dont chaque phrase a été soigneusement 
notée, fait apparaître le caractère autoritaire et le rôle dirigeant 
du suppléant provisoire du chef de l'état-major, le général Gourko ; 
les tendances tant soit peu égoïstes des commandants en chef cher- 
chant à adapter les axiomes stratégiques aux intérêts particuliers 
de leurs fronts, et, enfln... l'indifférence absolue du généra- 
lissime. 

Les rapports entre l'empereur et le chef de l'état-major demeu- 
rèrent les mêmes, lorsque ce dernier poste fut assumé par le général 
Gourko. En automne 1916, Alexeev tomba gravement malade et 
alla se soigner à Sébastopol. Néanmoins, il restait en contact avec 
le G.Q.G., avec lequel il communiquait par fil direct. 

* 
* * 

Cependant, la lutte de la Douma d'Empire (le bloc progressiste) 
contre le gouvernement, lutte qui, sans aucun doute, avait toutes les 
sympathies d'Alexeev et du commandement, devenait de plus en 
plus âpre. Le compte rendu, interdit à la presse, de la séance du 
l^r novembre 1916, avec les discours historiques de Choulguine, 
Milioukov, etc., était répandu en copies manuscrites dans toute 
l'armée. L'état d'esprit était tel que ces copies, loin de rester clan- 
destines, étaient lues et âprement discutées aux mess des officiers. 

« J'ai été extrêmement frappé », me disait un socialiste connu,, 
membre de l'Union des Villes, qui, pour la première fois, vint à 
l'armée en 1916, «de voir la liberté que l'on mettait partout, dans 
toutes les unités, aux mess des officiers, en présence des supérieurs, 
dans les états-majors, etc., à parler de l'insuffisance du gouver- 



— 30 — 

nement et de la boue de la Cour... Dans notre pays de délations ! 
Au commencement, je croyais qu'on me tendait un piège ... » 

Le contact entre la Douma et les officiers existait depuis long- 
temps. De jeunes officiers avaient pris une part active, encore que 
non officielle, aux travaux de la commission de la défense nationale 
au moment de la reconstruction de la flotte et de la réorganisation 
de l'armée après la guerre japonaise. A.-J. Goutchkov avait fondé 
un groupe qui comprenait Savitch, Kroupensky, le comte Bo- 
brinskj'- et les représentants des officiers avec, à la tête, le général 
Gourko. Il semble qu'à ce groupement ait également adhéré le 
général Polivanov, qui joua plus tard un rôle important dans la 
désorganisation de l'armée (la commission de Polivanov). Ce 
groupe ne tendait nullement à « renverser les fondements » du 
régime existant ; il voulait seulement faire démarrer le lourd véhi- 
cule bureaucratique, donner un essor au travail et de l'initiative 
aux administrations militaires inertes. D'après le témoignage de 
Goutchkov, le groupement fonctionnait ouvertement et même, 
au début, le Ministre de la Guerre lui communiquait des matériaux. 
Plus tard, l'attitude de Soukhomlinov changea brusquement, le 
groupement fut déclaré suspect, on parla de « jeunes Turcs ». 

Quoi qu'il en fût, la commission de la défense nationale était 
très bien informée. Le général Loukomsky, chef du service de la 
mobilisation, plus tard sous-secrétaire de la guerre, m'a raconté com- 
bien sérieusement il fallait préparer les rapports et quelle impres- 
sion pitoyable faisait dans ses rares apparitions le ministre étourdi 
et ignorant, Soukhomlinov, harcelé de tous côtés par les membres 
de la commission... 

Au cours de son procès, Soukhomlinov conta lui-même cet 
incident : s'étant présenté à la commission qui avait à examiner 
deux questions militaires importantes, il fut arrêté par Rodzianko: 

« Partez, partez... Vous êtes pour nous comme un présage de 
catastrophe : dès que vous arrivez, les affaires vont mal. » 

Après la retraite de Galiçie, la Douma d'Empire obtint enfin 
que ses membres prissent constamment part au contrôle de l'exé- 
cution régulière des commandes militaires, tandis que l'Union des 
Villes et des Zemstvos obtenait l'autorisation d'organiser un « Co- 
mité principal d'approvisionnement de l'armée.» 

L'expérience sanglante fit naître, enfin, cette idée si simple : 
la mobilisation de l'industrie russe. Et l'œuvre, arrachée à la stagna- 
tion des bureaux militaires, se développa rapidement. D'après les 
documents officiels, au mois de juillet 1915, l'armée ne recevait 
que 33 parcs d'artillerie au lieu des 50 qui étaient demandés ; au 
mois de septembre, des usines privées ayant été appelées à prendre 
part au travail, il en fut envoyé 78. Abstraction faite des chiffres, 
je peux affirmer, d'après mon expérience personnelle, que, dès la 
fin de 1916, notre armée, sans avoir, bien entendu, atteint les 
normes supérieures qui existaient dans les armées des Alliés, 



— 31 — 

disposait cependant de moyens de combat, qui pouvaient ample- 
ment suffire pour entreprendre de larges opérations systématiques 
sur toute l'étendue de notre front. 

L'armée se rendait fort bien compte de cette circonstance et 
sa confiance pour la Douma d'Empire et les organisations sociales 
s'en trouva grandement accrue. 

Cependant, dans le domaine de la politique intérieure, la situa- 
tion ne s'améliorait guère. Et au commencement de 1917, la tension 
politique fit surgir un nouveau moyen : 

Le coup d'Etat ! 

* 

* * 

Des représentants de certaines fractions de la Douma et de 
certains milieux politiques vinrent trouver à Sébastopol Alexeev, 
malade. Ils déclaraient ouvertement qu'un coup d'Etat était 
imminent. Ils savaient ce qu'en penserait le pays. Mais ils ne 
pouvaient se rendre compte de l'impression qu'un coup d'Etat 
produirait au front. Et ils demandaient conseil. 

Alexeev déclara de la façon la plus catégorique qu'aucun boule- 
versement de l'Etat n'était admissible pendant la guerre ; qu'il 
constituait une menace mortelle pour le front, qui, d'après sa 
déclaration pessimiste, « n'était déjà pas trop solide », et il demanda, 
au nom de la conservation de l'armée, de s'abstenir de cet acte. 

Les représentants de la Douma partirent après avoir promis 
de faire le nécessaire pour éviter le coup d'Etat. 

J'ignore quelles données avait M.-V. Alexeev, mais il affirma 
plus tard qu'après l'avoir quitté les membres de la Douma allèrent 
voir Broussilov et Rouzsky et que, ceux-ci leur ayant donné un 
avis contraire, ils modifièrent leur première décision : on continua 
à préparer le coup d'Etat. 

Il est difficile d'éclaircir tous les détails de cette affaire. Ceux 
qui y prirent part se taisent, les documents manquent, et toute 
l'affaire fut conduite dans le secret le plus absolu sans que rien en 
pénétrât dans les larges milieux de l'armée. Cependant on en 
connut certaines circonstances. 

Nombre de personnes s'étaient adressées à l'empereur pour 
le prévenir du danger qui menaçait le pays et la dynastie. On comp- 
tait parmi elles, entre autres, Alexeev, Gourko, l'archiprêtre Cha- 
velsky, Pourichkevitch, les grands-ducs Nicolas et Alexandre 
Mikhaïlovitch et l'impératrice douairière elle-même. 

Après la visite aux armées du président de la Douma, M. Ro- 
dzianko, en automne 1916, on fit circuler chez nous sa lettre à 
l'empereur, où il le prévenait de ce double danger qui provenait de la 
participation néfaste au gouvernement de l'impératrice Alexandra. 

Une de ces « interventions » de Rodzianko lui valut une répri- 
mande impériale, laquelle, sur l'ordre de l'empereur, fut transmise 



— 32 — 

par écrit au président de la Douma, par le général Alexeev. Cette 
circonstance eut par la suite une influence très grave sur les rela- 
tions entre ces deux hommes politiques. 

Le Grand-duc Nicolas Mikhaïlovitch,dans sa lettre communiquée 
à l'empereur le l^r novembre 1916, disait, après avoir sévèrement 
réprouvé le système, connu à toutes les couches de la société, de la 
nomination des ministres par l'entourage odieux de l'impératrice : 

«... Si Tu réussissais à écarter cette continuelle ingérence des 
forces obscures, la Russie marcherait rapidement à sa régénération 
et Tu regagnerais la confiance perdue de la grande majorité de 
Tes sujets... Lorsque l'heure sera venue — et elle est proche — Tu 
pourras toi-même, du haut du trône, octroyer, conformément à 
tant de vœux ardents, la responsabilité du ministère auprès de Toi 
et des institutions législatives. Cela se fera tout simplement, tout 
seul, sans pression extérieure, autrement que cela s'est fait lors de 
l'acte mémorable du 17 octobre 1905. J'ai longtemps hésité à Te 
révéler la vérité, mais je l'ai fait après que Ta mère et Tes deux 
sœurs m'eurent décidé. Tu es à la veille d'une nouvelle période de 
troubles, je dirai même, de nouveaux attentats. Crois-moi, si 
j'insiste tant sur Ton propre affranchissement des entraves qui se 
sont créées, je ne le fais pas par des considérationsd'ordre personnel... 
Mais uniquement dans l'espoir de Te sauver, de sauver Ton trône 
et notre chère patrie des conséquences les plus pénibles et les plus 
irréparables .» 

Mais toutes les instances demeuraient vaines. 

Les groupements qui s'étaient constitués comprenaient certains 
membres des fractions de la droite et des fractions libérales de la 
Douma d'Empire, des membres du bloc progressiste, des membres 
de la famille impériale et des ofTiciers. Avant d'agir, un des grands- 
ducs devait en appeler une dernière fois à l'empereur... Au cas où 
cette démarche ne serait pas couronnée de succès, on se proposait, 
dans la première moitié de mars, d'arrêter, les armes à la main, 
le train impérial venant du G.Q.G. à Pétrograd. Ensuite, on devait 
proposer à l'empereur d'abdiquer, et, s'il n'y consentait pas, 
l'écarter matériellement. On désignait, pour lui succéder, l'héritier 
présomptif du trône, Alexis, sous la régence de Michel-Alexandro- 
vitch. 

En même temps, un groupe considérable du bloc progressiste 
et des représentants des villes et des zemstvos, se trouvant en 
relations avec le groupement sus-indiqué et informé de ses projets, 
se réunissait à maintes reprises afin d'examiner la question « du 
rôle que devait jouer après le coup d'Etat la Douma d'Empire (1) ». 
On y avait désigné la composition éventuelle du nouveau cabinet. 
Deux candidatures avaient été posées pour le poste de président du 



(1) Milioukov, Histoire de la deuxième révolution russe. 



— 33 — 

Conseil : M. Rodzianko et le prince Lvov ; le choix tomba sur ce 
dernier. 

Mais le sort en décida astrement. 

,f/^."* }^ ^o"P d'Etat prévu commença ce qu'Albert Thomas 
a detmi « la plus radieuse, la plus riante, la moins sanglante des 
révolutions ». ^^ 



CHAPITRE IV 
La révolution à Petrograd. 

Les événements qui se sont déroulés à Petrograd et au Grand 
Quartier ne me furent connus que plus tard. Je les mentionnerai 
brièvement pour la suite du récit. Dans le télégramme adressé à 
l'empereur par des membres du Conseil d'Empire, dans la nuit du 
28 février (13 mars), la situation était résumée comme suit : 

« A la suite de la désorganisation totale des transports et faute 
d'arrivage des matériaux indispensables, les usines et les fabriques 
se sont arrêtées. Le chômage forcé et l'extrême aggravation de la 
crise du ravitaillement, causés également par la désorganisation 
des transports, ont poussé les masses du peuple au désespoir. Ce 
sentiment se trouve aggravé par la haine contre le gouvernement 
et les pénibles soupçons à l'égard du pouvoir qui ont prof ondément 
pénétré dans l'âme du peuple. 

« Tout ceci a revêtu la forme d'une sédition populaire spontanée, 
et les troupes se joignent à présent à ce mouvement. Le gouver- 
nement, qui n'a jamais joui de confiance en Russie, est définitive- 
ment discrédité et absolument impuissant à se rendre maître de la 
situation menaçante. » 

Les préparatifs de la révolution, qui trouvaient un terrain 
favorable dans les conditions générales de la vie du pays, se pour- 
suivaient, directement ou indirectement, depuis longtemps. Les 
éléments les plus hétérogènes y prenaient part : le gouvernement 
allemand, qui s'employait de toutes façons à soutenir la propagande 
socialiste et défaitiste en Russie, surtout parmi les ouvriers péters- 
bourgeois ; les partis socialistes qui constituaient des « noyaux » 
parmi les ouvriers et les troupes ; et aussi, sans aucun doute, le 
ministère Protopopov, qui, disait-on, cherchait à provoquer une 
action directe, afin de la réprimer par la force armée et détendre 
l'atmosphère devenue irrespirable. Il semblait que toutes ces forces, 
mues par des considérations diamétralement opposées, eussent 
poursuivi, par des voies et des moyens différents, le même but 
final... 

Entre temps, le bloc progressiste et les organisations sociales» 
étudiant les prodromes de graves événements, commençaient à se 
préparer, et certains groupements, personnellement ou idéologi- 
quement proches de ces organisations se mirent, comme je l'ai 



— 35 — 

déjà dit, à fomenter un coup d'Etat de palais, comme dernier 
moyen d'éviter la révolution imminente. 

Néanmoins, l'insurrection éclata spontanément, prenant tout 
■le monde au dépourvu. Plus tard, dans une circonstance privée, 
des membres notoires de l'Executive du Soviet de Pétrograd expli- 
quèrent que « le soulèvement des soldats s'était passé indépen- 
damment de celui des ouvriers, avec lesquels les soldats n'avaient 
eu aucune liaison à la veille même de la révolution », et que « le 
soulèvement n'ayant pas été préparé, il Jie se trouva pas d'organe 
administratif qui y fût approprié i\ 

Quant aux milieux se groupant autour de la Douma, ils étaient 
prêts à un coup cVEiat et non à une révoluiiQn,ei ils ne surent garder, 
en pleine tourmente, ni leur sang-froid, ni leur équilibre moral. 

Les premières manifestations eurent lieu le 23 février (7 mars), 
lorsque des foules de peuple envahirent les rues ; des meetings 
furent improvisés où les orateurs appelaient à la lutte contre le 
pouvoir abhorré. Ceci continua jusqu'au 26 (10 mars), jour où le 
mouvement populaire atteignit des proportions gigantesques et 
où commencèrent des collisions sanglantes avec la police, qui Ot 
usage de mitrailleuses. 

Le 26 vint l'ordre prorogeant la session de la Douma d'Empire 
-et le 27 au matin, les membres de la Douma, réunis en séance, 
décidèrent de ne pas quitter la capitale... 

Or, le matin de ce même jour, les choses changèrent radicalement 
de face, car aux insurgés vinrent se joindre les bataillons de réserve 
•des régiments de la garde, Litovsky, Volynsky, Préobragensky 
<et du génie. Ge n'étaient précisément que des bataillons de réserve, 
car les régiments actifs de la garde se trouvaient alors au front du 
Sud-Est. Ces bataillons, ne différaient ni par leur discipline, ni par 
kur état d'esprit de toutes les autres unités de réserve de l'Empire. 

Le commandement de la plupart des unités se trouva pris au 
dépourvu et ne put déterminer sur le coup sa ligne de conduite ; 
cette indécision fut une ides causes qui lui firent perdre son in- 
iluence et son autorité. 

Les troupes descendirent -dans la rue sans leurs officiers, se 
joignirent à la foule et se pénétrèrent de sa mentalité. ' 

La foule armée, excitée jusqu'à l'extrême, ivre de liberté, 
échauffée par les orateurs, envahissait les rues, rasant les barricades, 
grossie sans cesse par de nouvelles masses jusque-là hésitantes... 

Les détachements de police étaient impitoyablement massacrés. 
Les officiers que l'on rencontrait étaient désarmés, parfois tués. 
Le peuple en armes s'empara de l'Arsenal, de la forteresse Pierre 
et Paul, de la prison de Kresty. 

Dans ce jour décisif, il n'y avait pas de chefs^ il n'y a\'ait que la 
multitude. Son mouvement menaçant ne laissait entrevoir ni 
but, ni plan, ni idées directrices. L'état d'esprit général ne trouvait 
son expression que dans le cri : Vive la .liberté ! 



— 36 — 

Quelqu'un devait se rendre maître du mouvement. Après des 
discussions véhémentes, après un certain désarroi et une certaine 
hésitation, ce rôle fut assumé par la Douma d'Empire, qui cons- 
titua le « Comité de la Douma d'Empire » (1). Le 27 février, celui-ci 
fit connaître l'objectif de sa nomination dans les expressions réser- 
vées que voici : 

« Le Comité Provisoire des membres de la Douma d'Empire, 
a été obligé, dans les circonstances difficiles de la désorganisation 
intérieure causée par les mesures de l'ancien gouvernement, de 
prendre en main le rétablissement de l'ordre politique et social... 
Le Comité exprime la certitude que la population et l'armée l'aide- 
ront dans sa tâche difficile qui consiste à créer un nouveau gouver- 
nement répondant aux vœux de la population et pouvant jouir 
de sa confiance.» 

La Douma devint le centre de la vie politique du pays. Il ne 
fait pas de doute, qu'à ce moment, après sa lutte patriotique et 
nationale contre le gouvernement abhorré par le peuple, après un 
grand travail fécond dans l'intérêt de l'armée, la Douma jouissait 
d'une grande autorité dans le pays et dans l'armée. Aucun autre 
organe ne pouvait prendre la tête du mouvement. Aucun autre 
organe ne pouvait obtenir une telle confiance du pays ; aucun autre 
pouvoir que celui issu du sein de la Douma, n'aurait pu être aussi 
rapidement et pleinement reconnu comme suprême. Cet événement 
fut fort bien accueilli par le Conseil des délégués ouvriers de Pétro- 
grad qui, alors, ne prétendait pas officiellement se mettre à la tête 
du gouvernement russe. Une telle attitude à l'égard de la Douma 
d'Empire avait fait naître alors l'illusion du caractère national 
du gouvernement provisoire qu'elle avait constitué . 

C'est pourquoi, tandis que certaines unités, qui s'étaient mêiees 
à la foule armée, saccageaient tout ce qui rappelait trop vivement 
l'ancien pouvoir, et que d'autres, restées fidèles à ce pouvoir, oppo- 
saient de la résistance, des troupes conduites par leurs officiers, 
avec musique et drapeau, commençaient à affiner vers le palais de 
Tauride pour saluer, selon toutes les règles de l'ancien cérémonial, 
le nouveau pouvoir dans la personne du président de la Douma, 
M. Rodzianko. 

Le palais de Tauride offrait un spectacle extraordinaire: légis- 
lateurs, hauts fonctionnaires, soldats, ouvriers, femmes... Parlement, 
camp militaire, prison, état-major, ministères... Ici accouraient tous 
ceux qui cherchaient abri et protection, qui attendaient des direc- 



(1) M.-V. Rodzianko, N.-V. Nekrassov, A.-J. Konovalov. 
J.-J. Dmitrioulcov, A.-F. Kerensky, V,-V. Choulgine. 
S.-J. Chidlovsky, P.-N. Milioukov. M.-A. Karaoulov. V.-N. Lvov, 
V,-A. Rjevsky. 

N.-S. Tchéidzé déclina l'offre qui lui fut faite, préférant le poste de 
président du Conseil des délégués ouvriers. 

Plus tard se joignit à ce Comité B. Enguelgardt. 



— 37 — 

tives et des réponses aux questions angoissantes soudainement 
posées par la vie. 

Cependant, le même jour du 27 février fut lancée de l'enceinte 
du palais de Tauride la déclaration suivante : 

« Citoyens ! Les représentants, siégeant à la Douma, des ouvriers, 
des soldats et de la population de Pétrograd, annoncent que la 
première réunion des représentants de ces groupes aura lieu ce 
soir, à 7 heures, dans le local de la Douma d'Empire. Toutes les 
troupes qui ont passé du côté du peuple doivent élire immédiate- 
ment leurs représentants, à raison d'un délégué par compagnie. 
Les usines éliront leurs délégués à raison d'un par mille ouvriers... » 

Ce fait eut une influence fatale sur la marche ultérieure des 
événements : 1° il créait, simultanément avec le gouvernement 
provisoire, un organe du pouvoir non officiel, mais, sans aucun 
doute, plus puissant — le conseil des délégués ouvriers et de sol- 
dats, que le gouvernement ne fut pas de force à combattre ; 2° il 
donna au coup d'Etat politique et à la révolution bourgeoise les 
formes d'organisation et le caractère d'une révolution sociale, qui 
était impossible dans l'état où se trouvait le pays et qui ne pouvait 
s'accomplir sans des secousses terribles en un moment de guerre 
extérieure très grave ; 3° il établit un contact étroit entre le soviet, 
enclin au bolchevisme et au défaitisme, et l'armée, introduisant 
dans ses rangs des éléments de fermentation appelés à la décom- 
poser. 

Et lorsque les troupes, avec leur commandement, défilaient en 
ordre parfait devant le palais de Tauride, ce n'était plus qu'ap- 
parence. Le lien entre les ofTiciers et les soldats était déjà défini- 
tivement rompu, la discipline était brisée et les troupes de la zone de 
Pétrograd ne furent depuis et jusqu'aux derniers jours- de leur 
existence qu'une bande de prétoriens soviétistes dont la force 
grossière et obscure pesa sur le gouvernement provisoire. Plus 
tard, tous les efforts de Goutchkov, de Kornilov et du Grand Quar- 
tier, tendant à les influencer ou à les faire partir au front, demeu- 
rèrent vains, se heurtant à l'opposition véhémente du Soviet. 

Les officiers connaissaient en eux-mêmes un drame pénible, 
placés qu'ils étaient entre la fidélité à leur serment, la méfiance 
et l'hostilité des soldats et l'empire de la nécessité. Un petit nombre 
d'officiers opposèrent une résistance armée à l'insurrection et 
périrent pour la plupart, quelques autres s'abstinrent de toute 
participation réelle aux événements, mais la majorité, se trouvant 
dans les régiments qui avaient encore conservé un ordre relatif, 
cherchait auprès de la Deuma la réponse aux questions que leur 
posait leur conscience tourmentée. 

Une grande réunion d'officiers présents à Pétrograd vota le 
l«r (13) mars la résolution suivante : « en pleine communion avec 
le peuple... reconnaissant que pour terminer victorieusement la 
guerre, il faut organiser au plus vite l'ordre et travailler d'un com- 



— 38 — 

mun accord à l'arrière..., reconnaissent à l'unanimité le pouvoir du 
Comité Exécutif de la Douma d'Empire jusqu'au moment de la 
convocation de l'Assemblée Constituante. » 

* 
* * 

L'orgie eiïrénée, une espèce de sadisme du pouvoir dont avaient 
fait preuve, les uns après les autres, les dirigeants^ nommés par 
Raspoutine, avait abouti, vers le commencement de 1917, à 
ce qu'il n'y avait dans le pays aucun parti politique, aucune classe, 
aucune couche sociale sur lesquels le gouvernement tsariste eût 
pu s'appuyer. Tous le considéraient comme un ennemi du peuple : 
Pourichkevitch et Tcliéidzé, la noblesse unifiée et les groupements 
ouvriers, les grands ducs et les soldats tant soit peu éclairés. 

Il n'entre pas dans mes intentions d'examiner les actes du gou- 
vernement, qui ont conduit à la révolution, ni sa lutte contre le 
peuple et les organes représentatifs. Je ne fais que résumer les 
accusations qui furent justement formulés contre lui à la veille de 
sa chute par la Douma d'Empire. 

Toutes les institutions d'Etat, de classe et sociales — Conseil 
d'Empire, Douma d'Empire, noblesse, zemstvos, municipalités — 
étaient suspectées d'esprit séditieux et formellement combattues 
par le gouvernement qui paralysait leur action. 

L'arbitraire et les procédés policiers étaient parvenus à un 
degré jusqu'alors inconnu. Le tribunal indépendant était subordonné 
« aux exigences du moment politique ». 

Tandis que dans les pays alliés tous les éléments de la société 
prenaient une part active au travail commun pour la défense du' 
pays, chez nous leur secours était dédaigneusement repoussé et 
le travail était accompli par des mains inexpertes, souvent crimi- 
nelles, aboutissant aux phénomènes fatalement attachés à la 
manière de gpuverner d'un Soukhomlinov ou d'un Protopopov. 
Le Comité de l'industrie de guerre, qui avait rendu de grands ser- 
vices à l'œuvre de l'approvisionnement de l'armée, était systé- 
matiquement détruit. Peu de temps avant la révolution, sa section 
ouvrière avait été arrêtée sans aucune raison, ce qui faillit amener 
dés troubles sanglants dans la capitale. 

En l'absence de toute organisation publique, les mesures du 
gouvernement désorganisaient la vie industrielle et les transports 
du pays ; le combustible se faisait rare. Le gouvernement se montra 
impuissant à lutter contre cette désorganisation, dont une des 
causes était, sans aucun doute, les visées égoïstes, voire les convoi- 
tises de rapine des commerçants et des industriels. 

La campagne était dans la misère. Une série de lourdes mobi- 
lisations, sans aucun de ces sursis ni aucune de ces exemptions dont 
jouissaient les autres classes travaillant pour la défense nationale» 
l'avait privée de main-d'œuvre. Le cara€tère instable des prix 



— 39 — 

fermes, fixés par le gouvernement pour les produits agricolies, avec 
des amendements au profit de la grande propriété foncière, au' 
comniencement, et, plus tard, les abus dans l'application d'us^'s- 
tème d'es prélèvements et des corvées dé blé ainsi que le manque^ 
d'échanges avec la ville, — tout cela aboutissait à l'arrêt dies airi- 
vages de blé, à la famine dans les villes et aux répressions dans la- 
campagne. 

La classe des fonctionnaires et des employés souffrait en mur- 
murant de la hausse des prix et de l'insécurité de sa situation... 

Les nominations des ministres surprenaient par leur choix im- 
prévu et semblaient une dérision. Le pays, par la bouche de seS' 
meilleurs représentants et de la Douma d'Empire, demandait un 
ministère responsable. Ce minimum des revendications politique^' 
de la société russe était encore considéré par la Douma, dans lu- 
matinée du 27 février, comme suffisant pour retarder « l'heure 
suprême où se décideraient les destinées de la Patrie et de la dynas- 
tie » (1). 

L'opinion- publique et la presse étaient étouffées. La censure- 
militaire des zones intérieures (y compris celles de Pétrograd et de-* 
Moscou), étendait à l'extrême les bornes de sa juridiction et démeu-' 
rait inattaquable, se couvrant de l'état de guerre proclamé danS' 
€es régions. La censure générale sévissait avec non moins de rigueui*. 
Dan.s une de s-es séances, la Douma eut à examiner le fait stupé- 
fiant que voici : Lorsque, au mois de février 1917, le mouvement 
gréviste s'étendit, non sans la participation des Allemands, dans les 
usines et les fabriques, les membres de la section ouvrière du comité 
de l'industrie militaire rédigèrent l'appel suivant : 

(( Camarades, ouvriers de Pétrograd ! Nous considérons comme 
de notre devoir de vous adresser le présent appel vous invitant à 
reprendre immédiatement le travail. La classe ouvrière, consciente 
de la responsabilité qui pèse sur elle en ce moment, ne doit pas 
afTaiblir ses forces en prolongeant la grève. Les intérêts de la classe 
ouvrière vous appellent à vos établis. » 

Malgré les démarches que Goutchkov (2) fit auprès du ministre^ 
de l'Intérieur et du censeur en chef, cet appel fut deux fois retiré 
de la presse et ne fut pas autorisé... 

Lorsque, en étudiant l'œuvre économique du gouvernement 
déchu, il s'agira d'examiner et d'élucider la question de savoir 
quelle part de responsabilité revient aux dirigeants et au régime' 
et quelle partà l'état irrémédiable del'organisme national bouleversé 
par la guerre mondiale, on ne saura trouver aucune justification 
au système qui» consistait à étouffer la conscience, la pensée, l'esprit 
du peuple et l'initiative sociale. 

Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que Moscou et la province se 



(1) Télégramme de Rodzianko à l'empereur. 

(2) Président du Comité. 



— 40 — 

fussent jointes à Pétrograd presque sans résistance. En dehors de 
Pétrograd, partout où, à quelques exceptions près, on ignora 
l'horreur des collisions sanglantes et les débordements de la foule 
enivrée, le changement de régime fut accueilli avec une satisfaction 
encore plus grande, voire avec enthousiasme. Tel fut le sentiment 
non seulement de la démocratie révolutionnaire, mais aussi de 
la démocratie tout court, de la bourgeoisie, des fonctionnaires 
et des militaires. Une animation sans exemple, le peuple rassemblé 
en toule, des visages et des discours excités, la joie de se sentir 
affranchi du marasme qui avait lourdement pesé sur tout le monde ; 
les espoirs radieux pour l'avenir de la Russie et, enfin, flottant dans 
l'air, reproduit dans les discours, dans les images, dans les récits, 
dans la musique et dans les chants, ce mot exaltant, pur encore de 
souillure, de sang et de vulgarité : 
Liberté ! 

« Cette révolution est unique dans son genre », — écrivait le 
prince Eugène Troubetzkoï. « Il y eut des révolutions bourgeoises 
et des révolutions prolétariennes, mais une révolution nationale 
dans une acception aussi large du mot que dans le cas de la présente 
révolution russe, il n'y en a pas encore eu dans le monde. Tous ont 
pris part à cette révolution, tous l'ont faite : le prolétariat et l'armée, 
la bourgeoisie et même la noblesse... bref, toutes les forces sociales 
vivantes du pays... Pourvu que cette union dure... » 

Ces mots traduisent les espoirs et les inquiétudes des classes 
cultivées de Russie, mais ils ne traduisent pas la triste réalité 
russe. Et les émeutes sanglantes d'Helsingfors, de Cronstadt, de 
Reval, le sort tragique de l'amiral Nepenine et d'un grand nombre 
d'officiers, servirent de premier avertissement aux optimistes. 

Les victimes des premières journées de la révolution à Pétrograd 
n'avaient pas été nombreuses : le recensement de l'Union pan-russe 
des villes porte le nombre total de tués et de blessés à Pétrograd à 
L443 dont 869 militaires (60 officiers). Bien entendu, beaucoup de 
blessés n'ont pas été recensés. 

Cependant, la situation de la capitale, sortie de son assiette 
ordinaire, bondée de matières inflammables et d'hommes armés, 
demeurait, longtemps encore, incertaine et tendue. 

Plus tard, j'ai entendu dire par des membres de la Douma et du 
gouvernement que la balance penchait tantôt d'un côté, tantôt 
de l'autre et qu'ils avaient tout le temps l'impression d'être assis 
sur un baril de poudre prêt, à tout moment, à exploser et à les dé- 
truire tous, ainsi que l'édifice de l'Etat qu'ils étaient en train de 
construire. 

Le vice-président du Soviet, Skobelev, déclara aux journalistes : 
« Je dois avouer que lorsque, au commencement de la révolution, 



— 41 — 

je sortis sur le perron du palais de Tauride pour recevoir le premier 
groupe de soldats venus à la Douma, et que je leur adressai une 
allocution, j'étais sûr de prononcer un de mes derniers discours, 
sûr que dans quelques jours je serais fusillé ou pendu . » 

Et plusieurs officiers ayant pris part aux événements m'ont 
assuré que le désarroi dans la capitale était tel et qu'on se rendait 
si peu compte de l'état des choses qu'un seul bataillon ferme, avec 
un chef sachant ce qu'il voulait, eût pu changer du tout au tout 
la situation. 

Quoi qu'il en soit, le 2 mars, le comité provisoire de la Douma 
armonça la constitution d'un gouvernement provisoire (1), lequel, 
après de longues négociations avec l'organe parallèle du « pouvoir 
démocratique», — le conseil des délégués ouvriers, rédigea la décla- 
ration suivante : 

1° Une amnistie entière et immédiate pour toutes les affaires 
politiques et religieuses, y compris les attentats terroristes, les 
insurrections militaires, les troubles agraires, etc. ; 

2° La liberté de la parole, de la presse, des associations, des 
réunions et des grèves, les libertés politiques s'étendant aux mili- 
taires dans les limites permises par les conditions de la technique 
militaire ; 

3° Abolition de toutes les restrictions de classe, de confession 
et de nationalité ; 

40 Préparatifs immédiats en vue de la convocation, à base du 
suffrage universel, égal, direct et secret, d'une Assemblée Consti- 
tuante appelée à fixer la forme du gouvernement et la constitution 
du pays ; 

5° Substitution à la police d'une milice populaire avec des 
chefs éligibles, subordonnés aux organes du self-gouvernement 
local ; 

60 Elections aux organes du self-gouvernement local par suf- 
frage universel, égal, direct et secret ; 

7° Les unités militaires ayant pris part au mouvement révo- 
lutionnaire ne seront ni désarmées, ni évacuées de Pétrograd ; 

8° Tout en maintenant une discipline militaire dans les rangs 
et au cours de l'exercice des obligations militaires, on supprime 
pour les soldats toutes les restrictions dans la jouissance des droits 
publics accordés à tous les autres citoyens. 

Le gouvernement provisoire considère comme de son devoir 
d'ajouter qu'il n'a nullement l'intention de profiter de l'état de 
guerre pour apporter quelque retard que ce soit à la réalisation des 
réformes et des mesures ici exposées ». 

Cette déclaration laissait trop clairement apparaître les traces 
de la pression exercée par le pouvoir « parallèle ». 



(1) Le prince Lvov, Milioukov, Goutchkov, Konovalov, Manouilov> 
Terestchenko, Lvov, Chingarev, Godnev, Kerensky. 



— 42 — 

« J'avais souvent rêvé à cette révolution qui devait faciliter 
la tâche de notre guerre », dit Ludendorfî (1). « Chimère éternelle ! 
Mais aujourd'hui, mon rêve, soudain, s'était réalisé. Je me sentis 
soulagé d'un grand poids. Je ne pouvais supposer alors que ce 
rêve réalisé deviendrait le tombeau de notre puissance. » 

L'homme politique le plus important de l'Allemagne — pays 
qui a tant travaillé à empoisonner l'âme du peuple russe — est 
arrivé à cette conclusion tardive que « notre déchéance morale a 
commencé avec la révolution russe ». 



(1) Ludendorff. Mes souvenirs de guerre. 



CHAPITRE V 
La rév^hiiion et la famille impériale. 

L'empereur, seul, sans famille, sans proches, n'ayant auprès 
de lui personne à qui il pût on voulût se confier, vivait son drame 
personnel dans le vieux palais de la préfecture de Mohilev. 

Au commencement, Protopopov et le gouvernement lui avaient 
présenté, la situation comme étant sérieuse, mais nullement mena- 
çante : une sédition qu'il s'agissait de réprimer par des « mesures 
énergiques ». Quelques centaines de mitrailleuses furent mises à la 
disposition du commandant de la zone armée de Pétrograd, le 
général Khabalov ; ce dernier, ainsi que le président du Conseil, 
le prince Golitzyne, obtinrent des pleins pouvoirs extraordinaires 
pour la répression des désordres ; enfin, dans la matinée du 27, le 
général Ivanov,,avec un petit détachement, fut dirigé sur la capi- 
tale, porteur d'un mandat secret — lui conférant la plénitude du 
pouvoir militaire et civil et qu'il devait proclamer après avoir 
occupé Tsarskoé Sélo. Il est difficile de s'imaginer quelqu'un qui 
fût moins capable de réaliser une mission aussi importante — au 
fond, la dictature militaire. Vieillard caduc, honnête soldat, se 
rendant mal compte de la situation politique, il n'avait plus ni* 
l'énergie, ni la volonté, ni la rigueur indispensables. On s'était 
probablement rappelé sa répression, de Cronstadt, en 1906. 

Lorsque j'examinai plus tard les derniers rapports de Kha- 
balov et de Biéliaev (1), je me convainquis de leur désarroi et de 
leur pusillanimité. 

Les nuages s'accumulaient. 

Le 26 février Rodzianko envoyait à l'empereur son télégramme 
désormais historique: «La situation est sérieuse. L'anarchie règne 
dans la capitale. Le gouvernement est paralysé. Les transports, 
le ravitaillement, le combustible sont totalement désorganisés. 
Le mécontentement général grandit. Une fusillade désordonnée 
se poursuit dans les rues. Des unités de troupes font feu les unes 
sur les autres. Il faut charger immédiatement une personnalité 
jouissant de la confiance du pays de la constitution d'un nouveau 
gouvernement. On ne peut tarder. Chaque retard est pareil à la 
mort. J'implore Dieu pour que la responsabilité, à cette heure, ne 



(1 ) Ministre de la Guerre. 



— 44 — 

retombe pas sur le monarque. » Ce télégramme fut également en- 
voyé par Rodzianko à tous les commandants en chef dont il deman- 
dait l'appui. 

Dans la matinée du 27, le président de la Douma adressait à 
l'empereur une nouvelle dépêche : « La situation s'aggrave, il faut 
prendre des mesures immédiates, car demain il sera trop tard. 
L'heure suprême est arrivée qui doit décider du sort de la Patrie et 
de la dynastie ». 

Il est difficile de supposer que ce jour l'empereur ne se fût pas 
encore rendu un compte exact de la situation catastrophique ; 
homme indécis et de faible volonté, il cherchait, plutôt, le moindre 
prétexte pour reculer l'heure de la décision, laissant la fatalité 
accomplir sa volonté inconnue... 

Quoi qu'il en fût, une nouvelle démarche expresse du général 
Alexeev, appuyée par les télégrammes des commandants en chef 
en réponse à Rodzianko, n'obtint aucun succès, et l'empereur^ 
inquiet pour le sort de sa famille, partit, dans la matinée du 28, 
pour Tsarskoé Sélo, sans avoir pris aucune détermination quant aux 
concessions à faire au peuple russe. 

Le général Alexeev, ce patriote sage et honnête, n'avait pas 
assez de fermeté, d'autorité ni d'influence, pour amener l'empereur 
à une résolution dont la nécessité, à cette heure, était reconnue 
même par l'impératrice. En effet, dès le 27, celle-ci avait télé- 
graphié : « Les concessions sont indispensables ». 

Deux jours de voyage sans but. Deux jours sans contact néces- 
saire, sans rien savoir des événements qui se développaient et se 
modifiaient sans cesse... Par ordre de Pétrograd, le train impérial» 
qui suivait un trajet circulaire, ne put aller au delà de Vichera. 
Après avoir reçu de nombreux renseignements et appris que la 
garnison de Pétrograd avait reconnu le pouvoir du Comité Provi- 
soire de la Douma d'Empire et que les troupes de Tsarskoé avaient 
adhéré à la révolution, l'empereur donna l'ordre de retourner à 
Pskov. 

Soirée du 1^^ mars, à Pskov. Un entretien avec le général 
Rouzsky ; l'empereur a pris connaissance de la situation, mais n'a 
rien décidé. Ce n'est qu'à 2 heures du matin, le 2 mars, qu'il fit 
rappeler Rouzsky et lui remit un décret sur le ministère responsable. 
« Je savais que cette concession venait trop tard » — a raconté Rouz- 
sky à un correspondant, « mais je n'avais pas le droit d'émettre 
mon opinion avant d'avoir reçu des instructions du Comité exé- 
cutif de la Douma d'Empire, et je proposai de parler à Rodzian- 
ko ». (1) 

Durant toute la nuit, les fils télégraphiques ont transmis des 
conversations pleines d'un intérêt angoissant et profond et décidant 
du sort du pays : Rouzsky s'entretenant avec Rodzianko et Alexeev^ 



(1) Chessin. La révolution russe. 



— 45 — 

le G.Q.G. avec les généraux en chef, Loukomsky (1) avec Dani- 
lov (2). 

Tous ces entretiens font apparaître la conscience nette que tous 
avaient de l'imminence de V abdicaiion. 

Dans la matinée du 2, Rouzsky soumit à l'empereur les avis de 
Rodzianko et des chefs militaires. L'empereur l'écouta avec un 
calme absolu, sans que sa figure, qui paraissait figée, changeât 
d'expression; à trois heures, il déclara à Rouszky que l'acte d'abdi- 
cation en faveur de son fils était déjà signé et il lui remit le texte 
d'un télégramme annonçant cette décision. 

Quelque foi que l'on ait dans la marche logique du processus 
historique, on ne peut pas ne pas s'arrêter aux influences fatales 
des épisodes fortuits, épisodes banals, simples et pouvant être 
évités. Il suffit de trente minutes (\\i\ s'écoulèrent après l'entretien 
en question pour modifier radicalement le cours des événements : 
le télégramme à peine expédié, on reçut la nouvelle que des délégués 
du Comité de la Douma, Goutchkov et Choulguine, étaient partis 
pour Pskov... Cette circonstance, dont Rouzsky informa l'em- 
pereur, suffit pour que celui-ci changeât d'idée et retardât la 
publication de l'acte d'abdication. 

Le soir même les délégués arrivèrent. 

Au milieu du silence profond des assistants (3) Goutchkov 
traça le tableau de l'abîme au bord duquel se trouvait le pays, 
et indiqua la seule isstie : l'abdication. 

— « J'ai réfléchi toute la journée d'hier et d'aujourd'hui, » répon- 
dit l'empereur, « et j'ai pris le parti d'abdiquer. Jusqu'à 3 heures de 
cet après-midi j'étais prêt à abdiquer en faveur de mon fils, mais 
je compris ensuite que je n'étais pas capable de me séparer de lui. 
Vous le comprendrez, j'espère. C'est pourquoi j'ai décidé d'abdi- 
quer en faveur de mon frère ». 

Les délégués, pris à l'improviste par cet aspect inattendu de la 
question, ne protestèrent pas : Goutchkov, — pour des motifs de 
cœur, « se sentant incapable d'intervenir dans les sentiments d'un 
père et estimant qu'aucune pression sur ce terrain n'était possible » 
(4) Choulguine, pour des motifs politiques : «de crainte que dans 
l'âme du petit tsar ne se développassent de mauvais sentiments à 
l'égard de ceux qui l'auraient séparé de ses parents ; d'autre part, 
c'était encore une grande question à savoir si le régent pouvait 
faire serment à la Constitution au nom du petit empereur ». 

Pour ce qui est des « sentiments » du petit tsar, c'était la ques- 
tion d'un avenir lointain. Quant aux considérations d'ordre juri- 
dique, la nature même de la révolution nie la légalité juridique 

(1) Général-quartier-maître de l'état-major du Généralissime. 

(2) Chef de l'état-major du front du Nord (armée de Rouzsky). 

(3) Frédcriks, Narychkine, Rouzsky, Goutchkov, Choulguine. 

(4) Récit de V.-V. Choulguine. 



— 46 — 

de ses conséquences ; d'ailleurs, la base juridique des trois actes 
n'était que trop branlante : l'abdication forcée de l'empereur 
Nicolas II ; son renoncement aux droits héréditaires pour son fils 
mineur, et, enfin, plus tard, le grand-duc Michel — qui n'avait pas 
accepté le pouvoir suprême — le transmettant au gouvernement 
Provisoire en signant un acte dans lequel il « priait » tous les 
citoyens de se soumettre à ce gouvernement. 

Rien d'étonnant si « dans l'idée générale des contemporains de 
ce premier moment» — pour parler comme Milioukov, — «le nouveau 
pouvoir, créé par la révolution, succédait non aux actes du 2 et 
du 3 mars, mais aux événements du 27 février ». 

Vers minuit, dans la nuit du 3 mars, l'empereur, après y avoir 
apporté quelques corrections, remit aux délégués et à Rouzsky 
deux copies du manifeste d'abdication. 

« En ces jours de grande lutte contre l'ennemi extérieur, qui, 
depuis bientôt trois ans, cherche à asservir notre patrie, Dieu a 
voulu envoyer à la Russie une nouvelle et pénible épreuve. Les 
troubles populaires, qui viennent d'éclater, menacent d'avoir une 
répercussion désastreuse sur la suite de la guerre opiniâtre. Le sort 
de la Russie, l'honneur de notre héroïque armée, le bien du peuple, 
tout l'avenir de notre chère patrie, exigent que la guerre soit, 
coûte que coûte, victorieusement menée jusqu'au i)out. 

« L'ennemi cruel concentre ses derniers efîorts et l'heure est 
proche où notre vaillante armée, de concert avec nos glorieux 
Alliés, l'aura définitivement brisé. En ces jours décisifs de la vie de 
la Russie, nous avons considéré comme un devoir de notre cons- 
cience de faciliter à notre peuple l'union étroite et le ralliement de 
toutes les forces nationales afin d'atteindre au plus tôt la victoire. 
D'accord avec la Douma d'Empire nous avons reconnu qu'il était 
bon de renoncer au trône de l'État Russe et de déposer le pouvoir 
suprême. Ne voulant pas nous séparer de notre fils bien-aimé, nous 
remettons notre succession à notre frère, le grand-duc Michel 
Alexandrovitch, et donnons notre consécration à son avènement au 
trône de l'Etat Russe. 

« Nous engageons notre frère à diriger les affaires de l'Etat en 
une union parfaite et indestructible avec les représentants du peuple, 
dans les institutions législatives et conformément aux principes qui 
seront élaborés par ces dernières, en en faisant un serment irré- 
vocable pour l'amour de la patrie bien-aimée. 

« J'appelle tous les fils fidèles de la patrie à remplir leur devoir 
sacré à son égard ; en obéissant au Tsar à l'heure pénible des 
épreuves nationales, et en l'aidant, de concert avec les représentants 
du peuple, à conduire l'Etat Russe sur le chemin de la victoire, de 
la prospérité et de la gloire. 

« Puisse Dieu aider la Russie ! 

NICOLAS». 



— 47 — 

Tard dans la nuit, le train emportait l'empereur abdicataire 
vers Mohilev. Un silence de sépulcre, les stores baissés, des ré- 
flexions pénibles, très pénibles. Personne ne connaîtra jamais les 
sentiments qui ont agité l'âme de Nicolas II - — père, monarque et 
homme tout court — lorsque, à Mohilev, dans son entrevue avec 
Alexeev, le regardant de ses yeux las et doux, il lui dit avec une 
espèce d'hésitation : 

J'ai changé d'avis. Je vous prie d'envoyer ce télégramme à Pétro- 
grad. 

Sur une feuille de papier, d'une écriture nette, l'empereur avait 
écrit de sa propre main qu'il consentait à ce que son fils Alexis montât 
sur le trône. 

Alexeev emporta le télégramme, mais... il ne l'envoya pas. Il 
était trop tard : deux manifestes avaient déjà été portés à la con- 
naissance du pays et de l'armée. 

« Pour ne pas troubler les esprits », Alexeev <n'a jamais montré 
ce télégramme à personne ; il le garda dans son portefeuille et me le 
remit à la fin de mai en quittant le commandement suprême. Ce 
document, intéressant pour les futurs biographes de Nicolas II, 
fut conservé plus tard dans un dossier secret à l'administration du 
Grand Quartier Général. 



Cependant, le 3 mars, vers midi, les membres du gouvernement 
et du Comité Provisoire (1) se réunissaient chez le grand duc Michel 
Alexandrovitch, qui, depuis le 27 février, n'avait eu aucun contact 
jii avec le G.Q.G., ni avec l'empereur. Au fon.d, la question était 
jugée d'avance, aussi bien en raison de l'état d'esprit qui régnait 
au Conseil des délégués ouvriers après que le manifeste y fut connu 
par le CfOmité Exécutif du Soviet votant une résolution de pro- 
testation, qu'en raison. de l'attitude intransigeante de Kerensky et de 
la corrélation générale des forces : excepté MiUoukov et Gou- 
tchkov, tous les autres «sans avoir absolument aucune intention 
id'exercer sur le grand-duc quelque pression que ce fût », lui persua- 
daient, cependant, d'un ton passionné, de renoncer à la couronne. 
Milioukov avait beau mettre en garde ses collègues, en affirmant 
qu' « un pouvoir puissant... a besoin de l'appui d'un symbole fami- 
lier aux masses », que le « Gouvernement Provisoire, resté seul, 
peut être submergé par l'océan des troubles populaires et ne pourrait 
se maintenir jusqu'à l'Assemblée Constituante. » (2) 

Après s'être encore une fois entreteiosu avec le président de la 
Douma, Rodzianko, le-grand-d-uc ânnç^nça iqu'il était définitivement 
décidé à abdi>quer. 



(1 ) Le prince Lvov, MLIioukov, Kerensky, Nekrassov, Terestchenko, 
Godnev, Lvov, Gautchkov, Rodzianko, Clioul^ine, Efremov, Karaoulov. 
(2) Milioiilcov, Histoire de la Deuxième révolution russe. 



— 48 — 

Le jour même fut publiée la « déclaration » du grand-duc Michel 
Alexandrovitch : 

« Un lourd fardeau m'est imposé par la volonté de mon frère, 
qui m'a transmis le trône impérial de toutes lesRussiesau moment 
d'une guerre sans précédent et des troubles populaires. 

« D'accord avec le peuple entier, inspiré de l'idée que le bien de 
notre patrie est au-dessus de tout, j'ai résolu fermement de n'ac- 
cepter le pouvoir suprême qu'au cas où telle serait la volonté de 
notre grand peuple, auquel il appartient, par un vote national, 
par l'intermédiaire de ses représentants à l'Assemblée Consti- 
tuante, de déterminer la forme du gouvernement et la nouvelle 
Constitution de l'Etat Russe. 

« En invoquant la bénédiction divine, je prie tous les citoyens 
de l'Etat Russe de se soumettre au gouvernement provisoire, créé 
par l'initiative de la Douma d'Empire et investi de la plénitude du 
pouvoir, jusqu'à ce que l'Assemblée Constituante, réunie dans le 
plus bref délai par des élections ayant à la base le suflrage uni- 
versel, direct, égal et secret, ait exprimé, par sa décision, la volonté 

^" P'^"P"=- MICHEL. . 

Après son abdication, le grand-duc s'installa dans les environs 
de Gatchino et ne prit absolument aucune part à la vie politique 
du pays. Il y demeura jusqu'à mi-mars 1918, époque à laquelle il 
fut arrêté sur l'initiative du Comité bolcheviste local, amené à 
Pétrograd et, peu de temps après, déporté dans le gouvernement de 
Perm. 

Au commencement il courut des bruits selon lesquels le grand- 
duc aurait réussi à échapper aux bolcheviks avec son valet de 
chambre anglais qui lui était tout dévoué. Depuis, personne n'a 
jamais rien su de précis sur son sort. Toutes les recherches entre- 
prises par les organes des gouvernements du Sud et de Sibérie, 
ainsi que sur l'initiative de l'impératrice douairière, n'ont donné 
aucun résultat certain. Les bolcheviks, de leur côté, n'ont fourni 
aucune explication ofllcielle. Plus tard, on crut, cependant, avoir 
trouvé des indices, d'après lesquelles 1' « évasion » n'aurait été 
qu'un piège ; le grand-duc aurait été secrètement emmené par les 
bolcheviks et tué non loin de Perm. Son cadavre aurait été jeté 
sous la glace. 

Le mystère qui entourait la disparition du grand-duc fit naître 
bien des légendes et même donna carrière, en Sibérie, à des impos- 
teurs se faisant passer pour lui. Pendant l'été de 1918, au moment 
des premiers succès de l'armée de Sibérie, un bruit, largement ré- 
pandu en Russie soviétique et dans le Midi, voulait que les troupes 
sibériennes fussent conduites contre les bolcheviks par le grand- 
duc Michel Alexandrovitch. Des journaux avaient reproduit son 
manifeste. Ces bruits et la publication de manifestes apocryphes 



— 49 — 

dans les journaux de province, surtout ceux de l'extrême droite, 
recommencèrent jusqu'en 1920 (en Crimée). 

Cependant, il faut noter que lorsque, dans l'été de 1918, les 
monarchistes de Kiev poursuivirent une campagne énergique afin 
de donner un caractère monarchiste à la lutte armée contre le 
bolchevisme, ils renoncèrent au principe légitimiste pour certains 
motif s ayant trait aux qualités individuelles des candidats et, entre 
autres, en ce qui concerne Michel Alexandrovitch, parce qu'il «s'était 
lié» par un vœu solennel vis-à-vis de l'Assemblée Constituante. 

En examinant la situation générale, telle qu'elle était au mois 
de mars 1917, j'arrive à conclure que la lutte pour conserver le 
pouvoir entre les mains de l'empereur Nicolas II aurait amené 
l'anarchie et l 'effondrement du front et aurait mal tourné tant pour 
lui que pour le pays. La régence de Michel Alexandrovitch, par 
contre, aurait pu être établie sans secousses et avec un succès 
certain, en venant à bout de quelque résistance. Il aurait été éga- 
lement possible, encore qu'un peu plus difficile, de faire monter sur 
le trône le grand-duc Michel, à condition qu'il octroyât une Con- 
stitution très libérale. 

Les membres du Gouvernement Provisoire, ainsi que ceux du 
Comité de la Douma, (à l'exception de Milioukov et de Goutchkov), 
terrorisés par le Soviet et la masse ouvrière de Pétrograd, assu- 
mèrent une responsabilité historique bien lourde en déterminant 
le grand-duc à ne pas accepter sur-le-champ le pouvoir suprême. 

Il ne s'agit ni de monarchisme ni de dynastie. Ce sont là des 
questions absolument secondaires. Je ne parle que de la Russie. 

Certes, il est difficile de dire dans quelle mesure ce pouvoir aurait 
été stable et de longue durée, et quelles métamorphoses il aurait 
subies par la suite ; cependant, s'il avait seulement réussi à con- 
server l'armée jusqu'à la fin de la guerre, l'histoire ultérieure de 
l'Etat russe aurait pu entrer dans la voie de l'évolution et éviter les 
bouleversements sans précédents qui, actuellement, rendent incer- 
taine la question même de son existence future. 

* 
* * 

Le 7 mars, le Gouvernement Provisoire décida de « considérer 
l'empereur abdicataire Nicolas II et son épouse comme privés de 
liberté et de les faire conduire à Tsarskoé Sélo ». En ce qui concerne 
l'impératrice, cette mission avait été confiée au général Kornilov, 
chose que les monarchistes orthodoxes ne purent lui pardonner, 
plus tard. Chose étrange : lorsque son arrestation lui eut été notifiée, 
Alexandra Féodorovna se montra satisfaite de ce qu'elle lui fût 
annoncée par le glorieux général Kornilov et non par quelque 
membre du nouveau gouvernement... 

A l'égard du tsar, la notification de la décision gouvernementale 
fut confiée à quatre membres de la Douma. 



— iO — 

Le 8 mars, après avoir pris congé du G.Q.G., l'empereur quitta 
Mohilev parmi un silence sépulcral du peuple, qui se pressait à la 
gare. Sa mère le suivit pour la dernière fois de ses yeux remplis de 
larmes. 

Pour comprendre l'attitude, étrange à première vue, que le 
gouvernement adopta vis-à-vis de la famille impériale durant le 
séjour de celle-ci à Tsarskoé et à Tobolsk, il faut se rappeler la 
circonstance suivante : encore que pendant les sept mois et demi 
de pouvoir du gouvernement Provisoire il n'y eut aucune tentative 
sérieuse de libérer les captifs, ceux-ci étaient l'objet d'une attention 
toute particulière du Conseil des délégués des ouvriers et des sol- 
dats et, dans la séance du Soviet, le 10 mars, le vice-président, 
Sokolov, communiquait avec l'entière approbation de l'assistance : 
« Hier, il fut connu que le Gouvernement Provisoire a donné son 
consentement au départ de Nicolas II pour l'Angleterre et a engagé 
à ce propos des pourparlers avec les autorités britanniques sans le 
consentement et à l'insu du Comité Exécutif du Soviet. Nous avons 
mobilisé toutes les unités armées se trouvant sous notre influence 
et avons arrangé les choses de telle sorte que Nicolas II ne peut, 
en fait, quitter Tsarskoé sans notre consentement. Sur toutes les 
lignes de chemin de fer ont été envoyés des télégrammes en consé- 
quence... pour arrêter le train de Nicolas II au cas où celui-ci par- 
tirait... Nous avons envoyé nos commissaires... une quantité suffi- 
sante de forces armées avec des automobiles blindées et avons 
cerné de près le palais Alexandre. Ensuite, nous avons entamé des 
pourparlers avec le Gouvernement Provisoire, qui a sanctionné 
toutes nos mesures. A l'heure actuelle, l'ancien tsar se trouve non 
seulement sous la surveillance du Gouvernement Provisoire, mais 
aussi sous la nôtre... » 

Le 1^^ août 1917, la famille impériale fut conduite à Tobolsk. 
Après l'avènement du pouvoir soviétique en Sibérie, l'empereur 
et sa famille furent transférés à Ekaterinbourg, et c'est là qu'au 
prix d'outrages inouïs de la part de la populace, au prix des souf- 
frances et de la mort de sa famille et de la sienne (1), Nicolas II 
expia ses torts volontaires et involontaires envers le peuple russe (2). 

Lorsque, au cours de la deuxième campagne du Kouban, ayant 
reçu, à la station de Tikhorietskaïa, la nouvelle de la mort de l'em- 
pereur Nicolas II, j'ordonnai à l'Armée Volontaire de célébrer une 
messe pour le repos de l'âme de l'ancien chef suprême de l'armée 
russe, cet acte fut cruellement blâmé par les milieux et les journaux 
démocratiques... 

Ils oubliaient la parole de sagesse : « c'est à Moi qu'appartient 
la vengeance et c'est Moi qui châtierai . » 



(1) L'assassinat eut lieu dans la nuit du 17 juillet 1918. 

(2) Le général Dieteriks a consacré beaucoup de temps, d'attention et. 
de travail à rechercher des renseignements sur le sort de la famille impériale 



CHAPITRE VI 
La Révolution et l'Armée. L'Ordre N^l 

Les événements me trouvèrent loin des capitales, en Roumanie, 
où je commandais le 8^ corps d'armée. Isolés de la patrie, encore 
que sentant dans une certaine mesure la tension de l'atmosphère 
politique, nous n'étions nullement préparés à un dénouement aussi 
rapide ni aux formes qu'il prit. 

Dans la matinée du 3 mars, on m'apporta un télégramme de 
l'état-major m'annonçant, «à titre d'information personnelle », 
qu'une émeute avait éclaté à Pétrograd, que le pouvoir avait passé 
à la Douma d'Empire et que l'on s'attendait à la promulgation 
d'actes officiels d'une extrême importance. Quelques heures plus 
tard, le télégraphe communiquait les manisfestes de l'empereur 
Nicolas II et du grand-duc Michel Alexandrovitch. Au commence- 
ment, ordre fut donné de propager ces manifestes ; ensuite, à ma 
grande confusion, (le télégraphe ayant déjà répandu la nouvelle), 
l'ordre contraire de surseoir à leur publication ; ensuite, de nouveau, 
de les propager. Ces hésitations étaient, probablement, causées par 
les pourparlers qui se poursuivaient entre le Comité Provisoire de 
la Douma et l'état-major du front du Nord. On discutait, en effet, 
la question de savoir s'il n'y avait pas lieu de surseoir à la publi- 
cation de ces actes, l'empereur ayant soudain changé sa première 
idée, qui était de faire succéder le grand-duc Michel au lieu du 
grand-duc Alexis Nicolaevitch. Cependant, on ne réussit pas à retar- 
•der la publication. 

Les troupes étaient frappées de stupeur — on ne peut définir 
autrement l'impression que produisit la publication des deux mani- 
festes. Ni joie, ni douleur. Un silence calme et recueilli: ce fut ainsi 
que les régiments de la 14^ et de la 15^ division accueillirent la 
nouvelle de l'abdication de leur empereur. Par endroits seulement^ 
les fusils frémissaient dans les rangs, qui présentaient les armes, 
€t des larmes coulaient sur les joues des vieux soldats... 

Afin de rendre l'impression telle que je l'ai ressentie en ce mo- 
ment même, avant qu'elle ait subi l'influence du, temps, je citerai 
quelques passages d'une lettre que j'écrivis alors (le 8 mars 1917) 
à mes amis : 

« La page de l'histoire a tourné. La première impression a été 
foudroyante parce que grandiose et inattendue. Mais, en règle 
générale, les troupes ont accueilli la nouvelle avec le plus grand calme 



— 52 — 

On n'en parle qu'avec prudence, mais on peut remarquer dans l'es- 
prit des masses des tendances parfaitement déterminées qui sont 
les suivantes : 

lo Le retour au passé est impossible. 

2» Le pays aura une forme d'Etat digne d'un grand peuple ; 
probablement une monarchie constitutionnelle ; 

3° Il faut mettre fm à la mainmise allemande et continuer la 
guerre jusqu'à la victoire. » 

L'abdication de l'empereur fut considéré comme la conséquence 
fatale de toute notre politique intérieure des dernières années. 
Cependant, il n'y avait aucune haine personnelle ni contre le tsar 
ni contre la famille impériale. Tout était oublié et pardonné. Au 
contraire, tout le monde s'intéressait à leur sort et s'inquiétait de 
leur sécurité. 

La nomination du grand-duc Nicolas Nicolaevitch au poste de 
généralissime et du général Alexeev au poste de son chef d'état- 
major trouva un accueil parfaitement favorable tant parmi les 
officiers que parmi les soldats. 

On était curieux de savoir si l'armée serait représentée à l'As- 
semblée Constituante. 

La composition du Gouvernement Provisoire ne suscita aucun 
intérêt ; on se montra seulement mécontent de ce que le Ministère 
de la guerre fût confié à un civil ; cependant, la part qu'il avait 
prise aux travaux de la défense nationale et ses relations étroites 
avec les milieux militaires rassuraient l'opinion. 

Certains trouvent étonnant et incompréhensible que l'effondre- 
ment d'un régime monarchiste séculaire n'ait provoqué dans l'ar- 
mée, élevée dans l'esprit de ses traditions, ni lutte, ni même aucun 
mouvement de protestation, — que l'armée russe n'ait pas créé 
sa Vendée... 

Je ne connais, quant à moi, que trois cas de protestation véhé- 
mente : la marche du détachement du général Ivanov sur Tsarskoé 
Sélo — manœuvre organisée par le G.Q.G. dans les premiers jours 
des troubles, exécutée très maladroiement et bientôt suspendue, — 
et deux télégrammes envoyés à l'empereur par les commandants 
du 3^ corps de cavalerie et du régiment de la garde, le comte Rel- 
ier (1) et le Khan de Nakhitchevan. Tous les deux se mettaient avec 
leurs hommes à la disposition de l'empereur pour réprimer la 
sédition... 

Ce serait une erreur de croire que l'armée eût été préparée à 
accepter une « république démocratique » provisoire, qu'elle eût 
manqué d'unités et de chefs « fidèles », prêts à lutter. Certes, ni 
les unes, ni les autres ne faisaient défaut. Mais deux circonstances 
les arrêtaient : d'abord, l'apparence loyale des deux actes d'abdi- 
cation dont le deuxième, en outre, invitant à se soumettre au Gou- 



(1) Tué en 1918, à Kiev, par les soldats de Petlioura. 



— 53 — 

T'ernement Provisoire « investi de la plénitude du pouvoir », ôtait 
aux monarchistes toutes leurs armes. D'autre part, on craignait que 
la guerre civile n'ouvrît le front à l'ennemi extérieur. A cette époque, 
l'armée obéissait à ses chefs. Or, ceux-ci — le général Alexeev et 
tous les commandants en chef — avaient reconnu le nouveau pou- 
voir. Le nouveau Généralissime, le grand-duc Nicolas Nicolae- 
vitch, déclarait dans son premier ordre du jour : « « Le pouvoir est 
instauré dans la personne du nouveau Gouvernement. Pour le bien 
de notre patrie, moi, le Généralissime, je l'ai reconnu, donnant ainsi 
l'exemple de notre devoir de soldat. J'ordonne à tous les hommes de 
nos glorieuses armées de terre et de mer d'obéir inébranlablement, 
par l'intermédiaire de leurs chefs immédiats, au gouvernement 
qui vient d'être instauré, Alors seulement Dieu nous accordera 
la victoire . » 

* 
* * 

Le temps passait. 

Bientôt nous reçûmes le premier décret du Ministre Gou- 
tchkov modifiant le règlement intérieur du service militaire dans le 
sens de la démocratisation de l'armée (1). Ce décret, assez inolïen- 
sîf à première vue, annulait les titres que les soldats devaient donner 
aux officiers, interdisait le tutoiement des soldats par les chefs et 
abrogeait toute une série de restrictions insignifiantes imposées 
aux hommes par l'ancien règlement, telles que : défense de fumer 
dans les rues et autres endroits publics, de fréquenter les clubs 
ou les réunions, de jouer aux cartes, etc. 

Les conséquences de ce décret furent absolument inattendues 
pour ceux qui ne connaissaient pas la psychologie des soldats. Les 
chefs, eux, comprenaient fort bien que s'il était indispensable d'an- 
nuler certaines formes surannées, il fallait le faire peu à peu, avec 
prudence et, surtout, sans attacher à cette réforme l'importance 
d'une « conquête de la révolution... » 

La masse des soldats, qui n'avait nullement médité sur la 
portée de ces petits modifications du statut, les accueillit simple- 
ment comme un affranchissement du règlement gênant du service, 
•des usages et de la hiérarchie. 

La liberté, et voilà tout ! 

Plus tard, dans son ordonnance du 24 mars, le Ministre de la 
Guerre eut à expliquer les dispositions du décret dans le genre de 
celles-ci : « les hommes ont le droit de fréquenter librement, à l'égal 
de tous les citoyens, tous les endroits publics, théâtres, réunions, 
concerts, etc., ainsi que de voyager sur les chemins de fer dans les 
voitures de toutes les classes. Cependant la liberté de fréquenter ces 
endroits n'implique nullement le droit d'en jouir à titre gratuit, 
comme l'ont, paraît-il, compris certains soldats... » 



(1) Décret du 5 mars. 



~ 54 — 

Cependant, ces modifications insignifiantes du statut, inter- 
prétées par les soldats dans un sens plus large que de raison, — ne 
faisaient qu'exercer une influence plus ou moins sensible sur la 
discipline. Mais l'autorisation accordée aux militaires, en temps de 
guerre et de révolution, « de participer, en tant qu'adhérents, à 
différentes unions et sociétés fondées dans un but politique », cons--- 
tituaJt une menace directe à l'existence même de l'armée. 

Le Grand Quartier, inquiet de cette mesure, eut recours à un 
moyen de plébiscite sans précédent dans l'armée : tous les chefs, 
à partir des colonels, commandants des régiments, furent invités à 
se prononcer au sujet des nouveaux décrets et à télégraphier leur 
avis directement au Ministre de la Guerre. J'ignore si le télégraphe 
vint à bout de sa tâche, si l'immense quantité de télégrammes par- 
vint à destination, mais tous ceux dont j'ai eu connaissance expri- 
maient la désaprobation et l'inquiétude pour l'avenir de l'armée. 

Cependant, à Pétrograd, le Conseil militaire, composé des géné- 
raux les plus anciens — censés être les dépositaires de l'expérience 
et des traditions de l'armée — décida, dans sa séance du 10 mars, 
de porter à la connaissance du Gouvernement Provisoire la décla- 
ration où il disait entre autres : 

«... Le Conseil militaire croit de son devoir d'affirmer son en- 
tière adhésion aux mesures énergiques que le Gouvernement Pro- 
visoire entreprend en vue de la réforme de nos forces armées, confor- 
mément à la nouvelle ordonnance de la vie de l'Etat et de l'armée; 
il est convaincu que ces réformes contribueront pour une forte 
part à la victoire la plus prompte de nos armes et à l'affranchisse- 
ment de l'Europe du joug du militarisme prussien . » 

Je ne peux, après cela, ne pas comprendre la situation dans 
laquelle se trouvait le ministre civil. 

Nous avions peine à comprendre les motifs dont s'inspirait le 
Ministre de la Guerre en promulguant ses décrets. Nous ignorions 
alors l'opportunisme sans bornes des personnes qui entouraient le 
Ministre de la Guerre ; nous ignorions que le Gouvernement Pro- 
visoire était prisonnier du Conseil des délégués des ouvriers et des 
soldats, qu'il était entré, à l'égard de ce dernier, dans une voie de 
compromis et que c'était, presque toujours, lui qui était le vaincu (1)^ 

* 

Le 1^^ mars, le Conseil des délégués des ouvriers et des soldats 
promulgua V ordonnance n°l,qui eut pour résultat de faire passer le 
pouvoir effectif aux comités des soldais, d'instaurer le principe électif 



(1) Au Congrès des Soviets (le 30 mars 1917), Tsérételli reconnut qtie 
dans la commission mixte (dite commission « de contact »), il n'y eut pas- 
une seule question importante dans laquelle le Gouvernement Provisoire 
n'eût pas fait de concession. 



— 55 — 

et la révocation des chefs par les soldats. Cette ordonnance eut un grand 
et douloureux retentissement et fut le premier signal de la décompo- 
sition de r armée. 

L'ordonnance n^ 1. 

1er mars 1917. 

A la garnison de la zone armée de Pétrograd, à tous les soldats 
de la garde, de l'armée, de l'artillerie, et de la flotte, pour être 
immédiatement et ponctuellement exécuté, et aux ouvriers de 
Pétrograd à titre de renseignement. 

Le Conseil des délégués des ouvriers et des soldats a décidé : 

1. Dans toutes les compagnies, dans tous les bataillons, régi- 
ments, parcs, batteries, escadrons et dans tous les services de toutes 
sortes d'administrations militaires, ainsi que sur les bâtiments de la 
flotte militaire, il sera procédé imm.édiatement aux élections de 
comités composés de représentants élus des soldats des unités 
sus-indiquées ; 

2. Dans toutes les unités militaires qui n'ont pas encore élu 
leurs représentants au Conseil des délégués des ouvriers et des 
soldats, il sera élu un représentant par compagnie, lesquels repré- 
sentants auront à se présenter, porteurs d'un mandat écrit, au 
palais de la Douma d'Empire, le 2 mars courant, à 10 heures du 
matin ; 

3. Dans toutes ses manifestations politiques une unité mili- 
taire obéit au Conseil des délégués des ouvriers et des soldats et 
à ses comités ; 

4. Les ordres de la commission de guerre de la Douma d'Empire 
ne doivent être exécutés que dans la mesure où ils ne sont pas en 
contradiction avec les ordres et les décisions du Conseil des délé- 
gués des ouvriers et des soldats. 

5. Toutes sortes d'armes, telles que : fusils, mitrailleuses, auto- 
mobiles blindées, etc., doivent être à la disposition et sous le con- 
trôle des comités des compagnies et des bataillons et ne peuvent 
en aucun cas être livrées aux officiers, quand même ceux-ci les 
réclameraient ; 

6° Dans les rangs et au cours de l'exercice de leurs obligations 
militaires, les soldats doivent observer la discipline militaire la 
plus rigoureuse ; mais en dehors du ser\ice et des rangs, dans leur 
vie politique, civile et privée, les soldats ne peuvent être lésés 
d'aucun des droits dont jouissent tous les citoyens. 

En particulier, le garde-à-vous et le salut militaire obligatoire 
sont abrogés en dehors du service ; 

7° De même, les titres donnés aux officiers, tels que : Excel- 
lence, Votre Grâce, etc., sont abrogés et remplacés par les for- 
mules : Monsieur le Général, Monsieur le Colonel, etc. 

Le traitement brutal des soldats de tout grade et, en parti- 
culier, leur tutoiement sont interdits et toute infraction à cet 



— 56 — 

ordre, ainsi que tous les malentendus survenus entre officiers et 
soldats, doivent être portés par ces derniers à la connaissance du 
comité de la compagnie. Sioné • 

Le Conseil de Pétrograd des Délé- 
gués des Ouvriers et des Soldats. 

Les conséquences de l'ordonnance n» 1 furent fort bien com- 
prises par les chefs de la démocratie révolutionnaire. On dit que 
plus tard Kerensky aurait déclaré avec emphase qu'il eût volontiers 
donné dix ans de sa vie pour que cet ordre ne fût pas écrit... L'en- 
quête faite par les autorités militaires n'en a pas « révélé » les 
auteurs. Tchéidzé et les autres piliers du Soviet de Pétrograd ont 
nié plus tard leur participation personnelle et celle des membres 
du Comité Exécutif à la rédaction de l'ordre. 

^ Les Pilate ! Ils s'en lavaient les mains, répudiant l'expression 
même de leur credo. Car le compte rendu de la séance secrète tenue 
par le Gouvernement, les généraux en chef et le Comité Exécutif du 
Soviet, le 4 mai 1917, reproduit leurs propres paroles : (1) 

^ Tsérételli : « Vous auriez, peut-être, compris l'ordre n^ 1, si vous 
aviez connu les conditions dans lesquelles il fut promulgué. Nous 
avions devant nous une foule désorganisée, et il fallait l'organiser... » 

Skobelev : « Je crois nécessaire d'expliquer les conditions dans 
lesquelles fut promulgué l'ordre n» 1. Dans les troupes qui 
avaient renversé l'ancien régime, le commandement n'avait 
pas adhéré à ceux qui s'étaient soulevés, et pour le rendre inofîensif , 
nous fûmes obligés de promulguer l'ordre n» 1. Au fond, nous étions 
assez inquiets de l'impression qu'il produirait au front. Les dispo- 
sitions que nous prescrivions inspiraient des inquiétudes. Aujour- 
d'hui nous nous sommes convaincus que ces inquiétudes étaient 
fondées . » 

Avec plus de franchise encore s'est exprimé Joseph Golden- 
berg, membre du Soviet et rédacteur de la Novaïa Jizn. Il 
disait à un journaliste français, M. Claude Anet : (2) 

« L'ordre n^ 1 n'était pas une erreur, c'était une nécessité. Il n'a 
pas été rédigé par Sokolov ; il est l'expression unanime de la volonté 
du Soviet. Le jour où nous « avons fait la révolution », nous avons 
compris que si nous ne détruisions pas ranciennearmée,elleécraserat 
la révolution. Nous avions à choisir entre l'armée et la révolution. 
Nous n'avons pas hésité : nous nous sommes décidés pour cette 
dernière et nous avons employé — j'ose affirmer — le moyen qu'il 
fallait . » 

Que l'ordre n^ 1 se soit si vite propagé partout au front et à 
l'arrière, cela s'explique par le fait que les idées qu'il énonçait 
étaient mûries et cultivées de longue date, — aussi bien dans les 
organisations clandestines de Pétrograd que dans celles de Vladi- 

(1) V. chapitre XX. 

(2) Claude Anet. La révolution russe. 




Le serment. 



— 57 — 

vostok ; elles étaient, en outre, tels des préceptes appris par cœur» 
préconisées par tous les démagogues locaux de l'armée, par tous les 
délégués qui avaient inondé le front, sous couvert d'un cachet 
d'immunité délivré par le Soviet. 

* * 

Peu à peu la masse des soldats commençait à s'agiter. Le mou- 
vement s'ébaucha parmi les unités de l'arrière, toujours plus démo- 
ralisées que celles du front, — parmi les éléments militaires à 
moitié cultivés : employés de bureau, infirmiers, dans les services 
techniques. Dans la deuxième moitié de mars lorsque dans nos 
troupes on notait à peine une certaine recrudescence d'infractions 
à la discipline, le général commandant de la 4^ armée, dans son 
Quartier général, s'attendait d'une heure à l'autre à être arrêté 
par des bandes désordonnées d'auxiliaires... 

Enfin, on nous envoya le texte du nouveau serment « de service 
fidèle à l'Etat Russe ». L'idée du pouvoir suprême était exprimée 
comme suit : 

«... Je m'engage à obéir au Gouvernement Provisoire se trou- 
vant actuellement à la tête de l'Etat Russe, jusqu'à ce que la 
volonté du peuple se soit manifestée par l'intermédiaire de l'Assem- 
blée Constituante... » 

Les troupes prêtèrent serment dans le plus grand calme, mais 
cette cérémonie ne répondit pas aux espoirs optimistes des chefs : 
elle ne releva point le moral et ne tranquillisa pas les esprits en 
ébullition. Je ne peux rapporter que deux épisodes significatifs. 
Le commandant d'un des corps d'armée au front de Roumanie 
mourut de la rupture d'un anévrisme au cours de la cérémonie. 
Le comte Keller refusa de faire prêter serment à son corps, décla- 
rant ne comprendre ni la nature ni les bases juridiques du pouvoir 
suprême du Gouvernement Provisoire (1) ; ni comment on pouvait 
jurer obéissance à Lvov, Kerensky et telles autres personnes, qui 
pouvaient être révoquées ou quitter leurs postes... Après de longues 
tribulations judiciaires, le général protestaire démissionna sans avoir 
consenti, Repnine moderne, à s'affubler du masque qu'on lui 
imposait... 

Le nouveau serment était-il vraiment un masque ? Je crois 
que pour bien des personnes, qui ne considéraient pas le serment 
comme une simple formalité — et il n'y avait pas que des monar- 
chistes pour penser ainsi — c'était, quoi qu'il en fût, un grand drame 
intérieur, péniblement supporté; c'était un lourd sacrifice fait 
pour le salut de la Patrie et le maintien de l'armée... 

Au milieu de mars, je fus appelé à une conférence auprès du 

(1) Le 2 mars, à la foule demandant qui avait élu le Gouvernement 
Provisoire, Milioukov répondit : « Nous avons été élus par la révolution 
russe ». 



— 58 — 

commandant de la 4^ armée, le général Ragosa. Il y avait là les 
généraux Gavrilov, Sytchevsky et le chef de l'état-major, Youna- 
kov. Le comte Keller, n'ayant pas reconnu le nouveau pouvoir, 
n'assistait pas à la conférence. 

On nous communiqua un long télégramme du général Alexeev» 
empreint d'un pessimisme sans espoir ; il y était question d'un 
commencement de désorganisation de l'appareil de l'Etat et de la 
décomposition de l'armée ; de l'activité démagogique du Soviet 
pesant sur la volonté et la conscience du Gouvernement Provisoire ; 
de l'impuissance totale de ce dernier; de l'ingérence des deux organes 
dans l'administration de l'armée. Pour parer à la désagrégation 
de cette dernière on se proposait... d'envoyer au front, pour con- 
vaincre les soldats, des délégués, membres de la Douma et du Soviet, 
dont la manière de voir eût répondu aux intérêts de l'Etat. 

Ce télégramme nous fit à tous la même impression : 

Le Grand Quartier lâchait la direction des armées. 

Cependant, une réprimande sévère venant du commandement 
suprême, soutenu par l'armée qui, pendant la première quinzaine, 
était demeurée obéissante et disciplinée, eût pu remettre à sa place 
le Soviet, qui exagérait son importance ; elle eût pu empêcher la 
« démocratisation » de l'armée et exercer une action appropriée 
sur le cours des événements politiques sans assumer le caractère 
ni d'une contre-révolution, ni d'une dictature militaire. La loyauté 
du commandement et l'absence, de sa part, de toute opposition 
active à la politique destructrice de Petrograd, ont dépassé toutes 
les prévisions de la démocratie révolutionnaire. 

L'action de Kornilov est venue trop tard. 

Nous rédigeâmes ensemble une réponse où nous proposions des 
mesures énergiques contre toute ingérence étrangère dans la di- 
rection de l'armée. 

Le 18 mars je reçus l'ordre de me rendre immédiatement à 
Petrograd auprès du Ministre de la Guerre. Je fis rapidement mes 
préparatifs et, parti la même nuit, profitant d'une combinaison 
complexe de voitures, d'automobiles et de chemins de fer, j'arrivai, 
cinq jours après, dans la capitale . 

En route, passant aux états-majors de Letchitsky, Kalédine, 
Broussilov, je rencontrai beaucoup de personnes, militaires ou se 
trouvant en rapports constants avec l'armée, et j'entendis partout 
les mêmes doléances, la même prière : 

« Dites-/eur qu'ils causent la perte de l'armée... » 

Le télégramme ne faisait aucune allusion à l'objet de ma convo- 
cation. J'étais là-dessus dans une ignorence complète et angois- 
sante, faisant mille conjectures, mille suppositions. 

A Kiev seulement, le cri d'un marchand de journaux qui passait 
en courant me combla d'étonnement : 

« Dernières nouvelles l... Le général Denikine nommé chef de 
l'Etat-major du généralissime... » 



CHAPITRE VII 

L'impression que produisait Petrograd 
à la fin de Mars 1917 

Avant d'abdiquer, l'empereur avait signé deux décrets nom- 
mant le prince Lvov président du Conseil des Ministres et le grand- 
duc Nicolas Nicolaevitch, commandant en chef des armées de terre 
et de mer. 

« Vu l'attitude générale à l'égard de la dynastie des Romanov »,. 
disaient les journaux officieux de Petrograd, mais, en réalité, parce 
que le Soviet craignait quelque tentative de coup d'Etat militaire,^ 
le grand-duc Nicolas Nicolaevitch fut informé le 9 mars par le 
Gouvernement Provisoire qu'on avait reconnu inopportun de le 
laisser au poste de Généralissime. 

Le président du Conseil, le prince Lvov, écrivait : « La situation, 
telle qu'elle est actuellement, rend nécessaire votre destitution 
■de ce poste. L'opinion publique se prononce résolument et avec 
insistance contre la présence des membres de la famille Romanov 
à quelque poste officiel que ce soit. Le Gouvernement Provisoire 
ne croit pas avoir le droit de rester indifférent à la voix du peuple, 
car ceci pourrait entraîner les plus graves complications. Le Gou- 
vernement Provisoire est convaincu que, pour le bien de la Patrie, 
vous voudrez bien vous plier aux exigences de la situation et que vous 
renoncerez à votre grade de Généralissime avant même d'être 
arrivé au Grand Quartier . » 

Cette lettre trouva le grand-duc au G.Q.G. Profondément froissé,. 
il remit immédiatement le commandement au général Alexeev,. 
et répondit au gouvernement ; « Je suis heureux de prouver une 
fois de plus mon amour de la patrie, ce dont la Russie n'a jamais 
douté jusqu'à présent... » 

La grave question de son remplacement se posait du même coup. 
Le G.Q.G. s'agitait : toutes sortes de bruits circulaient, mais le 
jour où je passai par Mohilev on ne savait encore rien de précis. 

Le 21 mars je me présentai chez le Ministre de la Guerre, Goutch- 
kov que je n'avais jamais eu l'occasion de rencontrer avant. 

J'appris par lui que le gouvernement avait désigné au poste de 
généralissime le général M.-V. Alexeev. Au commencement, les 
opinions s'étaient partagées : Bodzianko et certains autres étaient 
contre lui. Rodzianko proposait Broussilov... A présent, la question 



— 60 — 

était définitivement résolue en faveur d'Alexeev. Cependant, comme 
il était considéré comme un homme de caractère faible, le gouver- 
nement trouva bon de mettre à côté du généralissime, pour 
remplir les fonctions de général, chef de son état-major, un 
général de l'active. Je fus désigné pour prendre ce poste, qui, en 
attendant que je me mette au courant, devait être provisoirement 
assumé par le général Klembovsky, alors aide immédiat d'Ale- 
xeev (1). 

Encore que préparé à cette proposition par les « échos » du jour- 
nal de Kiev, je me sentais cependant ému et même un peu oppressé 
par les vastes perspectives de travail qui s'ouvraient devant moi 
d'une façon aussi inattendue et par l'énorme responsabilité morale 
qu'impliquait cette nomination. Je refusai longtemps et très sincè- 
rement, alléguant des motifs sufTisamment sérieux : tout mon 
service s'était passé dans l'armée active et dans les Etats-majors 
de l'armée active ; durant toute la guerre j'avais commandé une 
division ou un corps d'armée, et je me sentais de grandes dispo- 
sitions et une véritable vocation pour l'existence du combattant 
et pour le service actif ; je n'avais jamais eu l'occasion d'aborder 
des questions de politique, de défense nationale et d'adminis- 
tration d'une telle envergure... Il y avait aussi une autre circons- 
tance qui me déplaisait fort : il apparut que Goutchkov avait 
franchement expliqué à Alexeev les motifs de ma nomination et en 
avait fait au nom du Gouvernement Provisoire, une espèce d'ulti- 
matum. 

Il en résultait une grande complication : un chef d 'Etat-major 
imposé et, de plus, pour des motifs rien moins qu'agréables. 

Mes objections demeurèrent vaines. Je me réservai cependant le 
droit, avant de donner mon acquiescement, de causer en toute 
franchise avec le général Alexeev. 

Dans le bureau du ministre je rencontrai mon camarade, le 
général Krymov (2) et assistai avec lui au rapport des sous-secré- 
taires à la guerre (3). Questions courantes, sans intérêt. Nous 
sortîmes avec Krympv dans une pièce voisine, où il n'y avait per- 
sonne. On causa à cœur ouvert. 

« Pour Dieu, ne refuse pas ce poste, c'est indispensable . » 

Il me fit part de ses impressions, parlant à phrases hachées, 
selon son habitude, un langage original, un peu brutal et sur un 
ton toujours sincère. 



(1) Le général Klembovsky avait été nommé à ce poste par le général 
Gourko à l'époque où celui-ci remplaçait Alexeev, malade, à la tête de l'état- 
jnajor du Généralissime. 

(2) Le général Krymov, chef de la division d'Oussouri, plus tard com- 
mandant du 3^ corps de cavalerie, a joué un rôle important dans l'action 
de Kornilov. Avant la révolution, il fut un des instigateurs du coup d'Etat 
xie palais qui se préparait. 

(3) Filatiev, Novitzky, Manikovsky et le sénateur Garine. 




Le général Krymov. 



— 61 — 

Il était arrivé le 14 mars, convoqué par Goutchkov avec lequel 
il était en bons termes et avait travaillé. On lui proposa plusieurs 
postes élèves, il demanda à réfléchir, puis refusa tout. «Je vois que 
je n'ai rien à faire à Pétrograd, tout ici me désagrée. «L'entourage 
de Goutchkov lui déplaisait. « Je lui laisse le colonel de l'Etat- 
major Samarine en guise de « liaison ». Au moins y aura-t-il un seul 
être vivant . » Cruelle ironie du sort : ce même officier, dans lequel 
Krymov avait une telle confiance, joua plus tard un rôle fatal et 
fut la cause indirecte de son suicide... 

En ce qui concernait la situation politique, Krymov était très 
pessimiste : 

« Tout cela ne donnera rien qui vaille. Peut-on faire quoi que 
ce soit lorsque le « sovdep » ( soviet des députés) et la soldatesque 
démoralisée de Pétrograd ne laissent pas faire un seul pas au gou- 
vernement? Je leur ai proposé de nettoyer Pétrograd en deux jours, 
avec une division — non sans effusion de sang, bien entendu... 
Va te faire fiche ! Goutchkov n'y consent pas, Lvov lève les bras 
au ciel : « Comment voulez-vous ! Cela amènerait de tels boulever- 
sements ! >' Ce sera tant pis. Dans quelques-jours je pars rejoindre 
mon corps : inutile de perdre contact avec les troupes, tout mon 
espoir est en elles ; jusqu'à présent mon corps est dans un ordre- 
parfait ; peut-être réussirai-je à maintenir cet état d'esprit ». 

Je n'avais pas vu Pétrograd depuis quatre ans. A présent, la 
capitale me faisait une impression étrange et pénible... à commencer 
par l'hôtel Astoria, où je descendis, absolument saccagé, avec, dans 
le vestibule, une escouade de matelots grossiers et turbulents ; les 
rues tout aussi bruyantes, mais sales, remplies des nouveaux maîtres 
de l'heure, en capotes kaki, qui, loin des souffrances du front, 
« approfondissaient » et sauvaient la révolution. De qui la sau- 
vaient-ils ? J'avais entendu parler par les journaux de l'enthou- 
siasme qui, prétendument, régnait à Pétrograd, mais je n'en trouvai 
rien. Nulle part. Les ministres et les dirigeants, pâles, les mouve- 
ments las, éreintés par des nuits sans sommeil, par des discours 
interminables dans les séances, dans les conseils, dans les comités, 
par des allocutions sans nombre adressées à des délégations, à des 
représentants, à la foule... Une ardeur factice, une phraséologie 
encourageante, appelée à relever le moral et dont les orateurs 
eux-mêmes commençaient à avoir assez, et... une angoisse, une 
angoisse poignante au fond du cœur. Aucun travail pratique : 
les ministres n'avaient, en fait, ni le temps, ni le moyen de se recueil- 
lir, si peu que se soit, ni de s'occuper des affaires courantes de leurs 
administrations ; et la machine bureaucratique, remontée une fois 
pour toutes, continuait, geignant et clochant, à faire marcher tant 
bien que mal ses vieux rouages actionnés par un nouveau volant... 



— 62 — 

Les officiers subalternes, quelque peu déroutés et oppressés, se 
.sentaient comme des parents pauvres de la révolution et ne savaient 
trouver le ton qui convenait vis-à-vis de leurs hommes. Quant aux 
milieux supérieurs, surtout ceux des états-majors, on voyait déjà 
apparaître le type nouveau de l'opportuniste, tant soit peu déma- 
gogue, qui savait toucher les cordes sensDDles du Soviet et de la 
nouvelle classe dirigeante — les ouvriers et les soldats, — et qui 
cherchait, en flattant les instincts de la foule, à se rapprocher d'elle, 
à lui devenir indispensable, profitant du temps trouble de la révo- 
lution pour se préparer des possibilités illimités de carrière mili- 
taire et sociale. 

Il convient de reconnaître, cependant, que les milieux mili- 
taires, malgré toutes les expériences destructrices qui furent tentées 
à leur égard, ont fait preuve, sous ce rapport, d'une santé morale 
suffisante pour ne pas donner libre cours à ces tendances. Les per- 
sonnalités de ce genre, telles que les jeunes aides du Ministre de la 
Guerre Kerensky, ainsi que les généraux Broussilov, Tchérémissov, 
Bontch-Brouévitch, Verkhovsky, l'amiral Maximov, etc., ne purent 
ni accroître leur influence, ni consolider i-eur situation. 

Enfin, les citoyens pétersbourgeois — dans l'acception la plus 
large de ce mot — n'avaient nullement le cœur en joie. La première 
ardeur passée, on éprouvait un certain sentiment d'angoisse et 
d'insécurité. 

Je ne peux passer sous silence un phénomène très répandu de 
la vie de Pétrograd à cette époque. On avait cessé d'être soi-même. 
Beaucoup de gens semblaient jouer un rôle appris par cœur sur 
la scène de la vie rénovée par le souffle de la révolution. A commencer 
par les séances du Gouvernement Provisoire, où, comme on m'a dit, 
la présence de « l'otage de la démocratie )>, Kerensky, empêchait 
l'échange des opinions d'être d'une sincérité absolue... Des consi- 
dérations de tactique, de parti, de carrière, la prudence, l'instinct 
de conservation, la psychose, que sais-je, quels autres sentiments 
bons ou mauvais, obligeaient les gens à mettre des œillères et à 
se poser en apologistes ou, du moins, en spectateurs impassibles des 
« conquêtes de la révolution » — des conquêtes dont il se dégageait 
manifestement une odeur de mort et de pourriture. 

Il en résultait l'emphase mensongère des discours interminables 
dans les meetings. Il en résultait ces contradictions étranges de 
prime abord telles que le prince Lvov déclarant de la tribune : 
« Le processus de la grande révolution n'est pas encore terminé, 
mais chaque jour que nous vivons fortifie la confiance dans les 
forces créatrices inépuisables du peuple russe, dans son esprit 
d'Etat, dans la grandeur de son âme... » Et ce même prince Lvov, 
se plaignant amèrement au cours d'un entretien avec Alexeev, 
des conditions intenables créées au travail du Gouvernement 
Provisoire par la démagogie croissante au sein du So\det et dans 
le pays. 



— 63 — 

Kerensky, champion des comités des soldats à la tribune, qui, 
énervé, lance de son wagon à un aide de camp : 

« Envoyez-les donc promener, ces sacrés comités ! » 

Tchéidzé et Skobelev qui, dans une séance avec le gouvernement 
et les généraux en chef, défendent chaleureusement la démocra- 
tisation de l'armée et qui, dans l'intervalle, en prenant leur thé, 
reconnaissent, dans une conversation privée, la nécessité d'une 
discipline militaire rigoureuse et avouent leur impuissance à faire 
accepter cette idée par le Soviet... 

Je le répète, alors déjà, à la fm du mois de mars, on sentait à 
Petrograd que le carillon de Pâques n'avait que trop duré et qu'il 
était temps de sonner le tocsin d'alarme. De tous ceux avec qui 
j'eus l'occasion de m'entretenir, deux hommes seulement ne se 
faisaient aucune illusion : 

Krymov et Kornilov. 

Pour la première fois je rencontrai Kornilov sur les champs de 
•Galicie, près de Galitch, à la fin d'août 1914, lorsqu'il prit le com- 
mandement de la 48^ division d'infanterie et que j'assumais 
moi-même celui de la 4« brigade des tirailleurs (dite brigade de fer). 
Depuis, pendant quatre mois de combats ininterrompus, pénibles 
et glorieux, nos unités marchèrent côte à côte, faisant partie du 
24^ corps d'armée, battant l'ennemi, franchissant les Carpathes (1), 
faisant incursion dans la Hongrie. Vu la grande étendue des fronts, 
nous nous voj-ions rarement, ce qui ne nous empêchait pas de nous 
bien connaître. C'est alors que m'apparurent les traits dominants 
■de Kornilov-chef : une grande habileté à instruire les troupes : 
en quelques semaines, il fit de la 48^ division d'infanterie, unité 
de second ordre de la zone de Kazan, une excellente division de 
combat. Il possédait, en outre, un grand esprit de décision et une 
extrême obstination à poursuivre l'opération la plus difficile, qui 
semblait vouée à l'échec ; un courage personnel exceptionnel qui 
imposait beaucoup aux troupes et le rendait très populaire parmi 
les soldats ; enfin, il observait scrupuleusement toutes les pres- 
criptions de la morale militaire vis-à-\'is des unités voisines et de 
ses compagnons d'armes, — chose contre laquelle péchaient sou- 
vent aussi bien les chefs que les unités. 

Après son évasion étonnante de la captivité autrichienne, — 
il avait été pris, grièvement blessé, en couvrant la retraite de Brous- 
silov, dans les Carpathes, — Kornilov commandait, au début de 
la révolution, le 24^ corps d'armée. 

Tous ceux qui connaissaient un peu ce général pressentaient 
qu'il était appelé à jouer un rôle important au cours de la révo-' 
lution. 



(1) Kornilov, près de Goumenny, et moi, près de Mesolabortche. 



— 64 — 

Le 2 mars, Rodzianko envoyait à Kornilov en personne un 
télégramme qui se terminait ainsi : « Le Comité Provisoire vous 
prie, au nom du salut de la Patrie, de bien vouloir accepter le 
poste de commandant en chef de la zone de Petrograd et de venir 
immédiatement dans la capitale. Nous ne doutons pas un instant 
que vous n'acceptiez ce poste et de rendre ainsi un service inesti- 
mable à la Patrie . » 

Ce procédé de nomination « révolutionnaire «, ne tenant pas 
compte du commandement militaire, déplut, probablement, au 
Grand Quartier Général. Le télégramme, qui dut passer par le 
G.Q.G., porte l'apostille : « non expédié ». Cependant, le même jour, 
le général Alexeev décrétait (ordre du jour n» 334) : « J'autorise à 
prendre le commandement provisoire des troupes de la zone armée 
de Petrograd... le général Kornilov... » 

J'ai insisté sur ce petit épisode pour montrer comment toute 
une série de petits frottements personnels ont abouti, par la suite, 
à des relations quelque peu anormales entre ces hommes appelés 
tous les deux à jouer un grand rôle historique. 

Je causai avec Kornilov dans la maison du Ministre de la Guerre, 
pendant le dîner, — c'était le seul moment de la journée où il 
prît quelque repos. Kornilov, éreinté, morose, était d'humeur 
plutôt pessimiste. Il parla beaucoup de l'état de la garnison de 
Petrograd et de ses propres rapports avec le Soviet. Le prestige 
dont il jouissait dans l'armée avait pâli ici, dans l'atmosphère 
viciée de la capitale, parmi les troupes démoralisées. Celles-ci 
péroraient dans les meetings, désertaient, trafiquaient dans les 
boutiques et dans les rues, s'embauchaient comme gardiens des 
maisons ou comme gardes de corps, prenaient part à des pillages 
ou à des perquisitions arbitraires, mais ne faisaient pas leur ser- 
vice. Le vaillant général se trouvait embarrassé en présence de cette 
mentalité. Et si parfois, grâce à son mépris du danger, à son courage, 
à une expression pittoresque et juste, il réussissait à se rendre 
maître de la foule, de telle unité militaire, il y eut d'autres cas, où 
les troupes refusèrent de sortir de la caserne pour recevoir leur 
chef, l'accueillant à coups de sifïlet et arrachant le petit drapeau 
de Saint-Georges de son auto (le régiment de la garde de Finlande). 

Kornilov était du même avis que Krymov sur la situation poli- 
tique générale : le manque de pouvoir chez le gouvernement et la 
nécessité d'assainir Petrograd par des moyens violents. Ils ne diver- 
geaient que sur un point : Kornilov espérait encore pouvoir sou- 
mettre à son influence une grande partie de la garnison de Petro- 
grad. On sait que cet espoir n'a pas été réalisé. 




Le général Alexéev. 



CHAPITRE VIII 
Le Grand Quartier Général ; son rôle et sa situation 

Le 25 mars j'arrivai au Grand Quartier et fus immédiatement 
reçu par Alexeev. 

Bien entendu, Alexeev se sentait offensé. 

— « Eh bien, puisque c'est l'ordre... » 

De même qu'au ministère, j'exposai de nouveau les nombreux 
motifs qui s'opposaient à ma nomination, entre autres celui de 
n'avoir aucun goût pour le travail de chancellerie. Je demandai au 
général Alexeev de me dire son avis en toute franchise, sans consi- 
dération de courtoisie, comme mon ancien professeur, car je ne 
voulais en aucun cas accepter ce poste contre son désir. 

Alexeev parlait poliment, mais sur un ton sec, offusqué et 
évasif : le terrain est vaste, le travail difficile, il faut y être préparé. 
« Tant pis, on travaillera ensemble... » 

Mon long service ne m'ayant pas habitué à jouer un pareil rôle, 
je ne pouvais, bien entendu, consentir à envisager ainsi la question. 

« Dans ces conditions je refuse catégoriquement d'accepter le 
poste. Et pour éviter des frottements inutiles entre vous et le 
gouvernement, je vais déclarer que c'est uniquement ma décision 
personnelle ». 

Soudain, Alexeev changea de ton : 

« Non, je vous prie de ne pas refuser. Nous travaillerons en- 
semble ; je vous aiderai ; enfin, si vous ne vous plaisez pas à la 
besogne, rien ne vous empêchera, dans quelque deux mois, de 
partir pour la première armée où il y aura un poste vacant. Il faut 
seulement causer avec Klembovsky ; il est certain qu'il ne voudra 
pas rester comme second... » 

La fin de l'entretien fut un peu moins froide. 

Cependant, deux jours s'étaient passés et je ne recevais tou- 
jours aucune réponse. Je vivais dans un wagon-hôtel, n'allais ni au 
Grand Quartier, ni au mess et, enfin, ne voulant plus supporter 
cette situation absurde et imméritée, je m'apprêtai à repartir pour 
Petrograd. Mais, le 28 mars, le Ministre de la Guerre vint au G.Q.G. 
et trancha le nœud gordien : on proposa à Klembovsky soit le com- 
mandement d'une armée, soit un poste au Conseil militaire. Il 



(1) « Il se barricade », plaisantait-on au G.Q.G. où l'on suivait avec 
anxiété la marche des négociations. 



— 66 — 

choisit le dernier. Le 5 avril, j'entrai dans l'exercice de mes fonc- 
tions de chef de l 'état-major. 

Cependant, cette nomination à moitié imposée, encore que me 
faisant l'aide immédiat du généralissime, ne manqua pas d'influer 
sur nos rapports : une certaine ombre se glissa entre le général 
Alexeev et moi et elle ne fut dissipée que vers la fm de son comman- 
dement. Le général Alexeev voyait dans ma nomination une 
espèce de tutelle gouvernementale... Obligé, dès mes premiers 
pas, à me mettre en opposition avec Petrograd, ne poursuivant que 
les intérêts de la cause, cherchant, souvent à son insu, à éviter au 
généralissime toutes sortes de difficultés et de conflits dans les- 
quels j'intervenais personnellement à sa place, je finis par établir 
entre le général Alexeev et moi des relations empreintes de cor- 
dialité et de confiance, telles qu'elles sont restées jusqu'à sa mort. 

Le 2 avril, le général Alexeev reçut le télégramme suivant : 
« Le Gouvernement Provisoire vous nomme Généralissime. Il est 
convaincu que, sous votre direction ferme, les armées de terre et 
de mer rempliront jusqu'au bout leur devoir envers la Patrie ». 
Vers le 10, parut l'ordre de ma nomination. 

* 
* * 

D'une façon générale, le Grand Quartier n'était pas aimé. Dans 
les milieux de la démocratie révolutionnaire, il était considéré 
comme le foyer de la contre-révolution, encore qu'il n'eût nulle- 
ment justifié cette appelation : du temps d'Alexeev, il poursuivait 
une lutte hautement loyale contre la décomposition de l'armée sans 
jamais intervenir dans la politique générale ; du temps de Broussi- 
lov, ce fut un opportunisme penchant même à certaines avances 
à la démocratie révolutionnaire. Quant au mouvement de Kor- 
nilov, sans être au fond contre-révolutionnaire, il avait en eflet pour 
objet la lutte contre les soviets à moitié bolchevistes. Mais, dans 
cette occurrence même, la loj'auté des membres du G.Q.G. fut 
évidente : seuls quelques-uns d'entre eux prirent une part active 
au mouvement de Kornilov ; après la liquidation de l'ensemble des 
généraux en chef auxquels furent substitués les « glavkoverkh » 
(commandants en chef), presque tout le G.Q.G. (sous Kerensk}^ 
ou sa grande majorité (sous Ivi'ylenko) continua à expédier les 
affaires courantes. 

L'armée, elle non plus, n'aimait pas le Grand Quartier. Cette anti- 
pathie était en partie méritée, mais en partie due à des malentendus, 
car l'armée ne se rendait pas un compte exact de la juridiction des 
divers organes et attribuait au G.Q.G. certains défauts du ravi- 
taillement, de l'existence, des mutations, des récompenses etc. — 
toutes choses qui étaient exclusivement du ressort du Ministère 
de la Guerre et des organes qui lui étaient subordonnés. Il exista 
toujours entre le Grand Quartier et l'armée un certain éloignement. - 



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Le Grand Quartier Général 
Service du Général-Quartier-Maître. 



— 67 — 

Autrefois, dans les conditions relativement normales et réglées de 
la période d'avant la révolution, cette circonstance n'avaif pas de 
repercussion trop marquée sur les actes de l'appareil dirigeant ; 
mais à présent, lorsque la vie de l'armée, au lieu de marcher norma- 
lement, était entraînée par le tourbillon des événements, le G.Q.G. 
restait forcément en arrière. 

Enfin, dans les relations entre le gouvernement et le G.Q.G., des 
difficultés devaient surgir nécessairement, ce dernier ayant été 
constamment obligé de protester contre une série de mesures 
gouvernementales qui détruisaient l'armée. Il n'v avait aucune 
autre raison sérieuse de divergence, car les questions de politique 
intérieure n'étaient jamais abordées ni par le général Alexeev, ni 
par moi, ni par aucun service du Grand Quartier. Celui-ci demeu- 
rait apolitique dans la rigoureuse acception du mot, et, pendant 
les premiers mois de la révolution, le Gouvernement Provisoire eut 
en lui un instrument technique de toute confiance. 

Le Grand Quartier ne faisait que défendre les intérêts supérieurs 
de l'armée et, dans la mesure où cela concernait la conduite de la 
guerre et l'esprit de l'armée, insistait sur la plénitude du pouvoir 
du Généralissime. Je dirai plus : le personnel du G.Q.G. m'a semblé 
trop bureaucratique, trop absorbé par ses intérêts purement pro- 
fessionnels et — que ce soit bon ou mauvais^ — s'intéressant trop 
peu aux questions politiques et sociales posées par la vie. 

* * 

Lorsqu'on parle de la stratégie russe au cours de la guerre 
nationale, à partir d'août 1915, il convient de se rappeler que cette 
stratégie était l'œuvre exclusive et personnelle de M.-V. Alexeev. 
C'est lui seul qui assume la responsabilité historique de sa tendance^ 
de ses succès et de ses échecs. 

Remarquablement laborieux, travailleur consciencieux et dévoué, 
ri avait, sous ce rapport, un grand défaut : toute sa vie, il a fait 
le travail des autres. Il en fut ainsi lorsqu'il était général-admi- 
nistrateur de l'état-major, chef de l'état-major de la zone de Kiev 
et ensuite du front du Sud-Ouest, enfin, chef de l'état-major du 
Généralissime. Personne n'avait aucune influence sur ses décisions 
stratégiques (1), et il arriva que des directives toutes faites, écrites 
de I écriture fine d'Alexeev, furent trouvées, d^une façon inatten- 
due, sur la table du général à qui incombe, selon la loi, de grandes 
obligations et une grande responsabilité dans ces matières. Si 
ces procédés avaient une certaine raison d'être lorsque le poste 
de général -quartier -maître était occupé par le général Pousto- 

(I) D'aucuns attribuent une importance exageTée à la collaboration, 
dans ce domaine, du général Borissov, attaché à la personne du général 



— 68 — 

voïtenko, homme sans aucune individualité ou devenu tel grâce 
aux conditions du service, ils étaient absolument inadmissibles 
à l'égard des généraux qui l'occupèrent ultérieurement: Loukomsky 
et Yousefovitch.Ils ne pouvaient accepter cette façon d'agir. 

Le général Loukomsky protestait ordinairement en présentant 
des rapports où il exposait son avis, désapprouvant le plan de l'opé- 
ration. Certes, cette protestation n'avait qu'une valeur acadé- 
mique, mais elle garantissait son auteur contre le jugement de 
l'histoire. Le général Klembovsky, qui exerça, avant moi, les fonc- 
tions de chef de l'état-major du Généralissime, fut obligé de subor- 
donner sa présence à ce poste à une condition : la non-ingérence 
dans les compétences que la loi lui attribuait. 

Auparavant, M. V. Alexeev avait tenu entre ses mains toutes 
les branches de l'administration. Cela lui devint matériellement 
impossible quand elles se furent étendues considérablement. Et 
c'est ainsi que je pus jouir de la plénitude de mes fonctions en tout, 
sauf... la stratégie. 

Ce furent de nouveau des télégrammes d'ordre stratégique 
rédigés par Alexeev en personne ; des instructions, des directives 
dont le général-quartier-maître (Yousefovitch) et moi nous ne 
comprenions pas toujours le motif. Souvent, à trois (Yousefo- 
vitch, Markov (1) et moi) nous discutions cette question ; Youse- 
fovitch, plus expansif , s'agitait et demandait nerveusement à être en- 
voyé dans une division : «Je ne peux pas n'être qu'un scribe. A quoi 
bon un général-quartier-maître au Grand Quartier puisque n'im- 
porte quel employé de bureau peut copier à la machine les direc- 
tives... » 

Nous commencions tous deux à songer au départ. Markov 
déclara que sans nous il ne resterait pas un seul jour. Enfin, je 
décidai d'en parler franchement à M.-V. Alexeev. Nous nous exci- 
tâmes tous les deux et nous nous séparâmes en amis, mais sans 
avoir tranché la question. 

« Est-ce que je ne vous laisse pas prendre la part la plus large 
au travail ? Que dites-vous là, Anton Ivanovitch ! » s'exclamait 
Alexeev sincèrement surpris— car, durant toute la guerre, il s'était 
habitué à un certain ordre des choses qui lui semblait naturel 
et normal. 

Nouvelle « conférence » à trois. Après de longues discussions, 
nous convînmes que le plan général de la campagne de 1917 avait 
été élaboré depuis longtemps ; que des changements essentiels 
étaient impossibles ; que les détails de la concentration et du dé- 
ploiement des troupes, dans l'état où elles se trouvaient, étaient 
une question discutable et pouvant être difficilement escomptée ; 
que nous pourrions réaliser certaines modifications du plan ; que 
notre départ in. corpore pouvait nuire à la cause et compromettre 



(1) Deuxième général-quartier-maître. 



— 69 — 

la situation déjà chancelante du Généralissime. C'est pourquoi nous 

décidâmes de patienter. 

Notre patience n'eut pas à subir une trop longue épreuve: à la 

fm de mai Alexeev quitta le Grand Quartier et peu après nous fîmes 

de même. 

* 
* * 

Que représentait le Grand Quartier parmi les autres facteurs 
militaires et politiques de la période révolutionnaire ? 

Le G.Q.G. avait perdu son importance. 

Le G.Q.G. de l'époque impériale tenait une place prépondérante, 
du moins, dans le domaine militaire. Aucun homme, aucune insti- 
tution dans l'Etat n'avait le droit de donner des indications ou de 
demander des comptes au Généralissime, dont le rôle, en fait, était 
rempli, non pas par le tsar, mais par Alexeev. Aucune mesure 
du Ministère de la Guerre concernant tant soit peu les intérêts de 
l'armée ne pouvait être réalisée sans la sanction du G.Q.G. C'est lui 
qui donnait au Ministre de la Guerre et aux organes qui en rele- 
vaient des indications impératives sur toutes les questions ayant 
trait à la satisfaction des besoins de l'armée. En dehors de la ten- 
dance générale de la politique intérieure, la voix du G.Q.G. avait 
une certaine portée et une certaine valeur dans le domaine pratique 
de l'administration dans la zone des armées. Un tel pouvoir, si 
même il n'était pas pleinement réalisé, permettait, en principe, 
d'assurer la défense du pays avec un large appui, à demi subor- 
donné, de tous les autres organes de l'administration. 

Avec la révolution, tout changea. Contrairement aux exemples 
historiques et aux prescriptions de la science militaire, le G.Q.G. 
devint un organe subordonné en fait au Ministre de la Guerre. 
Ces rapports n'étaient déterminés par aucun acte officiel (1) ; ils 
résultaient du fait que dans la personne collective du Gouverne- 
ment Provisoire se trouvaient cumulés deux pouvoirs : le pouvoir 
suprême et le pouvoir exécutif ; ils résultaient aussi de la combi- 
naison de deux caractères : celui de Goutchkov, plus fort, et celui 
d'Alexeev, plus conciliant. Le G.Q.G. ne pouvait désormais adresser 
des réclamations légales aux organes de ravitaillement du Minis- 
tère ; il leur envoyait papiers sur papiers et priait au lieu de com- 
mander. Le Ministre de la Guerre, qui signait les anciens rescrits 
impériaux, exerçait une grande influence sur les nominations et les 
révocations du commandement supérieur ; quelquefois, les nomi- 
nations étaient attribuées par son ordre, d'accord avec les fronts, 
sans consulter le G.Q.G. Les lois militaires les plus importantes, 
modifiant radicalement les conditions de la formation, de la vie et 



(1) D'après l'esprit du code relatif à « l'administration des armées 
actives », le Généralissime était subordonné au Gouvernement Provisoire, 
en tant que pouvoir suprême, mais non au Ministre de la Guerre. 



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du service des troupes, étaient édictées par le Ministère à l'insii 
du Grand Quartier qui en apprenait la promulgation par les jour- 
naux. D'ailleurs, la participation du G.Q.G. eût été inutile. Ainsi, 
lorsqu'il arriva que Goutchkov me fit par hasard prendre connais- 
sance de deux projets de loi élaborés par la commission de Poli- 
vanov : sur les nouveaux tribunaux et sur les comités, — je les 
lui rendis avec beaucoup d'observations très essentielles. Mais 
ce fut en vain que Goutchkov défendit mon point de vue auprès 
des représentants soviétiques. On n'accepta que... quelques cor- 
rections de forme. 

Toutes ces circonstances ébranlèrent certainement l'autorité 
du G.Q.G. aux yeux de l'armée et suscitèrent parmi les officiers 
généraux, faisant partie du commandement supérieur, d'une part 
la tendance de correspondre directement, par-dessus le G.Q.G., 
avec les organes centraux du gouvernement, plus puissants, et, 
d'autre part, une initiative privée exagérée dans des questions de 
principes d'ordre militaire et étatique. Ainsi, au mois de mai, au 
lieu de ne libérer qu'une certaine proportion des mobilisés de 
longue date, le front du Nord les libéra tous, créant ainsi des diffi- 
cultés énormes à ses voisins; le front du Sud-Ouest entreprit la forma- 
tion d'unités ukrainiennes ; le commandant de la flotte de la Bal- 
tique fit enlever les galons aux officiers, etc. 

Le G.Q.G. avait perdu sa force et son autorité et ne pouvait 
plus jouer le rôle qui lui incombait : être le centre de commande- 
ment et le centre moral à la fois. Et ceci se passa dans la période 
la plus critique de la guerre mondiale, en pleine décomposition de 
l'armée, lorsqu'il fallait non seulement une tension extraordinaire 
de toutes les forces nationales, mais un pouvoir exceptionnel au 
point de vue de son étendue et de sa puissance. Cependant, la 
question était claire : si Alexeev et Denikine n'inspiraient pas con- 
fiance et ne satisfaisaient pas aux conditions exigées du commande- 
ment suprême et de l'administration militaire, il fallait les révoquer, 
nommer à leur place de nouvelles personnalités et investir celles-ci 
de la confiance et de la plénitude du pouvoir. Ce changement fut, 
à la vérité, effectué à deux reprises. Mais on ne changea que les 
hommes, et non les principes de commandement. Car, en présence 
des conditions existantes et de l'impuissance du centre, personne ne 
possédait le pouvoir militaire : ni les chefs qui étaient connus pour 
leur loyauté et leur pur désintéressement au service de la patrie, 
tels qu'Alexeev ; ni, plus tard, les chefs « de fer » tels que le fut 
Kornilov et que l'on croyait être Broussilov ; ni tous ces caméléons 
qui se traînaient à la remorque des réformateurs socialistes de 
l'armée. 

Toute la hiérarchie militaire était ébranlée jusqu'en ses fon- 
dements, encore que conservant en apparence les attributs du 
pouvoir et l'ordre habituel des rapports : directives, qui ne pou- 
vaient faire faire un seul pas à l'armée, ordres, qui n'étaient pas 



— 71 — 

i€xécutés ; verdicts judiciaires, dont on ne faisait que rire. Toutes 
les mesures coercitives s'appesantissaient dans le sens de la moindre 
résistance : uniquement contre le commandement loyal, qui su- 
bissait, sans se plaindre, les vexations d'en haut et d'en bas. Le 
gouvernement et le ministère de la guerre, abandonnant les répres- 
sions, eurent recours à un nouveau moyen d'agir sur les masses : 
aux appels. Des appels au peuple, à l'armée, aux cosaques, à tous, 
tous; tous inondaient le pays, invitant tout le monde à faire son 
devoir. Malheureusement, les seuls appels qui obtinrent du succès 
furent ceux qui, flattant les vils instincts de la foule, l'invitaient à 
enfreindre son devoir. 

Finalement, ce ne fut ni la contre-révolution, ni un esprit 
d'aventures, ni le césarisme, mais un élan spontané des éléments 
conscients des intérêts de l'Etat et désireux de rétablir les lois 
concernant la conduite de la guerre, qui donna jour à cette nou- 
velle tendance : 

S'emparer du pouvoir militaire ! 

Cette tâche ne convenait ni à Alexeev, ni à Broussilov. Ce fut 
Kornilov qui, plus tard, l'assuma, en se mettant, de son chef, à 
réaliser une série de mesures militaires importantes et en adressant 
des ultimatums au gouvernement (1). 

Il est intéressant de comparer à cette situation celle où se 
trouvait le Commandement des armées de notre ennemi alors 
puissant. Ludendorff, premier général-quartier-maître de l'armée 
allemande, dit : (2) « En temps de paix, le gouvernement impérial 
était tout-puissant vis-à-vis de ses administrations... Dans les 
premiers temps de la guerre, les ministres s'habituaient difficilement 
à voir dans le Grand Quartier un pouvoir que la grandeur de la 
cause faisait agir avec d'autant plus de force qu'il y en avait moins 
à Berlin. J'aurais voulu que le gouvernement se rendît compte de 
cette situation si simple... Le gouvernement poursuivait son che- 
min et ne renonçait à aucune de ses intentions pour satisfaire les 
vœux du Grand Quartier. Au contraire, il négligeait beaucoup de 
ce que nous considérions comme indispensable pour les intérêts 
de la conduite de la guerre... » 

Si l'on y ajoute qu'au mois de mars 1918, Haase, àla tribune du 
Reichstag, déclarait avec beaucoup de justesse : « Le chancelier 
n'est qu'une enseigne qui couvre le parti militaire. C'est Luden- 
dorff qui, en fait, gouverne le pays», — on comprend de quel immense 
pouvoir le commandement allemand croyait devoir disposer pour 
^gagner la guerre mondiale. 

J'ai retracé le tableau général de la situation où se trouvait le 
Grand Quartier au moment où je fus appelé aux fonctions de chef 



(1 ) Au commencement il n'était question que de la « plénitude du pou- 
voir » du commandement supérieur dans les limites de ses compétences. 
(2) (( Souvenirs de Guerre », 



— 72 — 

de l'état-major. Etant données toutes les circonstances, je m'étais- 
posé pour objet principal de contrecarrer par tous les moyens les 
tendances qui détruisaient l'armée, et de soutenir les prérogatives, 
le pouvoir et l'autorité du Généralissime,— tout cela afin de conserver 
à l'armée russe les moyens, ne fût-ce que de maintenir le front orien- 
tal de la lutte mondiale. 

Il fallait entreprendre une lutte loyale. A cette lutte, qui dura 
en tout deux mois, prirent part avec moi presque toutes les sec- 
tions du Grand Quartier Général. 




Le général Markov. 



CHAPITRE IX 
Le Général Markov 

Les fonctions de général-quartier-maître du Grand Quartier 
étaient si variées et si complexes qu'il fallut créer, à l'instar des 
armées étrangères, un poste de deuxième général-quartier-maître 
en ne chargeant le premier que de ce qui concernait, d'une façon 
directe, la conduite des opérations. 

J'appelai à ce nouveau poste le général S.-L. Markov qui lia 
son sort au mien jusqu'à sa mort glorieuse à la tête d'une divi- 
sion volontaire ; cette division prit ensuite son nom, devenu légen- 
daire dans l'armée volontaire. 

Au moment de la déclaration de la guerre, il était professeur 
à l'école militaire supérieure (Académie de l'état-major) ; il fit 
la guerre dans l'état-major du général Alexeev, ensuite dans la 19® di- 
vision et, enfin, en décembre 1914, entra comme chef d'état- 
major à la 4® brigade de tirailleurs que je commandais alors. 

Il arriva dans notre brigade inconnu de tous et inattendu : 
j'avais demandé à l'état-major de l'armée un autre que lui. A 
peine arrivé, il déclara qu'il venait de subir une petite opération, 
était encore souffrant, ne pouvait monter à cheval et, par consé- 
quent, n'irait pas aux premières lignes. Je fis la grimace, les offi- 
ciers de mon état-major se regardèrent. Il était évident que le 
« professeur » (1) ne pouvait convenir à notre « campement des 
Zaporogues... » 

J'allai avec mon état-major rejoindre mes tirailleurs qui me- 
naient un combat acharné devant la ville de Frichtak. Le contact 
avec l'adversaire était considérable, le feu violent. Soudain, nous 
fûmes couverts de plusieurs vagues de shrapnells. Qu'y a-t-il ? 
Et voici que nous voyons arriver, devant la chaîne des tirailleurs^ 
Markov, installé dans une énorme calèche à deux chevaux, et qui 
riait d'un air taquin : 

« Je m'ennuyais à la maison. Je viens voir ce qui se passe ici. »■ 

La glace était rompue, et Markov prit la place qu'il méritait 
dans la famille de la « division de fer ». 

J'ai rarement rencontré un homme aussi épris des choses mili- 
taires. Jeune (2), enthousiaste, sociable, possédant le don de la 



(1) Plus tard encore, je l'appelai souvent ainsi en manière de plaisan- 
terie amicale et en souvenir de son professorat à l'Académie. 

(2) Tué au cours d'un combat dans l'été de 1918 à l'âge de 39 ans. 



— 74 — 

parole, il savait se rapprocher de tous les milieux — des officiers, 
des soldats, de la foule parfois hostile, — et les gagner à sa profes- 
sion de foi, droite, claire et incontestable. Il se retrouvait fort bien 
dans la situation militaire et facilitait grandement ma tâche. 

Markov avait un trait particulier : la droiture, la franchise, 
la véhémence avec lesquelles il attaquait ceux qui, à son avis, ne 
montraient pas assez de connaissances, d'énergie ou de courage. Il 
en résultait la dissemblance des sentiments qu'il inspirait: tant qu'il 
était à l'état-major, les hommes lui témoignaient soit de la froideur 
(dans la brigade) soit même de l'hostilité (durant la période où 
l'Armée Volontaire se trouvait à Rostov). Mais à peine Markov 
se mêlait-il aux combattants, qu'il suscitait des sympathies (les 
tirailleurs) et même de l'enthousiasme (les volontaires). Les troupes 
avaient leur mentalité à part : elle n'admettaient pas de blâme 
violent venant de Markov, officier de l'état-major ; mais Markov 
compagnon d'armes, — dans son éternelle vareuse de fourrure, avec 
son képi rejeté en arrière, brandissant son invariable « nogaïka », 
dans une chaîne de tirailleurs, sous le feu violent de l'adversaire, — 
ce Markov-là pouvait être aussi violent que possible, pouvait crier, 
injurier; ses paroles inspiraient du plaisir aux uns, de l'amertume aux 
autres, mais, toujours, elle inspiraient le désir sincère de se rendre 
digne de l'approbation d'un tel chef . 

Je me rappelle une période difficile de la vie de la brigade, — en 
février 1915, dans les Carpathes (1)..- La brigade, très avancée, 
est à moitié cernée par l'adversaire, qui commande les hauteurs 
et fait feu même sur des hommes isolés. La situation est intenable ; 
nos pertes sont lourdes, et il n'y a aucun avantage à nous laisser sur 
ces positions ; cependant la 14^ division d'infanterie, voisine de 
nous, informe l'état-major : « Le sang se fige dans les veines 
à l'idée que nous abandonnerons ces positions et qu'il faudra 
ensuite reprendre les mêmes hauteurs qui nous ont déjà coûté 
des torrents de sang... » Ainsi donc, j'y reste. La situation, 
cependant, est fort grave et demande que l'état-major soit aussi 
près que possible des troupes ; je le transporte donc en première 
ligne, dans le village Tvorilnia . 

Après avoir passé onze heures sur les routes boueuses et dans 
les sentiers des montagnes, arrive le comte Keller, commandant 
de notre détachement. Il se repose un peu à notre état-major. 

— Eh bien, maintenant, allons visiter les lignes. 
Nous nous mettons à rire. 

— Il ne faudra pas aller loin ! On n'a qu'à sortir sur le perron, 
si toutefois, les mitrailleuses ennemies le permettent. 

Keller partit, fermement décidé à retirer la brigade de ce guet- 
apens. 

La brigade fond. Derrière nous, il n'y a qu'un méchant petit 



(1) Les positions près du mont OdriL 



— 75 — 

pont à travers le San. Notre sort en dépend : le San va-t-il grossir ? 
S'il grossit, il emportera le pont, et alors, plus d'issue. 

En ce moment difficile le commandant du ISi»^ régiment des 
tirailleurs, le colonel Gambourtzev, vient d'être blessé d'une balle 
en montant le perron de l'état-major. Tous les officiers supérieurs 
sont hors de combat, il n'y a personne pour les remplacer. Je me 
promène, accablé, de long en large dans notre masure. Mai'kov 
se lève. 

— Excellence, confiez-moi le 13™^ régiment. 

— Je vous en pri«, mon cher, avec joie ! 

Cette idée m'était déjà venue, mais j'éprouvais un certain em- 
barras à en parler à Markov, de crainte qu'il ne s'imaginât que je 
voulais l'éloigner de Tétat-major. 

Depuis, avec son glorieux régiment, Markov marcha de victoire 
en victoire. 11 avait déjà mérité la croix et les armes de Saint- 
Georges et, depuis neuf mois, le Grand Quartier ne confinnait pas 
sa promotion : son tour d'ancienneté, exigé par le formalisme rigide, 
n'était pas encore venu. 

Je me rappelle les jours de la pénible retraite de Galicie, lorsque 
les troupes étaient suivies d'une foule désordonnée de gens affolés, 
incendiant leurs maisons et leurs villages, emmenant les femmes, 
les enfants, le bétail et les bardes... Markov était à l'arrière-garde 
et devait faire immédiatement sauter un pont à travers le Styr, 
si je ne me trompe, où se pressait une masse mouvante d'êtres 
humains. Emu par leur désespoir, au risque d'être coupé, Markov 
soutint un combat de six heures, défendant la traversée, jusqu'à 
ce que le dernier chariot eût franchi le pont . 

Cet homme ne vivait pas, il brûlait dans un élan continuel. 

Un jour, je perdis tout espoir de le revoir... Au commencement 
de septembi^ 1915, pendant la première opération de Loutzk, 
gloire de notre division, entre Olyka et Klevan, la colonne de gauche, 
commandée par Markov, rompit le front autrichien et disparut. 
Les Autrichiens reformèrent leurs lignes. Pendant toute la journée 
nous n'eûmes pas de nouvelles. A la tombée de la nuit, inquiet du 
sort du 13°ie régiment, j'allai à cheval jusqu'au bord élevé d'un 
ravin d'où j'obsei'vai les lignes ennemies et les environs silencieux. 
Soudain, de loin, du fond d'une forêt épaisse, tout à fait en arrière 
des Autrichiens, retentirent les sons endiablés de la musique du 
13™^ régiment des tirailleurs. Je sentis mon cœur allégé d'un grand 
poids. 

■ — Je me trouvais dans un tel imbroglio, racontait plus tard 
Markov, que le diable lui-même n'aurait pas su reconnaître où 
étaient les tirailleurs et où les Autrichiens. Et par-dessus le marché 
voici qu'il commençait à faire nuit. Je résolus d'encourager et de 
rallier mes hommes à l'aide de la musique. 

Sa colonne mit en déroute l'ennemi, fît près de 2.000 prisonniers. 



— 76 — 

s'empara d'un canon et poursuivit les Autrichiens fuyant en dé- 
sordre dans la direction de Loutzk. 

Enthousiaste, il avait souvent des sautes d'humeur, d'un extrême 
à l'autre. Mais si la situation devenait vraiment désespérée, 
il se maîtrisait immédiatement. En octobre 1915, la 4^ division 
des tirailleurs effectuait la fameuse opération de Tchartoriysk, 
après avoir rompu le front de l'adversaire sur une étendue de 
10 verstes et pénétré à plus de 20 verstes dans ses lignes. Broussilov, 
qui n'avait pas de réserves, ne se décidait pas à enlever les troupes 
d'un autre point pour utiliser cette rupture du front ennemi. Le 
temps passait. Les Allemands lancèrent contre moi leurs réserves 
venant de tous les côtés. La situation devenait difficile. Markov, 
qui se trouvait à l'avant-garde, me téléphone : 

« Situation très originale. Je combats aux quatre points car- 
dinaux. C'est tellement difficile que j'en suis tout joyeux. » 

Une fois seulement je le vis complètement abattu. C'était au 
printemps de 1915, sous Premyszl, lorsqu'il emmenait hors du 
combat les débris de ses compagnies, tout inondé du sang du com- 
mandant du 14® régiment, son voisin, auquel un éclat d'obus 
avait arraché la tête. 

Personne ne se ménageait. En septembre 1915, la division se 
battait dans la direction de Kovel. Vers la droite opérait notre 
cavalerie, qui avançait avec hésitation et nous troublait en nous 
faisant parvenir des nouvelles invraisemblables sur l'apparition 
de forces importantes de l'adversaire en face de son front sur la 
rive même du Styr où nous nous trouvions. Markov en eut assez 
de cette incertitude. Je reçus de lui ce rapport : 

«Je suis allé avec mon ordonnance faire boire nos chevaux au 
Styr. Jusqu'au Styr il n'y a personne, ni notre cavalerie, ni l'enne- 
mi . » 

Après une série de combats je demandai sa promotion au grade 
de général. Elle me fut refusée : il était trop « jeune ». Quel vice 
épouvantable que la jeunesse ! 

Au printemps de 1916, la division se préparait fiévreusement à 
rompre le front ennemi à Loutzk. Serge Léonidovitch Markov ne 
cachait pas son désir intime : 

« De deux choses l'une : ou la croix de bois, ou la croix de 
Saint-Georges de troisième degré. » 

Cependant, après des refus réitérés de sa part, le G.Q.G. l'obli- 
gea à accepter un « avancement » : on lui fit reprendre pour la 
deuxième fois le poste de chef de l'état-major de la division (1). 

Après avoir passé quelques mois au front du Caucase, où l'inac- 



(1) Cette mesure d'ordre général était rendue indispensable par le 
manque d'officiers d'état-major, le fonctionnement normal de l'Académie 
ayant cessé. Avant d'obtenir le commandement d'une division, les colonels 
et les généraux devaient reprendre, dans des conditions spéciales, le poste 
de chef de l'état-major de la division. 



// — 



tion lui pesait, et, ensuite, comme professeur à l'Académie, rouverte 
a cette époque, Markov revint à l'armée et la révolution le trouva 
avec le grade de général, remplissant les fonctions d'ofTicier d'or- 
donnance auprès du commandant en chef de la 10^ armée. 

Au commencement de mars, une sédition éclata parmi la nom- 
breuse garnison de la ville de Briansk . Elle fut suivie de massacres 
et d'arrestations d'officiers. Markov y fut envoyé pour rétablir 
l'ordre. Une grande excitation régnait dans la ville. Markov pro- 
nonça plusieurs discours au Soviet des nombreux délégués mili- 
taires, et après de longues discussions tumultueuses, passionnées 
par moments menaçantes, obtint une résolution en faveur du 
rétablissement de la discipline et la libération des 20 officiers arrêtés. 
Cependant, après minuit, plusieurs compagnies armées marchèrent 
sur la gare pour en finir avec Markov, Bolchakov, et les arrêter 
La foule était excitée au plus haut degré. La situation devenait 
dangereuse. Mais la présence d'esprit de Markov sauva tout le 
monde. Parvenant à couvrir le tumulte de la foule, il lui adressa 
un discours vigoureux. Cette phrase lui échappa : 

— S'il y avait ici un seul de mes tirailleurs de fer, il vous dirait 
ce qu est le général Markov !... 

— J'ai servi dans le 13e régiment, s'exclama un soldat dans 
la foule. 

— Toi? 

Markov repoussa avec force ceux qui l'entouraient, s'approcha 
rapidement du soldat et le saisit au collet : 

— Toi ? Eh bien, frappe ! La balle ennemie m'a épargné dans 
les combats. Que je tombe donc de la main de mon tirailleur !... 

^ L'excitation de la foule éclata de plus belle, mais cette fois 
c était de l'admiration. Et parmi les hourras frénétiques et les 
applaudissements de la foule, Markov et ses compagnons partirent 
pour Minsk. 

Markov fut entraîné par le courant grossissant des événements 
et 11 s adonna tout entier à la lutte, ne pensant jamais à lui ni à 
sa tamille, tantôt plein de confiance, tantôt désespérant, aimant 
la Patrie, plaignant l'armée, qui n'a jamais cessé de tenir une grande 
place dans son cœur et dans son esprit. 

Au cours de mon exposé je m'arrêterai plus d'une fois sur la 
personne de Serge Markov. 

Mais je n'ai pas pu m'empêcher de satisfaire le besoin intime 
•d ajouter des maintenant quelques modestes lauriers à sa couronne. 

Cette couronne que deux amis fidèles déposèrent en juillet 1918 
sur sa tombe. 

Avec cette inscription : 

« Il a vécu et il est mort pour le bonheur de la Patrie. » 



CH.\PITRE X 

Le Pouvoir : la Douma, îe Gouvernement Provisoîre; 
le Commandement, îe Conseil des Députés Ouvriers et des Soldats 

L'état exceptionnel dans lequel s'était trouvée la Russie — 
l'état de guerre mondiale et l'état de révolution — commandait 
impérieusement l'instauration d'un pouvoir fort. 

La Douma d'Empire qui, comme je l'ai déjà dit, exerçait dans 
le pays une autorité indiscutable, renonça, après de longs et ardents 
débats, à se mettre elle-même à la tête du pouvoir révolutionnaire. 
Momentanément dissoute par le décret impérial du 27 février, 
elle demeura loyale et « ne chercha pas à ouvrir une séance for- 
melle », partant de cette considération qu'elle était « une insti- 
tution législative de l'ancien régime adaptée par les lois fonda- 
mentales aux vestiges du pouvoir autocratique manifestement 
condamné à être aboli (1) ». Les actes ultérieursseréclamaientd'«une 
conférence privée des membres de la Douma d'Empire ». Ce fut 
aussi cette conférence privée qui nomma le comité Provisoire de 
la Douma d'Empire, lequel, durant les premiers jours, exerça le 
pouvoir suprême. 

Le pouvoir ayant été remis au Gouvernement Provisoire, la 
Douma et son Comité s'effacèrent, sans toutefois cesser d'exister 
et cherchant à donner une justification et un appui moral aux trois 
premiers gouvernements. Mais si le 2 mai, lors de la première 
crise ministérielle, le Comité revendiqua encore le droit de 
nommer les membres du cabinet, plus tard il se borna à exiger sa 
participation à la constitution du gouvernement. Ainsi, le 7 juil- 
let, le Comité de la Douma protesta contre le fait d'être écarté de 
la constitution du nouveau gouvernement provisoire, formé par 
Kerensky, — considérant ce fait comme «juridiquement inadmissible 
et politiquement funeste». Cependant, la Douma d'Empire avait 
le droit incontestable de prendre part à la direction de la vie du 
pa^^s, car ses adversaires mêmes reconnaissaient le service immense 
qu'elle avait rendu à la révolution, « en lui gagnant du premier 
coup tout le front et tous les officiers (2) ». Il est certain qu'une 
révolution ayant à sa tête le Soviet se fût heurtée à une résistance 



(1) Milioukov : Histoire de la Deuxième révolution russe. 

(2) Stankevitch : Mémoires. 



^ 79 — 

sanglante et eût été écrasée. Peut-être aussi, en donnant la victoircr 
à la démocratie libérale, eût-elle, dans ce cas, amené le pays à une 
évolution normale. Qui connaît les mystères de l'existence ? 

Les membres mêmes de la Douma d'Empire, fatigués de leur 
inaction — bénévole au début, forcée ensuite — commencèrent à 
donner des marques d'un certain absentéisme que le président eut 
à combattre. Néanmoins, tous les événements importants de la vie 
russe trouvaient un écho chaleureux auprès de la Doum^a et du 
Comité ; ceux-ci votaient des résolutions de blâme, d'avertissement^ 
en appelaient à la raison, au cœur et au sentiment patriotique du 
peuple, de l'armée, du gouvernement. Mais la Douma était déjà 
balayée par l'élément révolutionnaire. Ses appels pénétrés de la 
conscience nette du danger imminent et s'inspirant, sans aucun 
doute, des intérêts de l'Etat, n'exerçaient désormais aucune in- 
fluence dans le pays et le Gouvernement n'en tenait aucun compte. 
Cependant, même cette Douma pacifique, qui ne luttait pas pour 
le pouvoir, inspirait des inquiétudes à la démocratie révolution- 
naire et les Soviets poursuivaient une campagne violente pour 
l'abrogation de la Douma et du Conseil d'Empire. En août, les 
déclarations de la Douma se firent de plus en plus rares, et lorsque 
le 6 octobre Kerensky, sur les injonctions du Soviet, eut décrété 
la dissolution de la Douma (1), cette nouvelle ne fit aucune impres- 
sion dans le pays. 

Plus tard, l'idée de la 4^ Douma d'Empire ou d'une réunion 
de toutes les Doumas, en tant qu'appui du pouvoir, fut galvanisée 
par M.-V. Rodzianko qui y resta attaché pendant la campagne du 
Kouban et la période « des volontaires et d'Ekatérinodar » de la 
lutte antibolcheviste. 

Mais la Douma était morte. 

Il est difficile de dire si l'abdication de la Douma, au mois de 
mars, était vraiment inéluctable, si elle était commandée par la 
corrélation effective des forces en compétition ; si une Douma « cen- 
sitaire » pouvait conserver les éléments socialistes qui en faisaient 
partie et maintenir dans le pays l'influence qu'elle avait acquise 
grâce à sa lutte contre l'autocratie... Une chose est certaine : c'est 
que pendant les années troubles de la Russie, lorsqu'aucune repré- 
sentation nationale normale n'était possible, tous les gouvernements 
n'ont jamais cessé de sentir la nécessité de quelque succédané de 
cette représentation, ne fût-ce que pour se créer une tribune, pour 
donner une détente à l'état d'esprit général, pour appuyer et par- 
tager sa responsabilité morale. Tel fut le « Conseil Provisoire de la 
République Russe », à Pétrograd (octobre 1917) dont l'initiative 
venait, d'ailleurs, de la démocratie révolutionnaire, qui y cherchait 
un contrepoids au deuxième congrès des Soviets, projeté par les 
bolcheviks ; tels lurent aussi les débris de l'Assemblée Consti- 



(1) La durée légale de cmq ans expirait le 25 octobre. 



— 80 — 

tuante de 1917, sur le Volga (dans l'été de 1918), et la convocation 
d'un Conseil Suprême et d'un Concile Provincial (des Zemstvos) 
qu'on avait préparée dans le Sud et en Sibérie (1919). Il n'est pas 
jusqu'à l'extrême manifestationdeladictaturecollectiviste qu'est le 
«Conseil des Commissaires du peuple» qui — après avoir atteint un 
despotisme sans précédent dans l'histoire et écrasé toute opinion 
publique et toutes les forces vives du pays qu'il a transformé en 
cimetière, — n'estime nécessaire d'apporter un décorum à cette 
représentation, en convoquant périodiquement le « Congrès Pan- 
russe des Soviets » . 

Le pouvoir du Gouvernement Provisoire était marqué des in- 
dices de l'impuissance. Ce pouvoir, pour parler comme Milioukov, 
ne comportait pas de « symbole familier aux masses ». Le pouvoir 
se soumit de son plein gré à l'empire des Soviets qui défiguraient 
systématiquement toutes les initiatives concernant l'Etat et les 
subordonnaient à des intérêts de parti et de classe. 

Au nombre des hommes du gouvernement se trouvait, entre 
autres, «l'otage de la démocratie », Kerensky, qui définissait son 
rôle ainsi : « Je suis le représentant de la démocratie ; le Gouver- 
nement Provisoire doit me considérer comme le porte-parole des 
revendications de la démocratie et doit tenir tout particulièrement 
compte des opinions que je défendrai (1)... » Enfin, et c'est là peut- 
être le point principal, le gouvernement comprenait des éléments 
de la classe cultivée et progressiste russe, avec tous ses bons et ses 
mauvais côtés, y compris l'absence totale de volonté, — cette force, 
qui ne connaît de limites que celles qu'elle s'assigne, qui sait être 
cruelle lorsqu'il s'agit de briser la résistance, et opiniâtre lorsqu'il 
s'agit d'atteindre son but, — seule force qui donne la victoire à la 
classe, à la caste ou à la nation luttant pour leur conservation. 
Les quatre années de troubles ont été marquées pour les intellec- 
tuels et la bourgeoisie russes du sceau de l'impuissance, de la non- 
résistance, du renoncement à toutes leurs positions, voire même 
de la disparition, de l'anéantissement matériel. Il semble que 
seuls les deux extrêmes de l'ordre social aient possédé une volonté 
réelle et vigoureuse ; malheureusement, c'était une volonté de 
destruction et non de construction. Un de ces extrêmes a déjà 
donné Lénine, Bronstein, Appelbaum, Ouritzky, Dzerjinsky, 
Peters... L'autre, défaite pendant les journées de février, n'a peut- 
être pas encore dit son dernier mot... 

La révolution russe, par ses origines et par ses débuts, fut, cer- 
tainement, un phénomène national, traduisant la protestation géné- 
rale contre l'ancien régime. Mais lorsque fut venu le moment de 
la construction nouvelle, deux forces entrèrent en compétition. 
— deux forces représentant deux tendances différentes de la pensée 
sociale, deux conceptions différentes. D'après la terminologie 



(1) Discours au Soviet. 



— 81 -- 

généralement adoptée, ce fut la lutte entre la bourgeoisie et la 
démocratie ; il serait, cependant, plus exact de l'appeler la lutte 
entre la démocratie bourgeoise et la démocratie socialiste. Les deux 
partis puisaient leurs forces directrices à la même source : le petit 
nombre d'intellectuels russes, et différaient entre eux moins par 
leurs particularités de classe, de corporation et de fortune que par 
leur idéologie politique et leurs méthodes d'action. Ni l'un, ni 
l'autre de ces partis ne traduisait suffisamment l'état d'esprit des 
masses populaires au nom desquelles ils parlaient et qui, au com- 
mencement, représentant le public, applaudissaient les acteurs 
sachant toucher leurs cordes les plus sensibles, mais non les plus 
idéales. Ce n'est qu'après cette préparation psychologique que le 
peuple et, en particulier, l'armée, auparavant inertes, se trans- 
formèrent « en une masse en ébullition, fondue par la révolution... 
possédant une force de pression immense que l'organisme tout 
entier de l'Etat a ressentie... (1) » Refuser de reconnaître cette action 
réciproque, c'est nier, selon la doctrine de Tolstoï, toute influence 
des meneurs sur la vie des peuples. Or, cette doctrine a été radi- 
calement démentie par le bolchevisme qui soumit pour longtemps 
à son pouvoir la masse populaire, cependant étrangère et hostile. 
Le résultat de cette lutte fut, dès les premières semaines de 
l'existence du nouveau pouvoir, ce phénomène que, plus tard, 
vers la mi-juillet, le Comité de la Douma d'Empire définit dans sa 
déclaration adressée au gouvernement comme «l'usurpation par 
des organisations irresponsables des prérogatives du pouvoir d'Etat, 
la dualité du pouvoir au centre et l'absence de tout pouvoir dans 
le pays ». 

* 
* * 

Le pouvoir du Soviet était, lui aussi, très précaire. 

Malgré une série de crises ministérielles et, par conséquent, la 
possibilité de s'emparer du pouvoir sans partage ni opposition (2), la 
démocratie révolutionnaire se refusait catégoriquement à assumer 
ce rôle, comprenant fort bien que, pour conduire le pays, elle ne 
possédait ni assez de force, de connaissances et de savoir, ni un 
appui suffisant dans le pays même. 

Par la bouche d'un de ses chefs, Tsérételli, elle disait : « Le 
moment n'est pas encore venu de réaliser les buts finaux 
du prolétariat, les buts de classe... Nous avons compris que ce qui 
se passe est une révolution bourgeoise... Et n'ayant pas la possi- 
bilité de réaliser pleinement nos radieux idéa^s... nous n'avons pas 
voulu encourir la responsabilité de Véchec du mouvement au cas où 
nous aurions fait une tentative désespérée d'imposer aux événe- 
ments notre volonté à l'heure actuelle». Ils préféraient, «à l'aide d'un 

(1) Paroles de Kérensky. 

(2) Dans ce sens que le Gouvernement Provisoire ne s'y opposait nulle- 
ment. 

6 



— 82 — 

mouvement organisé et constant, amener le gouvernement à 
exécuter leurs revendications ». (Nakhamkès) . 

Dans ses « Mémoires » qui dénotent l'idéologie incorrigible 
d'un socialiste égaré allant jusqu'à la justification du bolche- 
visme, mais qui, néanmoins, donnent l'impression d'une grande 
sincérité, un membre du Comité Exécutif, Stankevitch, caracté- 
rise ainsi le Soviet : « Le Soviet, cette réunion de soldats à moitié 
illettrés, s'est trouvé à la tête par la seule raison qu'il n'exigeait 
rien, qu'il n'était qu'une enseigne couvrant complaisamment l'ab- 
sence absolue du pouvoir... » Deux mille soldats de l'arrière et 
huit cents ouvriers de Pétrograd formèrent une institution qui 
prétendait diriger toute la vie politique, militaire, économique et 
sociale d'un immense pays 1 Les comptes-rendus des séances du 
Soviet témoignent de l'ignorance stupéfiante et du gâchis qui y 
régnaient. On éprouvait une grande tristesse, une grande douleur 
en songeant à une pareille « représentation » de la Russie. 

Peu à peu, parmi les intellectuels, la démocratie bourgeoise 
et les officiers, montait une colère impuissante et sourde contre le 
Soviet ; toute la haine se concentrait sur lui ; on en parlait dans ces 
milieux de la façon la plus outrageante, la plus brutale. Cette 
haine dirigée contre le Soviet et qui, parfois, se manifestait ouver- 
tement, la démocratie révolutionnaire l'identifiait à tort avec la 
haine de Vidée même de la représentation nationale^ 

Peu à peu, la priorité du Soviet de Pétrograd, qui attribuait à 
l'ambiance dont il était l'émanation le mérite exclusif de la 
chute de l'ancien régime, — déclina visiblement. Un énorme réseau 
de comités et de soviets, foisonnant dans le pays et dans l'armée, 
réclamait sa part dans l'œuvre du gouvernement. Ceci aboutit, 
en avril, à la convocation d'une conférence des délégués des Soviets 
des ouvriers et des soldats ; le Soviet de Pétrograd fut réorganisé 
sur la base d'une représentation plus proportionnelle et, au mois de 
juin, se réunit le premier congrès Panrusse des Soviets. Ilestintéres- 
sant de noter la composition de cette représentation démocratique 
plus complète : 

Socialistes-révolutionnaires 285 

Social-démocrates mencheviks 248 

Social-démocrates bolcheviks 105 

Internationalistes 32 

Socialistes hors fraction 73 

Social-démocrates unifiés 10 

Boundistes 10 

Groupe « Edinstvo » (Plekhanov) 3 

Socialistes-populistes 3 

Travaillistes 5 

Anarcho-communistes 1 



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— 84 — 

Ainsi la grande majorité non socialiste de la Russie n'y avait 
aucun représentant. Ceux mêmes qui, étrangers à la politique ou 
adhérant à des groupements de droite, avaient été élus par les 
soviets et les comités de l'armée en tant que «sans-parti», s'em- 
pressèrent, pour des motifs qui n'avaient rien de commun avec les 
intérêts de l'Etat, à s'affubler de l'étiquette socialiste et se fondirent 
avec les membres des divers partis. Les Comités exécutifs du soviet 
de toutes les sessions furent de même exclusivement socialistes. 
Dans ces conditions, il était impossible de compter sur îa modé- 
ration de la démocratie révolutionnaire ni d'espérer maintenir le 
mouvement populaire dans les limites de la révolution bourgeoise. 
En fait, le gouvernail à moitié pourri du pouvoir se trouva entre 
les mains d'une coalition de socialistes-révolutionnaires et de 
social-démocrates mencheviks, la prépondérance appartenant, au 
commencement, au premier de ces partis et plus tard au deuxième. 
Au fond, c'est à cette coalition de partis strictement limitée qu'in- 
combe la plus lourde responsabilité pour la marche ultérieure de la 
révolution russe (voir tableau ci-contre). 

La composition du soviet était très hétérogène : intellectuels, 
petits-bourgeois, ouvriers, soldats, beaucoup de déserteurs... Au 
fond, les Soviets et les Congrès, surtout les premiers, présentaient 
une masse plutôt amorphe, sans aucune éducation politique ; 
aussi tout le travail, toute la direction et toute l'influence se con- 
centrèrent-ils dans les comités exécutifs, composés presque exclu- 
sivement d'intellectuels socialistes. La critique la plus fou- 
droyante du Comité Exécutif a été faite, au sein même de cette 
institution, par un de ses membres, V. Stankevitch : le" désordre 
chaotique des séances, la désorganisation politique, le caractère 
vague, hâtif et fortuit des questions examinées, l'absence totale de 
toute expérience en matière d'administration et, enfin, la déma- 
gogie ùes membres du comité : l'un prônant l'anarchie dans les 
Izvesiia, un autre envoyant de tous côtés des autorisations pour 
l'expropriation des propriétés foncières ; un troisième expliquant 
à une délégation militaire qui venait se plaindre des chefs, qu'il 
fallait les destituer, les arrêter, etc. 

« Ce qui frappe dans la composition personnelle du comité, 
c'est ^a grande quantité d'éléments allogènes », écrit Stankevitch. 
« Les Juifs, les Géorgiens, les Lettons, les Polonais, les Lituaniens, 
étaient représentés en disproportion absolue avec leur nombre à 
Pétrograd et dans le pays. » 

Voici la liste du premier Bureau du Comité Central Panrusse 
des Soviets des délégués des ouvriers et des soldats : 



Tchéidzé — Géorgien . 
Gourvitch (Dan) / j .f 
Goldman (Liber) \ ^^^^^- 



— 85 — 

Gotz ) 

Guendelmaii > Juifs. 

Rosenfeld ) 

Saakian — Arménien. 
Kruszinski — Polonais. 

Nikolski — Russe (à moins que ce ne soit 

un nom d'emprunt). 

Cette prépondérance exclusive des éléments allogènes, étrangers 
à l'idée nationale russe, ne pouvait rester sans influence sur l'orien- 
tation des Soviets dans un sens funeste pour l'Etat russe. 

Le gouvernement, dès Ses premiers pas, se trouva prisonnier 
du Soviet dont il exagérait l'importance, l'influence et la force, et 
auquel il ne pouvait opposer, pour sa part, ni force, ni volonté 
ferme de résistance et de lutte. Le gouvernement ne comptait pas 
sur le succès d'une telle lutte, car, en défendant la conception de 
l'Etat Russe, il ne pouvait proclamer des mots d'ordre aussi 
séduisants pour la mer houleuse des masses populaires que ceux 
lancés par le Soviet. Le gouvernement insistait sur les devoirs ; le 
Soviet, sur les droits. Celui-là « interdisait », celui-ci « autorisait ». Le 
gouvernement était lié à l'ancien pouvoir par la continuité de 
l'idéologie étatiste, de l'organisation, voire des formes extérieures de 
l'administration ; tandis que le Soviet, issu de l'émeute et du la 
conspiration , était la négation directe de l'ordre ancien tout 
entier. 

Si une petite partie de la démocratie modérée demeure encore 
convaincue du rôle du Soviet en tant que « régulateur des élé- 
ments déchaînés du peuple », c«ci n'est que le résultat d'un malen- 
tendu manifeste. 

En réalité, sans détruire directement l'Etat Russe, le Soviet 
Vébranlait sans cesse et Véhranla jusqu'à l'effondrement de l'armée 
et r avènement du bolchevisme. 

De là viennent la duplicité et le manque de sincérité dans la 
tendance de ses actes. 

En plus de leurs déclarations publiques, toute l'action quoti- 
dienne du Soviet et du Comité Exécutif, tous les discours, entretiens, 
explications, manifestations orales et écrites de la réunion plénière, 
des groupements et des membres isolés envoyés en mission à 
travers le pays et sur le front, tout tendait à détruire l'autorité 
du gouvernement. « Involontairement, mais continuellement, dit 
Stankevitch, le soviet portait des coups mortels au gouverne- 
ment » . 

Il est intéressant de relever qui étaient ceux qui orientaient 
la législation militaire dans un sens de démocratisation, brisant 
toutes les assises de l'armée, inspirant la commission de Poli- 
vanov et paralysant les deux ministres de la guerre. Les personnes 



— 86 — 

élues au Comité Exécutif, au commencement d'avril, par la partie 
militaire du Soviet, se réparticsaient comme suit (1) : 



Officiers de 

temps de 

guerre 


Officiers 
d'admini- 
stration 


Elèves 
officiers 


SOLDATS 1 


Des unités de 
l'arrière 


Auxiliaires et 

secrétaires de 

bureau 


1 


2 


2 


9 


5 



Je laisse la parole à Stankevitch pour les dépeindre : « Au 
début, il y eut des natures hystériques, bruyantes, déséqui- 
librées qui, en fin de compte, ne donnaient rien au Comité... » 
Ensuite d'autres viennent « avec Zavadia et Binassik en tête. 
Ceux-ci cherchèrent consciencieusement, autant que c'était dans 
leurs moyens, à venir à bout de l'avalanche d'afîaires militaires. 
Tous les deux étaient, je crois, de paisibles secrétaires dans les 
bataillons defdépôt et ne s'étaient jamais intéressés ni à la guerre, 
ni à l'armée»" ni à la révolution politique ». 

La duplicité et le manque de sincérité du Soviet se manifes- 
taient surtout dans la question de la guerre. Les intellectuels de 
gauche et la démocratie révolutionnaire partageaient pour la 
plupart les idées! zimmerwaldiennes et internationalistes. Il est 
donc naturel que la première parole que le soviet ait adressée « aux 
peuples du monde entier « (le 14 mars 1917) fut : 

— La paix ! 

Cependant, les problèmes de portée mondiale, infiniment com- 
plexes, englobant les intérêts nationaux, politiques et économiques 
des peuples qui avaient les idées les plus contradictoires sur la 
justice universelle et primordiale, ces problèmes ne pouvaient être 
résolus par un procédé aussi simpHste. Bethmann - Hollveg répon- 
dit par un silence dédaigneux. Le Reichstag, dans sa séance du 
17 mars 1917, repoussa, à l'unanimité moins les voix des deux frac- 
tions social-démocrates, la proposition de conclure la paix sans 
annexions. La démocratie allemande déclara par la bouche de 
Noske : « On nous propose de l'étranger de faire la révolution ; 
si nous suivions ce conseil, ce serait un malheur pour les classes 
travailleuses ». Parmi les Alliés et la démocratie alliée, le mani- 
feste du soviet ne suscita que malaise, anxiété et mécontentement, 
ce qui apparut d'une façon particulièrement lumineuse dans les 
discours d'Albert Thomas, de Henderson, de Vandervelde et jus- 
que dans celui du bolchevik français d'aujourd'hui, Cachin. 

A la suite, le Soviet ajouta au mot « paix » une nouvelle défi- 
nition: «sans annexions ni contributions, à base du droit des peuples 

(1) Avant il y avait dans le Comité trois officiers de temps de guerre 
et plusieurs soldats. 



— 87 — 

à disposer librement de leur sort ». Le caractère théorique de cette 
formule se heurta immédiatement à la question réelle de la Russie 
du Sud et de l'Ouest occupée par les Allemands; de la Pologne, des 
pays dévastés par les Allemands, — la Roumanie, la Belgique, la 
Serbie, de l'Alsace et de la Lorraine, de la Posnanie, enfin, à la 
question de l'esclavage, des expropriations, des travaux obliga- 
toires pour les besoins de la guerre, toutes choses imposées par les 
Allemands à tous les pays tombés sous leur domination. Car, d'après 
le programme des social-démocrates allemands, publié enfin à 
Stockholm, on ne devait accorder aux Français en Alsace et Lor- 
raine, aux Polonais en Posnanie, aux Danois en Silésie, qu'une 
autonomie de culture nationale sous l'égide de l'empereur d'Alle- 
magne. 

En même temps, on favorisait pleinement l'idée de l'indé- 
pendance de la Finlande, de la Pologne russe, de l'Irlande. La 
revendication d'une restitution complète des colonies allemandes 
s'alliait, d'une façon touchante, aux promesses d'indépendance 
faites à l'Inde, à la Corée, au Siam... 

Chanteclair ne fit pas apparaître le soleil. La main tendue resta 
humblement dans le vide. Le So\àet dut reconnaître qu' « il faut 
du temps pour que les peuples de tous les pays se dressent et, d'une 
main de fer, contraignent leurs rois et leurs capitalistes à conclure 
la paix... » En attendant, les « camarades soldats, qui avaient juré 
de défendre la liberté russe », ne devaient pas « renoncer à l'offensive 
que la situation militaire pouvait exiger... » Un certain désarroi 
s'empara de la démocratie révolutionnaire. Il apparut d'une façon 
frappante dans ces paroles de Tchéidzé : « Nous avons tout le 
temps parlé contre la guerre ; comment puis-je à présent exhorter 
les soldats à continuer la guerre, à tenir le front ? » (1) 

Quoi qu'il en soit, les mots « guerre » et « offensive » avaient été 
prononcés. Ils di^âsèrent les socialistes soviétiques en deux camps : 
les « défensistes » et les « défaitistes ». Théoriquement, les premiers 
ne comprenaient que les groupements de droite des socialistes- 
révolutionnaires, les socialistes-populistes, le groupe « Edinstvo » 
(groupe Plekhanov) et les travaillistes. Le reste des socialistes 
préconisaient la cessation immédiate de la guerre et l'approfon- 
dissement de la révolution à l'aide de la lutte de classes intestine. 
Pratiquement, dans la question de la guerre, la défense nationale 
était également votée par la plupart des socialistes-révolution- 
naires et des social-démocrates mencheviks. Mais les formules 
votées étaient empreintes de cette même duplicité : ni paix, ni 
guerre. Tsérételli appelait à « créer un mouvement contre la guerre 
dans tous les pays, tant alliés qu'ennemis ». Le congrès des soviets, 
à la fin de mars, prit une résolution qui manquait de précision et 
dans laquelle, après avoir exigé de tous les belligérants de renoncer 



(1) Stankevitch : Mémoires. 



— 88 — 

aux «annexions et contributions», on stipulait, cependant, que «tant 
que la guerre durait, l'effondrement de l'armée, l'affaiblissement de 
sa résistance, de sa fermeté, de sa capacité d'opérations actives, 
eût été le plus grand coup porté à la cause de la liberté et aux 
intérêts vitaux du pays ». Au commencement de juin, le deuxième 
Congrès vota une nouvelle résolution, laquelle, tout en déclarant 
d'une façon déterminée que « la question de l'offensive devait être 
résolue uniquement du point de vue des considérations purement 
militaires et stratégiques », exprimait, cependant, une idée toute 
défaitiste: « La terminaison de la guerre, qui impliquerait la dé- 
bâcle de l'un des partis belligérants, deviendrait la source de nou- 
velles guerres, aggraverait les dissensions entre les peuples et les 
conduirait à l'épuisement total, à la famine et à la ruine ». La 
démocratie révolutionnaire confondait évidemment deux notions : 
la victoire stratégique marquant la cessation de la guerre, et les 
conditions de la paix, qui peuvent être humaines ou inhumaines, 
justes ou injustes, prévoyantes ou à courte vue. 

Ainsi donc, la guerre, l'offensive, mais sans victoire. 

Il n'est pas sans intérêt de noter que la même formule avait 
été énoncée, dès 1915, par le député prussien, rédacteur du Vor- 
waerts, H. Strœbel : « Je déclare ouvertement que la victoire com- 
plète de l'empire ne sera pas dans les intérêts de la social-démo- 
cratie » . 

Il n'y avait pas de domaine de l'administration dont le Soviet 
et le Comité Exécutif ne se fussent mêlés, apportant partout cette 
même duplicité, ce manque de sincérité, qui avaient pour cause, 
d'une part, la crainte d'enfreindre les dogmes essentiels de leur 
doctrine et, d'autre part, l'impossibilité évidente de les mettre en 
pratique. . Pour ce qui était de la construction de l'Etat, il n'y 
avait et il ne pouvait y avoir aucun travail créateur. Dans le do- 
maine de la vie économique du pays, dans les questions agraire 
et ouvrière, ce travail se bornait à la publication des programmes 
socialistes grandiloquents, empreints de l'esprit de parti, et dont la 
réalisation dans l'état d'anarchie, de guerre et de ruine économique 
où se trouvait le pays , était impossible même aux yeux des mi- 
nistres socialistes. Cependant, ces résolutions et ces appels étaient 
accueillis par le peuple, dans les usines et à la campagne, comme 
autant de « licences », qui excitaient les passions et provoquaient 
le désir de mettre en œuvre immédiatement et de son propre chef 
les formules proclamées. Et après que l'esprit des masses eût subi 
cette « préparation » excitante, on leur adressait des appels à la 
modération : « Exiger l'exécution immédiate et sans réplique de 
toutes les prescriptions du Gouvernement Provisoire que celui-ci 
jugera bon de promulguer dans l'intérêt de la révolution et de la 
sécurité extérieure du pays (1) », 



(1) Appel aux marins de Cronstadt, le 26 mai 1917. 



— 89 — 

Cependant, la littérature de déclarations est loin de déterminer 
à elle seule l'action du Soviet. 

Le trait essentiel, tant du Soviet que du Comité Exécutif, 
était le manque total de discipline parmi leurs membres. En par- 
lant des rapports réciproques entre la délégation spéciale (dite de 
contact) du Comité et le Gouvernement Provisoire, Stankevitch 
ajoute : « Mais que pouvait faire la délégation, puisque, tandis qu'elle 
causait et parvenait à un accord unanime avec les ministres, des 
dizaines d'Alexandrovsky (1) envoyaient des lettres, publiaient 
des articles dans les Izvestia, partaient en mission, au nom du 
Comité, visitaient la province et le front, recevaient des délégations 
au palais de Tauride, agissant chacun à sa guise, sans tenir compte 
ni des entrevues, ni des instructions, décisions et résolutions, 
quelles qu'elles fussent ». 

Le Soviet (ou son Comiié Exécutif ) possédait-il un pouvoir réel ? 

Je répondrai par les termes de l'appel du Comité d'organi- 
sation du parti ouvrier social-démocrate (juillet 1917) : 

« Le mot d'ordre que beaucoup d'ouvriers suivent — « tout le 
pouvoir aux Soviets » — est un mot d'ordre dangereux. Car les 
Soviets n'ont pour eux que la minorité de la population. Or, nous 
devons aspirer par tous les moyens à ce que les éléments bourgeois 
qui peuvent et veulent encore défendre avec nous les conquêtes 
de la révolution, — • que ces éléments partagent avec nous le lourd 
poids de l'héritage qui nous est laissé par l'ancien régime et l'im- 
mense responsabilité pour l'issue de la révolution, qui nous in- 
combe aux yeux du peuple entier. » 

Cependant, le Soviet, ainsi que plus tard le Comité Central 
Panrusse, en vertu de sa' composition et de son idéologie politique, 
ne pouvait et ne voulait exercer toute son influence, pour le moins 
modératrice, sur les masses populaires, déchaînées, agitées et 
tumultueuses, car ses membres étaient eux-mêmes les instigateurs 
de ce mouvement, et l'importance, l'influence et l'autorité du 
Soviet dépendaient étroitement de la mesure où il flattait les 
instincts des masses. Or, ces masses, comme le constate même un 
observateur étranger du camp marxiste, Karl Kautsky (2), « à 
peine la révolution les eut-elle entraînées dans son mouvement, 
ne voulurent connaître que leurs besoins et leurs aspirations et 
se soucièrent fort peu de savoir si leurs revendications étaient 
réalisables et utiles à la collectivité ». Toute résistance tant soit 
peu ferme et résolue, opposée à leur pression, menaçait l'existence 
même du Soviet. 

D'ailleurs, jour par jour, pas à pas, le Soviet tombait sous 
l'empire de plus en plus affirmé des idées anarcho-bolchévistes. 



(1) Membre du Comité, qui délivrait des permis pour l'expropriation 
des terres. 

(2) « Terrorisme et Communisme ». J. Povolozky, édit. 



CHAPITRE XI 

Le pouvoir : la lutte des bolcheviks pour le pouvoir ; le pouvoir de 
l'armée; l'idée de la dictature. 

La première période de l'activité bolcheviste — depuis le com- 
mencement de la révolution jusqu'au coup d'état d'octobre — 
fut remplie de la lutte pour le pouvoir, au moyen de l'abolitioH 
de tout le régime bourgeois et de la désorganisation de l'armée, 
mesures destinées à préparer «l'avènement du bolchevisme », comme 
dit solennellement Bronstein (Trotsky). 

Au lendemain de son arrivée en Russie, Lénine publiait ses 
thèses dont je citerai, ici, le résumé : 

1. — La guerre conduite par « le Gouvernement capitaliste » (le 
Gouvernement Provisoire) demeure une guerre impérialiste et de 
rapine, c'est pourquoi on ne peut admettre aucune concession au 
« défensisme révolutionnaire ». 

Il faut expliquer aux représentants de ce « défensisme révolu- 
tionnaire », ainsi qu'à l'armée active, que la guerre ne peut se ter- 
miner par une paix vraiment démocratique, sans violence, si le 
capital n'est pas aboli. 

La fraternisation. 

2. — La transition de la première étape de la révolution, l'étape 
qui a donné le pouvoir à la bourgeoisie, à la deuxième étape, appelée 
à donner le pouvoir au prolétariat et aux couches les plus pauvres 
parmi les paysans. r r 

3. — Aucun appui ne doit être prêté au Gouvernement Provisoire; 
on démontrera le caractère absolument mensonger de ses promesses. 

4. — Il faut reconnaître que dans la plupart des Soviets' des 
députés ouvriers, le parti bolcheviste est en minorité; c'est pourquoi il 
s'agit pour le moment de poursuivre une œuvre de critique, en 
révélant toutes les erreurs, tout en préconisant la nécessité de 
faire passer tout le pouvoir d'Etat au Soviet des députés ouvriers. 

5.»— La Russie ne sera pas une république parlementaire, — ce 
serait un pas en arrière, — mais une république des Soviets des 
délégués des ouvriers, des salariés agricoles et des paysans ; ces 
Soviets devront détenir tout le pouvoir du pays, du haut jusqu'en 
bas. 

Il faut éliminer la police (la milice ?), l'armée et la bureaucratie. 

6. — Pour ce qui est du programme agraire, le centre de gravité 



— 91 — 

sera transféré aux soviets des députés des salariés agricoles. La con- 
fiscation de toutes les propriétés seigneuriales. La nationalisation 
de toutes les terres du pays; la disposition de la terre appartient 
aux Soviets locaux des salariés agricoles et des paysans. Les délé- 
gués des paysans les plus pauvres feront un groupe à part. 

7. — Toutes les banques du pays seront immédiatement fondues 
en une seule banque nationale contrôlée par le Soviet des députés 
ouvriers. 

8. — Pour le moment, on n'instaurera pas le socialisme, mais on 
passera au contrôle exercé par le Soviet sur la production collec- 
tive et sur la répartition des produits. 

9. — La revendication d'un Etat-Commune; le parti social-démo- 
crate bolchevik change de nom et s'appelle désormais parti Com- 
muniste, 

Je ne m'arrêterai pas à ce programme dont la réalisation, à 
quelques points près, ne fut commencée qu'à la fin d'octobre. 
En ce qui concerne la première périodede l'activité des bolcheviks, 
il importe surtout de connaître leur tactique qui partait de principes 
concrets qui se résumaient comme suit : 

1 . — Renversement du Gouvernement et décomposition de 
l'armée ; 

2. — Excitation à la lutte de classes dans le pays et à l'intérieur 
de la classe paysanne ; 

3. — -Négation des formes démocratiques de l'Etat, le pouvoir 
passant à la minorité (le parti social-démocrate bolchevik), « mino- 
rité bien organisée, armée et centralisée » (Lénine). 

Cependant, l'idéologie du parti était inaccessible non seulement 
aux masses ignorantes du peuple russe, mais même aux militants 
bolchevistes de second ordre, dispersés dans le pays. Les masses 
avaient besoin de mots d'ordre simples, concis, immédiatement 
réalisables et répondant à leurs vœux et à leurs exigences, démesu- 
rément grossies dans l'atmosphère orageuse de la révolution. Le 
bolche\dsme simplifié, avec ses traits typiques d'émeute russe, 
étaitd'autant plus facile à mettre en pratiquequ'il s'était affranchi de 
toutes considérations morales, s'assignant pour objet de la première 
période de son action la destruction pure et simple, ne s'arrêtant pas 
à la menace de la débâcle militaire et de la ruine du pays. 

Le premier objectif de la lutte fut le Gouvernement Provisoire, 
Toute la presse bolcheviste, la propagande verbale des meneurs 
bolchevistes, leurs discours dans les Soviets et les Congrès, jusqu'à 
leurs discussions avec les membres du Gouvernement Provisoire, 
tendaient violemment et obstinément à la nécessité de l'écarter, en 
tant qu' « instrument de la contre-révolution et de la réaction 
internationale ». 

Cependant, les bolcheviks s'abstenaient de toute action décisive, 
craignant « la province politiquement arriérée ». Ils se bornèrent 



— 92 — 

à une série d'actes qu'on qualifie en termes militaires de reconnais- 
sance : l'occupation de plusieurs hôtels particuliers, à Pétro- 
grad (1) et la démonstration du 20-21 avril. C'était la première 
« revue » qu'on faisait passer au prolétariat, dans le but d'éva- 
luer les forces bolchevistes. La démonstration, à laquelle avaient 
pris part des ouvriers et des troupes, eut pour prétexte (2) la note 
de Mlioukov sur la politique extérieure et pour conséquence 
des troubles dans la capitale et une collision armée où il y eut 
des tués et des blessés. La foule promena des placards avec les 
inscriptions : « A bas la politique annexioniste de Milioukov », 
« à bas le Gouvernement Provisoire... » 

La « revue » n'eut pas de succès. Et, bien que dans leurs discours 
prononcés à ce propos au Soviet les bolcheviks eussent réclamé la dé- 
chéance du gouvernement, leur ton trahissaituncertainmanqued'as- 
surance : «... Cependant, avant de s'y décider, le prolétariat doit 
examiner la situation et calculer ses forces ». Le Soviet blâma tant 
la politique annexioniste du Gouvernement que la manifestation 
des bolcheviks ; en même temps il envoya son « salut chaleureux à 
la démocratie révolutionnaire de Pétrograd qui, par ses meetings, 
ses résolutions et ses manifestations a donné une preuve de l'at- 
tention soutenue qu'elle accorde aux questions de la politique 
extérieure... » (Extrait d'un appel du Soviet). 

Le 10 juin, pendant que siégeait le Congrès des Soviets, 
Lénine préparait une nouvelle démonstration armée ; cepen- 
dant elle dut être suspendue, l'immense majorité du congrès s'y 
étant opposée. Cette démonstration devait avoir pour but de faire 
passer le pouvoir aux Soviets. C'était une chose très curieuse que 
cette lutte au sein même de la démocratie révolutionnaire, entre ses 
deux ailes, gardant en face l'une de l'autre une attitude irréduc- 
tible. L'aile gauche essayait par tous les moyens de décider le 
bloc «défensiste» — qui avait la majorité pour lui — à rompre avec la 
bourgeoisie et à prendre le pouvoir entre ses mains. Le bloc, de 
son côté, se refusait catégoriquement à prendre le pouvoir. Au 
sein des Soviets se poursuivait une certaine différenciation qui 
apparaissait en ceci que, sur telles questions isolées, les sociahstes- 
révolutionnaires de gauche et les social-démocrates internationa- 
listes marchaient avec les bolcheviks ; cependant, jusqu'au mois de 
septembre, ceux-ci n'eurent pas de majorité absolue, ni dans le 
Soviet de Pétrograd, ni dans nombre de Soviets pro\'inciaux. Ce ne 
fut que le 25 septembre que la présidence du Soviet de Pétrograd 
échut à Bronstein (Trotsky) succédant à Tchéidzé. Aussi la formule : 
«tout le pouvoir aux Soviets» apparaissait-elle dans la bouche des bol- 



Ci) La villa Dournovo, l'hôtel de Mme Kchessinskaïa, etc. 

(2) Ses raisons intimes étaient, sans aucun doute, dans la divergence 

essentielle entre les deux tendances dont j'ai parlé plus haut. Tout le reste 

ne fut que prétexte. 



— 93 — 

cheviks soit comme une marque de désintéressement et d'abné- 
gation, soit comme une provocation. Trotsky éclaircit ce doute. 
D'après lui (1), « grâce aux réélections continuelles, le mécanisme 
des Soviets pouvait traduire avec précision l'état d'esprit des 
ouvriers et de la masse des soldats qui penchaient tout le temps vers 
la gauche ; après la rupture avec la bourgeoisie, les tendances 
extrémistes étaient appelées à prendre le dessus dans les Soviets ». 

A mesure que la véritable essence du bolchevisme apparaissait 
d'une façon plus nette, la divergence dont j'ai parlé prenait des 
formes de plus en plus accusées, dépassant les cadres du programme 
social-démocrate (programme maximum et programme minimum) 
et de la tactique du parti. C'était la lutte entre la démocratie et le 
prolétariat, entre la majorité et la minorité ■ — celle-ci plus arriérée 
au point de vue intellectuel, mais forte de son esprit de révolte 
audacieuse et conduite par des hommes forts, ne s'embarrassant 
absolument d'aucun principe ; la lutte entre les principes démo- 
cratiques — suffrage universel, libertés politiques, égalité, etc. — et 
la dictature d'une classe privilégiée, avec sa folie et l'esclavage en 
perspective . 

Le 2 juillet survint la deuxième crise ministérielle dont la cause 
apparente fut l'opposition des ministres libéraux à l'acte d'auto- 
nomie de l'Ukraine. Et le 3 juillet les bolcheviks suscitèrent dans 
la capitale une nouvelle émeute, à laquelle prirent part des foules 
armées d'ouvriers, de soldats et de marins. Cette fois, l'émeute 
(qui dura trois jours) prit des proportions considérables et fut 
accompagnée de pillages et de meurtres. Le gouvernement se trouva 
dans une situation pénible. Kérensky était en ce moment avec moi, 
au front de l'Ouest ; les rapports qui lui étaient envoyés par fil 
direct de Pétrograd accusaient un abattement extrême chez le 
président du Conseil, le prince Lvov, ainsi que chez les membres du 
cabinet. Le prince Lvov demandait à Kérensky de venir immé- 
diatement à Pétrograd, tout en le prévenant qu'il ne répondait 
pas de sa sécurité... 

Les insurgés exigeaient du Soviet de Pétrograd et du Comité 
central du congrès qu'ils prissent le pouvoir entre leurs mains. 
Les organes de la démocratie révolutionnaire s'y refusèrent à nou- 
veau d'une façon catégorique . 

La province ne se souleva pas. L'insurrection fut réprimée, 
grâce, surtout, à l'école militaire Vladimirsky et aux régiments 
cosaques ; quelques compagnies de la garnison agirent éga- 
lement en faveur du gouvernement. Bronstein-Trotsky écrit à 
ce propos que le soulèvement a été manifestement prématuré, la 
garnison comprenant encore trop d'éléments passifs et indécis. 
Cependant, l'action du 3 juillet aurait prouvé qu' « en dehors des 
junkers ( aspirants ), personne n'était disposé à se battre contre 



(1) t L'avènement du bolchevisme ». 



— 94 — 

les bolcheviks pour le Gouvernement ou les partis dirigeants du 
Soviet ». 

C'est cela qui rendait tragique la situation du Gouvernement 
Kérensky et du Soviet. La foule ne suivait pas les mots d'ordre 
abstraits. Elle se montra également indifférente qu'il s'agît de 
la Patrie, de la révolution ou de l'Internationale ; aucune de 
ces valeurs ne lui inspirait l'envie de verser son sang ni de sacrifier 
sa vie. La foule suivait les promesses réelles de ceux 'jui flattaient 
ses instincts. 

* * 

Zln examinant l'idée du a pouvoir w à travers toute la période de 
la révolution russe qui précéda le coup d'Etat d'octobre, nous ne 
parlons, au fond, que des formes extérieures de ce pouvoir. Car dans 
les conditions exceptionnelles de la guerre mondiale, d'une enver- 
gure sans précédent dans l'histoire, lorsque les 12 % de la popu- 
lation mâle étaient sous les drapeaux, tout le pouvoir se trouvait 
entre les mains de V armée . 

De l'armée, à laquelle on avait fait perdre la tête ; de l'armée, 
contaminée par de fausses doctrines, ayant perdu la conscience du 
devoir et la crainte de la coercition. De l'armée, surtout, qui n'avait 
plus de u chef... » Ni le gouvernement, ni Kérensky, ni le comman- 
dement, ni le Soviet, ni les Comités des armées, ne pouvaient — 
pour les raisons les plus hétéroclites et qui s'excluaient récipro- 
quement — prétendre à ce rôle. Les rapports et les conflits entre 
ces divers éléments trouvaient un écho anormal dans l'esprit des 
soldats et augmentaient la démoralisation de ces derniers. Il est 
inutile de faire des suppositions que l'on ne peut justifier par des 
réalités, surtout lorsque la perspective historique fait défaut. 
Cependant, la question est si brûlante, si angoissante, qu'on s'y 
arrête sans cesse malgré soi : pouvait-on élever une digue qui fût 
capable de maîtriser l'élan spontané des masses et de maintenir 
l'armée dans l'obéissance ? Je pense que c'était possible. Au com- 
mencement, cela pouvait être fait tant par le commandement supé- 
rieur que par un gouvernement assez décidé pour mater les Soviets, 
assez puissant et sage pour les faire rentrer dans la voie étatiste 
et les faire collaborer à la reconstruction démocratique. 

* * 

Au début de la révolution, le Gouvernement Provisoire jouis- 
sait, sans aucun doute, des sympathies de tous les éléments 
sains de la population. Tout le commandement supérieur, tous les 
officiers, un grand nombre de troupes, la bourgeoisie et les éléments 
démocratiques, ayant échappé à l'influence du socialisme miUtant, 
étaient pour le gouvernement. Les journaux de l'époque sont 



— 95 — 

remplis d'une immense quantité de télégrammes, de félicitations, 
de déclarations envoyés de tous les coins de la Russie par toutes 
sortes de groupements, d'organisations et d'institutions sociales 
et militaires, y compris celles dont le démocratisme était hors de 
doute. Au fur et à mesure que le gouvernement faiblissait et perdait 
sa personnalité, passant successivement à deux coalitions, la con- 
fiance de ces milieux tombait, sans être compensée par une plus 
grande sympathie de la part de la démocratie révolutionnaire, 
au sein de laquelle s'accusaient de plus en plus des tendances 
anarchiques,^-;qui niaient tout pouvoir, quel qu'il fût. 

Vers le commencement du mois de mai, après la manifestation 
armée dans les rues de Petrograd, manifestation qui eut lieu à 
l'insu du Soviet mais à laquelle ses membres avaient pris part ; 
après la démission de Goutchkov et de Milioukov, l'impuissance 
absolue du |Gouvernement Provisoire devint si évidente que le 
prince Lvov, d'accord avec le Comité de la Douma d'Empire et 
avec le parti cadet, s'adressa au Soviet, invitant « à prendre une 
part directe à l'administration de l'Etat... les forces créatrices et 
actives du pays qui jusqu'à présent n'y avaient pas participé d'une 
façon directe et immédiate ». Après quelques réticences, le Soviet 
se vit obligé de consentir à ce que ses membres entrassent au 
Ministère (1), assumant ainsi la responsabilité directe pour le sort 
de la révolution. Le Soviet se refusa à prendre tout le pouvoir, car 
« si tout le pouvoir passait aux Soviets des députés des ouvriers et 
des soldats dans la période actuelle de la révolution russe, les forces 
de celle-ci seraient considérablement amoindries, puisque certains 
éléments, capables de la servir, en seraient prématurément éUminés, 
et la révolution serait menacée d'effondrement (2) ». Il est facile de 
s'imaginer l'impression que des résolutions de ce genre faisaient à 
la bourgeoisie et à ses « otages » dans le ministère de coalition. 

Et bien que le soviet eût voté son entière confiance au nouveau 
gouvernement et eût appelé la démocratie « à lui prêter un appui 
actif lui assurant toute la plénitude du pouvoir (3) », ce pouvoir 
était définitivement compromis et perdu. Les milieux socialistes, 
en envoyant leurs représentants au gouvernement, n'avaient ni 
modifié ni renforcé ses qualités intellectuelles. Ils les avaient, au 
contraire, affaiblies, en élargissant l'abîme béant entre les deux 
groupements politiques représentés au ministère. Tout en expri- 
mant officiellement sa confiance au gouvernement, le Soviet con- 
tinuait, en fait, à ébranler son pouvoir et se montrait, en même 
temps, de plus en plus froid à l'égard des ministres socialistes obligés. 



(1) Les membres du Soviet qui entrèrent au Gouvernement furent 
Skobelev (Travail), Tchemov (agriculture), Piechekhonov (ravitaillement), 
Tsérételli (postes et télégraphes) . 

(2) Résolution du Congrès Panrusse ; juin 1917. 

(3) Résolution du Soviet, le 5 mai. 



— 96 — 

sous la pression des réalités, de s'écarter quelque peu de la stricte 
observation des programmes socialistes. Quant au peuple et à 
l'armée, ils voyaient la chose d'un œil indifférent, oubliant peu à 
peu jusqu'à l'existence du pouvoir qui ne se faisait aucunement 
sentir dans leur vie quotidienne. 

La sanglante insurrection à Pétrograd, soulevée le 3 juillet par 
l'aile gauche (anarcho-bolcheviste) du Soviet, la démission du 
prince Lvov et le nouveau ministère de coalition où la majorité 
appartint définitivement aux membres socialistes, nommés par 
le Soviet (2), étaient autant d'étapes rapprochant l'effondrement 
définitif du pouvoir de l'Etat. Si importants qu'eussent été les 
prétextes ayant amené la première et la deuxième crises du gouver- 
nement (la déclaration des droits du soldat, la politique interna- 
tionale du Soviet, la séparation de l'Ukraine, les réformes agraires 
de Tchernov, etc.), ce n'étaient, somme toute, que des prétextes. 
Une coalition où la bourgeoisie démocratique n'avait qu'un rôle 
passif, où sa participation « provisoire » n'était admise qu'afin 
de partager la responsabilité, tandis que toutes les questions étaient 
résolues, dans les coulisses du gouvernement, par des groupes 
fiés avec le Soviet, une pareille coalition n'était pas viable et ne 
pouvait réconcilier avec la démocratie révolutionnaire même la 
plus opportuniste des bourgeoisies. 

En dehors des motifs politiques et sociaux, la corrélation des 
forces dépendait, certes, d'un certain nombre de facteurs objectifs : 
le mécontentement suscité dans les masses populaires par la 
situation générale du pays et par l'activité du gouvernement. 

Les masses populaires concevaient la révolution non comme une 
pénible étape de transition, rattachée par mille liens à l'évolution 
passée et présente de la Russie et du monde entier, mais comme un 
phénomène réel en soi, accompagné de calamités tout aussi réelles : 
la guerre, le banditisme, l'arbitraire, l'absence de légalité et de 
justice, le manque de marchandises, le froid et la famine. Les masses 
populaires ne cherchaient nullement à comprendre toute la com- 
plexité des événements ; elles ne distinguaient pas entre les causes 
inéluctables, cosmiques, fatalement inhérentes à l'avènement d'une 
révolution, et la volonté, bonne ou mauvaise, de tels organes du 
pouvoir, de telles institutions et personnalités. Les masses sen- 
taient clairement et douloureusement que la situation était inte- 
nable et cherchaient le moyen d'en sortir. 

L'insuffisance du pouvoir étabh ayant été universellement 



(1) Kérensky (socialiste-révolutionnaire), Nékrassov (républicain- 
démocrate), Avksentiev (socialiste-révolutionnaire), Terestchenko (sans 
parti), Skobelev (social-démocrate), Piéchekhonov (socialiste-populiste), 
Tchernov (socialiste-révolutionnaire), Oldenbourg (cadet), Zaroudny (so- 
cialiste-révolutionnaire), Efrémov (républicain-démocrate), Yourenev (répu- 
blicain-démocrate), Prokopovitch (social-démocrate), Nikitine (social- 
démocrate), Kokochkine (cadet), Kartachov (cadet). 



— 97 — 

reconnue, l'opinion publique en vint peu à peu à l'idée de la dic- 
tature. 

J'affirme catégoriquement que dans les milieux de la société 
et de l'armée qui m'étaient connus et dans lesquels s'était fait 
jour une tendance en faveur de la dictature, cette tendance avait 
son principe dans un haut sentiment de patriotisme et n'était due 
qu'à la vision angoissante et nette de l'abîme elTroyable vers lequel 
roulait irrésistiblement le peuple russe. Ce n'était dans aucune 
mesure une tendance à la réaction ni à la contre-révolution. Certes, 
il se groupa autour d'elle des réactionnaires, des contre-révolu- 
tionnaires et des aventuriers tout court, mais c'étaient des éléments 
fortuits, étrangers au mouvement. Kérensky explique comme suit les 
origines de ce mouvement qu'il qualifie de « vague de conspiration » : 
« La débâcle militaire (à Tarnopol) avait créé, par le fait de 
l'orgueil national outragé, une ambiance favorable aux conspi- 
rateurs, et l'insurrection bolcheviste (du 3 juillet) fit apparaître aux 
profanes rétendue de la décomposition de la démocratie, l' impuissance 
de la révolution contre l'anarchie et la force de la minorité procédant 
d'une façon organisée et par surprise (1) ». Il est difficile de donner 
une meilleure justification au mouvement en question. En effet, 
en présence de la déception profonde des masses populaires, de la 
débâcle générale et de l'anarchie imminente, la vie, par la force de 
l'évolution historique et psychologique inéluctable, devait susciter 
des tentatives de dictature ; et la vie russe les suscita en effet, 
en tant que recherche anxieuse non pas de la réaction, mais d'un 
pouvoir puissant, national et démocratique. 

D'une façon générale, la démocratie révolutionnaire vivait dans 
une atmosphère empoisonnée par l'attente inquiète de la contre- 
révolution. Depuis la destruction de l'armée et jusqu'à l'abolitiou 
de la police rurale, tous ses soucis, toutes ses mesures, ses réso- 
lutions, ses appels, s'inspiraient, sous des formes différentes, de la 
lutte contre cet ennemi imaginaire qui menaçait prétendument 
les conquêtes de la révolution. Les dirigeants conscients du Soviet 
en étaient-ils sincèrement convaincus ou bien l'excitation de ces 
craintes irraisonnées n'était-elle, de leur part, qu'un procédé tac- 
tique destiné à justifier le caractère destnicteur de leur œuvre ? 
Je suis disposé à admettre cette dernière explication, car le carac- 
tère oppositionnel et non contre-révolutionnaire de l'action de la 
bourgeoisie démocratique aurait dû, il me semble, apparaître avec 
la plus grande évidence même aux yeux du So\det. Cependant, 
tant dans les écrits des partis russes que dans l'idée qu'on s'était 
faite à l'étranger, la période qui a précédé les événements d'oc- 
tobre se présente précisément sous cet aspect contre-révolu- 
tionnaire. 

Le Gouvernement Provisoire qui, à peine constitué, avait pro- 



(1) Kérensky': L'affaire Komilov. 

7 



— 98 — 

clamé un programme largement démocratique (1), se heurta, 
même parmi les groupements de la droite, à la critique et au 
mécontentement, mais non à une opposition active (2). Dans les 
quatre ou cinq mois qui suivirent le commencement de la révo- 
lution, il n'y eut, dans tout le pays, aucune organisation contre- 
révolutionnaire tant soit peu sérieuse. La recrudescence d'activité 
ou la constitution d'autres groupements clandestins, composés 
principalement d'officiers, se rapporte au mois de juillet et se rat- 
tache à l'idée de la dictature. Certes, parmi les membres de ces 
groupements, il y avait pas mal de partisans très prononcés de l'idée 
de la restauration; cependant, les groupements eux-mêmes se 
proposaient surtout la lutte contre le gouvernement de classe, pou- 
voir occulte, et contre la composition personnelle du Soviet et du Co- 
mité Exécutif dont les membres auraient été en effet menacés d'être 
matériellement supprimés si les groupements en question ne 
s'étaient pas prématurément désagrégés à cause de leur faiblesse 
numérique, de leur impuissance et de leur manque d'organisation. 

Tout en s'opposant continuellement à cette contre-révolution 
de droite, le Soviet laissait librement s'accomplir tous les prépa- 
ratifs d'une véritable contre-révolution, issue de son sein, des rangs 
des bolcheviks. 

Je me rappelle les premiers entretiens à propos de la dictature, 
espèce de sondage du terrain, qu'eurent avec moi diverses personnes 
qui étaient venues au Grand Quartier vers le commencement de 
juin. Tous ces entretiens étaient tellement semblables les uns aux 
autres que je peux en résumer la teneur en quelques mots : 

— La Russie marche infailliblement à sa perte. Le gouver- 
nement est absolument impuissant. Il faut un pouvoir ferme. Tôt 
ou tard, il nous faut passer à la dictature. 

Personne ne parlait ni de restauration ni d'un changement de 
l'orientation politique dans le sens de la réaction. On prononçait 
le nom de Kornilov, de Broussilov... 

Je mettais mesinterlocuteurs en garde contreune solution trop hâ- 
tive de cette question. J'avoue que je conservais encore quelques illu- 
sions : j'espérais encore qu'à force d'évolution intérieure, soit sous 
l'influence d'une nouvelle manifestation armée des éléments extrê- 
naistes et antiétatistes qu'il protégeait, soit pour avoir compris 
l'inefficacité et le fiasco de son administration, le gouvernement 
finirait par comprendre lui-même la nécessité de créer un pouvoir 
unipersonnel et de lui conférer en quelque sorte un caractère légal. 
En dehors de cette légalité, l'avenir apparaissait gros de boule- 
versements menaçants. J'observais qu'il n'y avait pas, encemoment, 



(1) Voir chapitre IV. 

(2) Seul le paragraphe stipulant les droits du soldat était déclaré inad- 
missible. 



— 99 — 

de chefs militaires jouissant d'une autorité suffisante parmi la 
masse en décomposition des soldats. Cependant, en prévision du mo- 
ment où la dictature militaire deviendrait nécessaire et réalisable, 
Kornilov me semblait jouir d'un grand prestige auprès des officiers, 
tandis que Broussilov était fortement compromis par sa tactique 
opportuniste . 

Kérensky avoue dans son livre (1) que des « milieux cosaques 
et certaines personnalités politiques » lui avaient maintes fois 
proposé de remplacer le gouvernement impuissant par sa dicta- 
ture personnelle. Ce ne fut que lorsque les « éléments actifs » de la 
société eurent perdu confiance en lui « en tant qu'organisateur 
éventuel et agent principal de la modification du système du gou- 
vernement dans le sens d'un pouvoir ferme «j qu'on « se mit à cher- 
cher un autre homme » . 

Il est hors de doute que les personnalités et les groupements 
sociaux qui s'adressaient à Kérensky en vue de la dictature, 
n'avaient pour lui aucune prédilection et n'appartenaient pas à la 
« démocratie révolutionnaire ». Mais le fait même qu'ils se fussent 
adressés à lui prouve qu'ils ne pouvaient s'inspirer de visées réaction- 
naires et ne faisaient que traduire le vœu patriotique de toute la 
société russe désireuse de voir un pouvoir ferme au gouvernail de 
l'Etat russe, voguant au gré des éléments. 

Il se peut, d'ailleurs, que d'autres raisons aient déterminé ces 
démarches... Il y eut, certes, dans la vie de Kérensky, ÎVIinistre 
de la Guerre, une période brillante, encore qu'éphémère, où non 
seulement les larges couches de la population, mais jusqu'aux offi- 
ciers russes furent pris au charme de sa phraséologie exaltée, de 
son emphase hystérique. Les officiers russes, sacrifiés, avaient tout 
oublié, tout pardonné et, anxieux, attendaient de lui le salut de 
l'armée. Et ce n'était certes pas une simple phrase que leur pro- 
messe de mourir aux premiers rangs» 

Que de fois on éprouvait un sentiment douloureux lorsque, 
au cours des tournées de Kérensky, on voyait briller les yeux de 
ces condamnés à mort, dont le cœur refleurissait d'un espoir radieux, 
combien vite écrasé et de quelle façon implacable et brutale !... 

Il est curieux que dans ce même Uvre, en cherchant à maintes 
reprises à justifier la « concentration » provisoire du pouvoir que 
le gouvernement confia le 27 août (2) à lui tout seul, Kérensky 
observe : « Pour lutter contre une conspiration dirigée, par une 
volonté unipersonnelle, l'Etat doit opposer à cette volonté un 
pouvoir capable d'agir promptement et résolument. Un tel pou- 
voir ne peut être collectif ; il ne peut, surtout, être un pouvoir de 
coalition ». 



(1) Kérensky : L'affaire Kornilov. 

(2) Jour de l'offensive de Kornilov. 



— 100 — 



J'estime qu'en présence du complot monstrueux et collectif 
de l'état-major allemand et des éléments anti-étatiques, anti- 
nationaux de la démocratie russe, la situation intérieure de l'Etat 
russe était suffisamment critique et demandait depuis longtemps 
un pouvoir « capable d'agir promptement et résolument ». 



CHAPITRE XII 

L'œuvre du Gouvernement Provisoire : politique intérieure ; 
administration; la ville et la campagne; la question agraire. 

Dans ce chapitre et dans le suivant je tracerai un bref aperçu 
de la situation intérieure de la Russie pendant la première période 
de la révolution et dans la mesure seulement où la conduite de la 
guerre mondiale s'en ressentait. 

J'ai déjà parlé de la dualité du pouvoir_ .chargé de la direction 
suprême du pays, et de la pression continuelle que Je Soviet exer- 
çait sur le Gouvernement Provisoire. A la conférence de la Douma 
d'Empire V, Choulguine donna de cet état de choses cette défini- 
tion frappante : « l'ancien pouvoir est enfermé à la forteresse Pierre 
et Paul et le nouveau pouveir est gardé à vue à domicile ». 

Le Gouvernement Provisoire qui était loin de r-eprésenter la 
nation entière ne voulait pas anticiper les décisions de l'Assemblée 
Constituante et réaliser des réformes modifiant radicalement 
l'ordre politique et social de l'Etat. Il « mettait à la base de l'ad- 
ministration de l'Etat non pas la violence et la coercition, mais la 
soumission bénévole des citoyens libres à un pouvoir qu'ils ont 
eux-mêmes créé... Pas une goutte de sang n'a été versée par sa 
faute, aucune tendance de la pensée sociale n'a été entravée par 
la force (1)... » A ce moment où se poursuivait une lutte atroce 
que ne tempérait aucun scrupule moral ou patriotique, lutte pour 
la conservation de certains groupes de la population et pour la réalisa- 
tion par la violence des revendications démesurées des autres, 
une pareille non-résistance était un aveu incontestable d'impuis- 
sance. Plus tard, dans les déclarations du deuxième et du troisième 
ministères de coalition, nous entendrons parler « des mesures les plus 
décisives » contre les forces qui désorganisent le pays. Mais ce ne 
furent que des paroles non suivies d'actes. 

Le Gouvernement ne réussit point à « ne pas anticiper » la volonté 
de l'Assemblée Constituante, surtout en ce qui concerne l'auto- 
disposition nationale. Le Gouvernement promulgua l'acte de l'indé- 
pendance de la Pologne faisant toutefois dépendre de l'Assemblée 
Constituante Panrusse « l'assentiment aux modifications du 
territoire de Russie indispensables pour la constitution d'une 



(1) Déclaration officielle du 25 avril 1917. 



— 102 — 

Pologne libre ». Cet acte, juridiquement contestable, répondait, 
cependant, d'une façon absolue, à l'idée que l'opinion publique se 
faisait du droit. En ce qui concerne la Finlande, le Gouvernement, 
sans modifier les rapports juridiques entre ce pays et la Russie, 
confirma ses droits et privilèges, abrogea toutes les restrictions 
imposées à la constitution finlandaise et convoqua une Diète à 
laquelle devaient être présentés les projets de lois relatifs au 
nouveau régime du grand-duché. Pour le reste, le gouvernement 
faisait l'accueil le plus favorable à toutes les aspirations jus- 
tifiées des Finlandais tendant à l'autonomie locale. Cependant 
la tendance générale à la réalisation immédiate et absolue des 
intérêts nationaux privés aboutit à une lutte prolongée pour le 
pouvoir entre la Finlande et le Gouvernement Provisoire. Le 6 juil- 
let, la Diète vota, à la majorité des voix social-démocrates, une 
loi en vertu de laquelle le grand-duc de Finlande (1) ayant abdiqué, 
le pouvoir suprême passait à la Diète et la juridiction du Gouver- 
nement Provisoire ne s'étendait qu'aux relations extérieures, à la 
législation et à l'administration militaires. Cette décision répondait 
en quelque mesure au vote des Congrès des Soviets revendiquant 
pour les Finlandais, avant même que l'Assemblée Constituante 
se fut prononcée, une indépendance absolue avec les restrictions 
énoncées plus haut. A cet acte, impliquant de fait pour la 
Finlande la séparation de la Russie, le Gouvernement répondit 
par la dissolution de la Diète qui, d'ailleurs, se réunit de nouveau 
de son chef au mois de septembre. 

Cette lutte se poursuivit tantôt en s'aggravant, tantôt en s'attè- 
nuant, suivant le baromètre politique de Pétrograd (les crises minis- 
térielles). Quoi qu'il en soit, les hommes politiques de Finlande 
misaient — sans tenir aucun compte des intérêts de l'Etat dans son 
ensemble et ne disposant d'aucune force armée, — uniquement sur la 
loyauté ou, plutôt, sur la faiblesse du Gouvernement Provisoire. 

Les choses n'allèrent pas jusqu'à une insurrection ouverte ; 
si non pour des motifs de loyauté, du moins par crainte des con- 
séquences d'une lutte intestine, surtout conduite avec les pro- 
cédés dont on pouvait s'attendre des masses indisciplinées des 
soldats et des marins, la partie raisonnable de la population maintint 
le pays dans certaines limites. 

Les mois de mai et de juin furent remplis de la lutte pour le 
pouvoir entre le Gouvernement et la Rada Centrale arbitrairement 
constituée dans l'Ukraine. De plus, le Congrès militaire Panu- 
krainien, qui se réunit, sans autorisation, le 8 juin, exigea du Gouver- 
nement l'acceptation immédiate de toutes les revendications de 
la Rada Centrale et des Congrès, proposant en même temps à la 
Rada de ne plus s'adresser au Gouvernement, mais d'entreprendre 



(1) On sait que c'était un des titres de l'empereur de Russie {Note du 
traducteur). 



— 103 — 

immédiatement l'élaboration du régime autonome de l'Ukraine. 
Le 11 juin, la Rada promulgua un édit sur l'autonomie de l'Ukraine 
et constitua un secrétariat (Conseil des Ministres) sous la présidence 
de Vinnitchenko . Les négociations conduites par les envoyés du 
Gouvernement Provisoire, les ministres Kerensky, Terestchenko 
et Tsérételli, aboutirent à la déclaration du 2 juillet dans laquelle 
le Gouvernement, devançant la décision de l'Assemblée Consti- 
tuante, reconnaissait, à quelques réserves près, l'autonomie de 
l'Ukraine. 

En s'emparant peu à peu de l'administration, la Rada et le 
secrétariat amenaient une dualité de pouvoir sur les lieux, dis- 
créditaient le pouvoir panrusse, provoquaient des dissensions intes- 
tines et fournissaient des justifications morales à ceux qui refusaient 
de faire leur devoir de citoyen et de soldat vis-à-vis de la Patrie 
commune. Pis que cela : dès le commencement de son existence, 
la Rada Centrale manifesta des sympathies progermaniques et, par 
l'intermédiaire de 1' « Union pour la libération de l'Ukraine », entre- 
tint, sans aucun doute, des rapports avec les états-majors des puis- 
sances centrales. Considérant les nombreux documents et témoi- 
gnages recueillis par le Grand Quartier, les demi-aveux faits par 
Vinnitchenko à un correspondant français au sujet des sentiments 
germanophiles au sein de la Rada, et, enfin, le rapport qui me fut 
présenté par le procureur général près la cour de Kiev, à la fin 
d'août 1917, je ne doute point du rôle criminel de la Rada. Le 
procureur général se plaignait de ce que la désorganisation totale 
des services de contre-espionnage et des enquêtes judiciaires em- 
pêchait le ministère public d'éclaircir dûment la situation, mais 
que « toutes les traces de l'espionnage allemand, de la propagande 
allemande, des séditions parmi les troupes ukrainiennes, de la 
circulation occulte de sommes dont l'origine austro-allemande ne 
laissait aucun doute... toutes ces traces remontaient à la Rada 
Centrale et s'y perdaient». 

* * 

Le Ministère de l'Intérieur, qui, autrefois, avait détenu le 
pouvoir autocratique dans sa plénitude et suscité la haine 
générale, passa alors à l'autre extrême : au fond, il s'effaça complè- 
tement. Ses fonctions désagrégées se répartirent entre des orga- 
nisations locales qui ne tenaient leur pouvoir que d'elles-mêmes. 

L'histoire des organes du Ministère de l'Intérieur a beaucoup de 
points de ressemblance avec le sort du commandement militaire. 

Le 5 mars, le ministre-président donna l'ordre de relever de leurs 
fonctions tous les « gouverneurs » (préfets) et « ispravniks » (commis- 
saires de police ruraux) et de les remplacer, en quahté de commis- 
saires du Gouvernement, parles présidents des « oupravas » (adminis- 



— 104 — 

trations électives) départementaies et de district. En même tempe, 
la police devait être remplacée par la milice, dont l'organisation 
incombait aux institutions publiques représentatives. Cette mesure, 
déterminée par la haine générale qu'inspiraient les agents de l'an- 
cien pouvoir, fut, au fond, la seule manifestation réelle de la vo- 
lonté du Gouvernement, puisque jusqu'au mois de septembre la 
compétence des commissaires ne fut pas déterminée par la loi, et 
que les instructions et les ordonnances du Gouvernement n'eurent, 
en somme, qu'un caractère théorique, la vie suivant ses propres 
voies, réglée ou, plutôt, désorganisée qu'elle était par la juridiction 
révolutionnaire locale. 

Les fonctions des commissaires du Gouvernement demeurèrent, 
dès les premiers jours, lettre morte. N'ayant à leur disposition ni 
force, ni autorité, ils étaient devenus nuls et tombèrent sous l'en- 
tière dépendance des organisations révolutionnaires. Le moindre 
« vote de blâma » mettait fm, en fait, à l'activité du commissaire. 
Les organisations en élisaient un autre, et la confirmation du Gou- 
vernement Provisoire n'était qu'une simple formalité. C'est ainsi 
que, pendant les premières six semaines, on élimina 17 commissaires 
départementaux et un grand nombre de commissaires de district. 
Pius tard, au mois de juillet, le suppléant du ministre de l'Inté- 
rieur, Tsérételli, régularisa ce procédé en invitant, par une cir- 
culaire, les Soviets et les Comités locaux à désigner les candidats 
qu'ils désireraient substituer aux commissaires ne satisfaisant pas 
à leur tâche. C'est ainsi qu'il lïy eut plus, en province, de repré- 
sentants du pouvoir central. 

Au commencement de la révolution, les organisations dites 
« comités publics » ou « conseils des organisations publiques » incar- 
naient réellement le principe public, tels furent la représentation de 
l'Union des villes et des Zemstvos (états provinciaux), des muni- 
cipalités, des unions professionnelles, des Sociétés coopératives, 
de la magistrature, etc. Mais la situation empira considérablement 
lorsque ces « comités publics » dégénérèrent en organisations de classe 
etdeparti.Lepouvoirlocal passa aux Soviets et, par endroits, aux 
municipalités socialistes « démocratisées » par contrainte, avant 
la promulgation de la loi, et différant fort peu des Soviets à moitié 
boichevistes. 

Les statuts promulgués le 15 avril et stipulant l'organisation de 
l'administration municipale autonome, comportaient les thèses 
essentielles que voici : 

1. — Le droit électoral passif et actif appartient à tous les citoyens 
et à toutes les citoyennes ayant atteint l'âge de 20 ans ; 

2. — 'Il n'existe aucun cens de séjour; 

3. — Les élections sont proportionnelles; 

4. — Les militaires jouissent de leurs droits électoraux dans 
l'endroit où ils tiennent garnison. 

Je n'examinerai pas ces normes, les plus démocratiques, peut- 



— 105 — 

être de toutes celles que connaît le droit municipal. L'expérience 
pratique de leur application manque. J'indiquerai seulement un 
phénomène de la réalité russe déformée, phénomène qui accom- 
pagna la mise en exécution des statuts en question, en automne 
1917. La liberté des élections ne fut dans bien des endroits qu'une 
dérision sanglante. Gomme règle presque générale en Russie, tous 
les groupements non socialistes, y compris ceux qui étaient poli- 
tiquement neutres, furent déclarés suspects et persécutés. Ils ne 
pouvaient pas faire de propagande, leurs réunions étaient sabotées; 
des abus flagrants avaient lieu au cours de la procédure électorale ; 
quelquefois même, des violences directes étaient exercées contre 
les représentants de ces groupements : ils étaient malmenés et leurs 
listes électorales détruites. Cependant, la masse des soldats des 
nombreuses garnisons, foule turbulente et dûment « travaillée » 
par la propagande, hôtes fortuits de la ville, qui ne s'y trouvaient 
parfois que depuis la veille, se précipitait aux urnes, qu'elle rem- 
plissait de listes des candidats des partis extrémistes, hostiles à l'idée 
même de l'État. Il arriva que des unités militaires, arrivées après 
le vote, réclamèrent des réélections, appuyant leur prétention de 
menaces, sinon de meurtres. Certes, la présence, à Pétrograd, d'une 
immense garnison en décomposition ne fut pas sans influencer 
les élections à la Douma (Conseil municipal) de la capitale où les 
bolcheviks obtinrent 67 places sur 200. 

Le pouvoir se taisait : pour qu'il eût la parole, il lui eût fallu 
l'existence. 

La petite bourgeoisie, les travailleurs intellectuels, bref, la 
démocratie urbaine, dans le sens le plus large de ce mot, apparais- 
sait dans cette lutte révolutionnaire comme le parti le plus faible, 
nécessairement vaincu. Tous les faits précurseurs du sanglant 
régime bolcheviste — émeutes, séditions, séparation des « répu- 
bliques », — - avaient les répercussions les plus pénibles sur la vie 
de cette démocratie. L' « autodétermination » des soldats ins- 
pirait la terreur, la force brutale et destructive primait tout, ren- 
dait extrêmement difTicile et même tout à fait impossible la 
circulation dans le pays, car tous les chemins de fer étaient accaparés 
par les déserteurs. L' « autodétermination » des ouvriers, en faisant 
monter les prix d'une façon inconsidérée, empêchait de satisfaire 
aux besoins en objets de première nécessité. L' « autodétermination » 
de la campagne arrêtait l'arrivage des vivres et condamnait la 
population urbaine à la famine. Je ne parle pas des souffrances 
morales d'une classe exposée aux outrages et aux humiliations. 
La révolution permit à tous d'espérer que les conditions de leur 
vie seraient améliorées, hormis à la démocratie bourgeoise. Car 
il n'y a pas jusqu'aux conquêtes morales — liberté de la parole, 
de la presse, des réunions, etc. — qui ne fussent bientôt devenues 
le privilège exclusif de la démocratie révolutionnaire. Et si la 
bourgeoisie supérieure (supérieure, bien entendu, au point de vue 



— 106 — 

intellectuel), eut une certaine organisation, telle que le parti consti- 
tutionnel-démocrate (cadet), la petite bourgeoisie (démocratie 
bourgeoise) était privée, par contre, de toute organisation, de tout 
moyen de lutte organisée. Les municipalités autonomes et « démo- 
cratiques », perdaient — non point en vertu de la nouvelle loi 
municipale, mais par la force de la pratique révolutionnaire — 
leur forme largement démocratique et revêtaient le caractère 
d'organes de classe du prolétariat, soit de représentations 
des partis purement socialistes étrangers à la masse de la po- 
pulation. 

* 
* * 

Le « self-government » du [district et du village revêtit, dans 
la première période de la révolution, un caractère analogue. Vers 
l'automne, il devait assumer les formes d'un système démocra- 
tique d'administration provinciale basé à peu près sur les mêmes 
principes que l'administration municipale ; la compétence de la 
moindre circonscription — l'administration du volost (canton) — 
s'étendait à toutes les questions économiques locales, à l'instruc- 
tion et au service d'ordre et de sécurité publique. En fait, le village 
se trouvait gouverné — s'il est permis d'employer ce mot en par- 
lant d'un état d'anarchie — par un mélange très hétéroclyte d'or- 
ganisations révolutionnaires et d'organisations traditionnelles, 
telles que congrès des paysans, comités de ravitaillement et agraires, 
« conseils populaires », réunions des villageois, etc. Tout cela était 
souvent dominé par une autre organisation inédite — celle des 
déserteurs. Du moins, l'Union Panrusse des paysans a confirmé cette 
déclaration, qui venait de la gauche et, par conséquent, était suffi- 
samment compétente : « Tout notre travail pour la constitution 
de divers comités n'aura aucune valeur tant que ces organes publics 
se trouveront sous la menace constante d'une pression exercée 
par des bandes armées, accidentellement organiséc^ ». 

La question principale, sinon la seule, qui émouvait profondé- 
ment l'âme du paysan, qui effaçait à ces yeux tous les autres phé- 
nomènes et événements, était cette question douloureusement 
mûrie par des siècles de souffrances : La question de la terre. 

Extrêmement complexe et embrouillée, elle revenait maintes 
fois à la surface lors de vaines tentatives de soulèvement et de 
violences réprimées d'une façon implacable et sanglante. Dès les 
années de la première révolution (1905-1906) la vague des troubles 
agraires qui déferla sur la Russie et, s'exerçant sur les propriétés 
foncières, laissa derrière elle une traînée d'incendies et de dépré- 
dations, faisait pressentir les désordres qui accompagnèrent plus 
tard la révolution de 1917. C'est une question assez compliquée que 
de savoir quels motifs poussaient les propriétaires fonciers (« po- 
miestchiks ») à défendre leurs droits aussi passionnément et vio- 



— 107 — 

lemment qu'ils le firent : était-ce atavisme, attachement naturel 
à la terre, intérêts de l'Etat commandant le perfectionnement de 
la culture, désir de conserver leur influence directe sur le peuple 
ou, simplement, intérêt égoïste ?... Ce qui est certain, c'est que 
la réforme agraire est survenue trop tard. Les trop longues années 
d'oppression et de misère qui avaient pesé sur les paysans et, sur- 
tout, la terrible obscurité intellectuelle et morale dans laquelle le 
pouvoir et les classes dirigeantes avaient tenu la population rurale, 
ne faisant rien pour l'instruire, tout cela devait fatalement aboutir 
au châtiment historique... 

Pour ce qui est de l'idée fondamentale de la réforme agraire, 
tout le monde se trouvait d'accord. Toute la démocratie libérale, 
la bourgeoisie, la démocratie révolutionnaire et le Gouvernement 
Provisoire se prononçaient, d'une façon très explicite, pour o le 
transfert de la terre entre les mains de ceux qui la travaillent ». 

Avec la même unanimité, tous ces éléments reconnaissaient 
que la question devait être résolue par la voie législative et que 
sa solution appartenait à l'Assemblée Constituante. 

Une dissension, dissension irréductible, survint lorsqu'il fallut 
déterminer la nature même de la réforme agraire. Les milieux libé- 
raux de la société russe se prononçaient pour la propriété privée (1) 
— idée qui s'emparait de plus en plus de la classe paysanne — et 
exigeait la disirihuiion de lois aux paysans et non un partage géné- 
ral ; tandis que la démocratie révolutionnaire insistait, dans toutes 
ses organisations de parti, de classe et professionnelles, sur la thèse 
énoncée, le 28 mai, par le Congrès Panrusse des Paysans, auquel 
avait pris part le ministre Tchernov : « toutes les terres... doivent 
devenir propriété nationale en vue d'une jouissance égalitaire, Sâns 
aucune indemnité ». Cette résolution, d'origine socialiste-révolu- 
tionnaire, jeta du trouble dans la question. Les paysans ne pou- 
vaient ou ne voulaient pas la comprendre. Foncièrement proprié- 
taires d'instinct, ils n'admettaient pas la nationalisation. Vu 
l'énorme quantité de paysans sans terre, l'existence de 20 millions 
de ménages paysans, et l'étendue des terres arables non-paysannes 
n'étant que de 45 millions de dessiatines, — la « jouissance égali- 
taire » menaçait de déposséder de leur terre des millions de paysans 
dont le lot était supérieur à la norme «de travail» et même à celle «de 
consommation», et le partage général risquait de se transformer en 
une sanglante et interminable lutte intestine. Cette circonstance 
fut plus tard prise en considération par les social-démocrates eux- 
mêmes, qui votèrent, vers >a fm d'août, une résolution sur la ques- 
tion agraire impliquant le maintien de la petite propriété 
foncière, sous cette réserve qu'elle ne pourrait être transférée qu'aux 
organes du self-government ou à l'Etat. 

Ne se croyant pas autorisé à résoudre les questions fondamen- 



(1) Le parti cadet admettait la nationalisation du sous-sol et des forêts. 



— 108 — 

taies de la constitution agraire et, harcelé cependant, par la poussée 
spontanée des masses, le Gouvernement Provisoire transféra ses 
droits en partie au Ministère de l'Agriculture et en partie au Comité 
Agraire Central constitué sur les bases de la représentation la 
plus démocratique ; ce dernier, chargé de réunir les données et de 
préparer la réforme agraire, devait, en outre, régler les rapports 
agraires existants. En fait, l'administration des terres — leur uti- 
lisation, expropriation, les relations de fermage, les conditions d'em- 
bauchage de la main-d'œuvre — passa aux comités agraires can- 
tonaux, organes composés souvent d'éléments ignorants (les 
intellectuels étant pour la plupart éliminés), trop intéressés et 
n'ayant aucune idée de la nature ni des limites de leur compétence. 
Pendant que le ' Gouvernement Provisoire déclarait inad- 
missible tout acte arbitraire et insistait sur la nécessité de garder 
intact le fonds de terrains disponibles jusqu'à la convocation de 
l'Assemblée Constituante, les organes représentatifs centraux et 
le ministère de Tchernov favorisaient franchement la «jouissance 
provisoire des terres », nom donné par euphémisme aux mainmises 
arbitraires, expliquant ces actes par la nécessité, « dans l'intérêt 
de l'Etat », d'utiliser toutes les terres en vue de l'ensemencement. 
La propagande la plus active exercée à la campagne par des re- 
présentants irresponsables des milieux socialistes et anarchistes 
complétait l'œuvre de Tchernov. 

Les résultats de cette politique ne tardèrent pas à se manifester. 
Le suppléant du Ministre de l'Intérieur, Tsérételli, constatait 
dans une des circulaires adressées aux commissaires départemen- 
taux (1), l'existence, à la campagne, d'une anarchie absolue: 
« Mainmises, labour des champs appartenant à autrui, débauchage 
d'ouvriers ; exigences économiques dépassant les forces des culti- 
vateurs auxquels elles sont présentées ; le bétail de race est détruit; 
le matériel saccagé ; des exploitations de haute culture se perdent; 
les forêts sont coupées ; les matériaux forestiers et les stocks de 
bois destinés à l'exportation sont saisis et pillés. En même temps, 
les cultivateurs privés laissent leurs champs en friche ; les moissons 
et les fenaisons ne sont pas faites .» Le Ministre accusait les comités 
locaux et les congrès des paysans d'organiser des mainmises arbi- 
traires et concluait que les conditions dans lesquelles était pour- 
suivie l'exploitation agricole et forestière, « menaçaient de maux 
innombrables l'armée, le pays et l'existence même de l'Etat ». 

Si l'on ajoute à ce tableau les incendies, les meurtres, les lyn- 
chages, le sac des manoirs contenant quelquefois des trésors d'une 
valeur historique incalculable, on aura une idée complète de la 
vie de la campagne à l'époque dont je parle. 

Ainsi, la question delà grande propriété foncière avait absolument 
dépassé le cadre des intérêts égoïstes et bornés. Et cela d'autant plus 



(1) Circulaire du 17 juillet. 



— 109 — 

que les violences étaient exercées non seulement sur les 
grands propriétaires (« pomiestchiks »), mais encore sur les 
paysans, cultivateurs aisés et fermiers. Ceci se faisait soit par ordre 
des comités, soit à leur insu. Souvent un village marchait contre 
l'autre. Il ne s'agissait plus du transfert des richesses de telles 
mains dans telles autres, d'une classe à une autre, mais de leur 
destruction, de la ruine de la culture agricole et du bouleversement 
économique de l'État. Ce fut le déchaînement d'une force élémen- 
taire. Les comités cantonaux n'étaient aucunement capables 
d'endiguer cette force. On ne pouvait procéder à aucune instruc- 
tion, les magistrats n'osant pas s'aventurer à la campagne. La 
justice ne fonctionnait plus : aussi ses verdicts n'auraient point 
trouvé d'exécutants. Et le village abandonné à lui-même et à la 
propagande des extrémistes était le jouet de passions mûries 
depuis trop longtemps et rebelles à tout bien. On avait refoulé 
l'essor de la vie. Et la vie prenait sa revanche. 

Ces actes de mainmise et de partage faisaient accroître irré- 
sistiblement les instincts de propriété de la classe paysanne. Son 
idéologie renversait tous les projets de la démocratie révolutionnaire 
et, transformant les paysans en une classe de petite bourgeoisie, 
menaçait de retarder pour longtemps le triomphe du socialisme. 
La campagne s'était enfermée dans le cercle étroit de son existence 
familière et, absorbée par le « grand partage », ne s'intéressait nulle- 
ment ni à la guerre, ni à la politique, ni aux questions sociales 
dépassant les limites de ses intérêts. La guerre lui prenait et lui 
estropiait ses travailleurs ; aussi la guerre pesait-elle aux cam- 
pagnards. Le pouvoir l'empêchait de s'emparer des terres et 
gênait, par ses monopoles et ses prix fermes, l'écoulement du blé ; 
aussi la campagne prit-elle le pouvoir en grippe. La ville cessa de 
fournir les produits industriels et les marchandises, et la cam- 
pagne s'isola de la ville réduisant et, parfois, suspendant ses envois 
de blé. La seule « conquête » parfaitement réelle de la révolution 
était en quelque mesure réalisée, et ceux qui en avaient profité 
attendaient, quelque peu embarrassés et incertains, ce que le 
futur pouvoir déciderait de la façon arbitraire dont ils avaient 
tranché la question agraire. 

Dans ces conditions, le bolchevisme prolétarien se trouva 
déplacé et hors d'usage à la campagne. Son rôle actif se borna, par 
conséquent, à soutenir l'anarchie rurale, à justifier les mainmises 
arbitraires et à compromettre l'autorité du Gouvernement Provi- 
soire . 

En agissant ainsi, les bolcheviks cherchaient à créer dans la 
masse paysanne un parti sinon favorable à leurs intentions, du 
moins neutre dans la lutte décisive qu'ils allaient entreprendre 
pour la conquête du pouvoir. 

* 



— 110 — 

Un des actes du Gouvernement qui compliqua singulièrement 
le cours normal de la vie nationale, fut le décret du 17 avril abo- 
lissant la police générale. Au fond, cet acte ne faisait que consacrer 
une situation qui s'était établie un peu partout dès les premiers 
jours de la révolution et qui résultait de la haine populaire contre 
les organes exécutifs de l'ancien pouvoir, cette haine étant surtout 
professée par ceux qui, après avoir le plus souffert de l'oppression 
et de l'arbitraire de la police, se voyaient subitement portés à la 
tête du mouvement populaire. Ce serait peine perdue que de dé- 
fendre l'ancienne police russe. Sa mauvaise réputation n'a été 
quelque peu atténuée que par comparaison avec la milice et les 
tchékas (1)... De même, il aurait été inutile, à l'époque dont je parle, 
de s'opposer à son abolition; celle-ci s'imposait par des motiis d'ordre 
psychologique . Cependant, il est certain que l'ancienne police 
s'inspirait dans ses actes moins de ses convictions politiques 
que des exigences de ceux qui la faisaient vivre ainsi que de 
ses propres intérêts. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que les 
gendarmes et les policiers, persécutés, insultés, traqués et enrôlés 
de force dans l'armée y soient devenus un élément de démorali- 
sation. Pour justifier ses propres torts, la démocratie révolution- 
naire exagérait à outrance le rôle « contre-révolutionnaire » de ces 
éléments ; cependant, il est parfaitement juste que beaucoup 
d'anciens agents de la police et de la gendarmerie ont choisi, 
peut-être par esprit de conservation, le métier qui offrait alors les 
plus grands avantages : celui d'agitateurs et de démagogues. 

Examinons les faits. 

En pleins troubles populaires, lorsque le nombre des crimes 
s'était sensiblement accru et que les garanties assurant la sécu- 
rité personnelle et publique des citoyens n'existaient pour ainsi 
dire pas, l'abolition de la police fut une véritble calamité. La 
milice qu'on lui substitua n'était même pas un succédané, mais 
plutôt une caricature de la police. Tandis que dans les Etats occi- 
dentaux on applique le principe de l'unification de la police sou- 
mise à un organe central, le Gouvernement Provisoire subordonna 
la milice aux administrations municipales et provinciales. Les com- 
missaires du Gouvernement n'avaient que le droit de s'en servir 
pour l'accomplissement de missions légales. 

D'après le témoignage autorisé du chef de la Direction Centrale 
de la milice, il arrivait souvent qu'on enrôlait dans ses rangs et 
même parmi ses chefs d'anciens criminels de droit commun récem- 
ment évadés du bagne... 

Quant aux administrations cantonales, il leur arrivait de ne pas 
organiser de milice du tout, laissant à la campagne le soin de s'ad- 
ministrer comme bon lui semblait. 



(1) t Commissions extraordinaires», sûreté générale bol cheviste (Note 
du traducteur). 



— 111 — 

Dans son message au peuple du 25 avril, le Gouvernement 
Provisoire déclarait avec beaucoup de justesse, en parlant de la 
situation du pays, que «la consolidation de nouveaux liens sociaux 
destinés à en assurer la cohésion était devancée par le processus 
de désagrégation résultant de l'effondrement de l'ancien régime ». 
Cette disproportion trouvait une répercussion fatale dans tous les 
domaines de la vie nationle. 



CHAPITRE XIII 

L'œuvre du Gouvernement Provisoire. 
Ravitaillement, industrie, transports, finances. 



Dés le commencement du printemps de 1917 la pénurie des 
vivres, dans l'armée et dans les villes, s'était sensiblement aggravée. 

Dans un de ses appels aux paysans, le Soviet déclarait : a Les 
ennemis de la liberté, partisans du tsar déchu, profitent, pour 
saper notre liberté et la vôtre, du manque de pain dans les villes, 
manque qu'ils ont eux-mêmes causé. Ils prétendent que c'est la 
révolution qui a laissé le pays sans pain... » Cette explication sim- 
pliste à laquelle la démocratie révolutionnaire recourait dans 
tous les cas de désorganisation grave de la vie nationale, péchait 
par son caractère trop unilatéral. En dehors de l'héritage laissé par 
l'ancien régime et des conséquences inévitables de trois années 
de guerre — celle-ci ayant presque totalement suspendu l'im- 
portation des machines agricoles et amené la réduction de la sur- 
face ensemencée en conséquence de la mobilisation d'un grand 
nombre de travailleurs de la terre, — il y avait beaucoup d'autres 
raisons qui contribuaient à la crise du ravitaillement, survenue dans 
le pays le plus riche en blé et dont la situation, sous ce rapport, 
était, en automne, officiellement taxée de catastrophique. Parmi 
ces raisons, les principales étaient : la politique de ravitaillement du 
Gouvernement Provisoire et les fluctuations des prix fermes ; la 
dépréciation du rouble et la hausse énorme des prix des objets de 
première nécessité, hausse qui ne répondait nullement aux prix 
fermes du blé et qui s'expliquait, en plus des conditions économiques 
générales, par l'augmentation continuelle des salaires dans l'in- 
dustrie ; la politique agraire du Gouvernement, l'ensemencement 
insuffisant des champs et les troubles ruraux ; la désorganisation 
des transports ; l'éhmination totale de l'appareil du commerce (1), 
l'œuvre entière de ravitaillement étant confiée aux comités de 
ravitaillement, organes foncièrement démocratiques, mais, à l'ex- 
ception peut-être des représentants de la coopération, n'ayant 
aucune espèce d'expérience dans la matière et, en tout cas, n'ayant 



(1) Au mois d'août, nous trouvons déjà,^dans une déclaration de la 
démocratie révolutionnaire, la revendication tendant à faire participer 
l'appareil du commerce au ravitaillement du pays, sans renoncer toutefois 
au monopole. 



— 113 — 

fait preuve d'aucune capacité créatrice. On pourrait citer encore 
beaucoup de causes, grandes et petites, qui, pour parler objecti- 
vement et sans parti pris, se résument toutes en cette formule 
laconique : l'ancien régime, la guerre et la révolution. 

Le 29 mars, le Gouvernement Provisoire décrétait le monopole 
du blé. Tout l'excédent de blé, après défalcation des quantités 
normales indispensables pour la consommation du producteur, 
pour l'ensemencement et pour la nourriture du bétail, devait 
être livré à l'Etat. En même temps, le Gouvernement augmentait 
de nouveau les prix fermes du blé et promettait de régler de même 
les prix de tous les objets de première nécessité, tels que fer, tissus, 
cuirs, pétrole, etc. Cette dernière mesure, que tout le monde recon- 
naissait pour juste et à laquelle le Ministre du ravitaillement, Pièché- 
khonov, attachait une très grande importance psychologique, ne 
put être réalisée dans l'état de désorganisation générale où se 
débattait le pays. 

Le pays fut couvert d'un immense réseau d'organisations de 
ravitaillement, dont les frais atteignaient 500 millions de roubles 
par an, mais qui furent impuissantes à venir à bout de leur tâche. 

La campagne, qui avait cessé de payer les impôts et les fermages; 
qui était saturée de papier-monnaie en échange duquel elle n'obte- 
nait pas de marchandises équivalentes, la campagne empêchait 
l'arrivage du blé. La propagande et les appels ne produisaient aucun 
effet ; il fallut, par endroits, recourir à la force . 

Finalement, dans son appel publié le 29 août, le Gouvernement 
fut amené à constater la situation très grave du pays : les réserves 
de vivres diminuent sans cesse ; « les villes, des départements 
entiers et le front lui-même éprouvent un manque sensible de pain, 
encore qu'il y en ait assez dans le pays (1) » ; nombreux sont ceux 
qui n'ont pas encore livré la récolte de l'année dernière et ceux qui 
font de la propagande pour empêcher les autres de faire leur devoir. 
Afin de « parer au danger mortel suspendu sur la Patrie », le Gou- 
vernement, une fois de plus, augmentait les prix fermes, mena- 
çait les réfractaires de mesures de rigueur et promettait à nouveau 
de faire le nécessaire pour régler les prix et la répartition des objets 
indispensables à la campagne. 

Cependant, le cercle vicieux des divers intérêts politiques, 
sociaux et de classe, se rétrécissait de plus en plus autour du Gou- 
vernement, paralysant sa volonté et son activité. 

Non moins grave était l'état de l'industrie qui se précipi- 
tait vers la ruine. Ici encore, de même que dans la question 



(1) L'exportation annuelle du blé russe à l'étranger était, avant la 
guerre (de 1909 à 1914), de 870 millions de pouds en moyenne. 



8 



— 114 — 

du ravitaillement, on ne peut expliquer la crise par des phéno- 
mènes d'une seule catégorie, ainsi que le faisaient dans leurs accu- 
sations réciproques les industriels et les commerçants d'une part, 
et les ouvriers de l'autre, ceux-ci reprochant à ceux-là leurs béné- 
fices de rapine et un sabotage tendant à faire échouer la révolution ; 
à quoi les industriels répliquaient en accusant les ouvriers de fai- 
néantise et de prétentions excessives, tendant à exploiter la révolu- 
tion dans leur intérêt égoïste. 

Les causes de la crise peuvent être classées en trois catégories. 

Dès avant la guerre, à la suite de multiples conditions poli- 
tiques et économiques, y compris le peu d'attention que le 
pouvoir prêtait au développement des forces productrices du pays, 
notre industrie se trouvait dans une situation instable et dépendait, 
dans une large mesure, des marchés étrangers, même en ce qui 
concernait des marchandises que l'on pouvait, semblait-il, produire 
dans le pays. Ainsi, en 1912, l'industrie russe s'était ressentie 
d'un manque considérable de fonte et, en 1913, d'une crise sérieuse 
des combustibles ; l'importation des métaux passa de 29 % en 
1908, à 34 % en 1913 ; avant la guerre, 48 % de notre coton venait 
de l'étranger ; pour une production globale de 5 millions de pouds 
de tissus, on avait besoin de 2,75 millions de pouds de laine étran- 
gère, etc. (1). 

La guerre eut, incontestablement, une influence profonde sur 
la situation de l'industrie : l'importation normale se trouvait sus- 
pendue et nous perdions les mines houillères de Dombrovo ; les 
transports et, par conséquent, l'arrivage du combustible et des 
matières premières, se trouvaient réduits du fait des nécessités 
des transports stratégiques ; la plupart des usines et des fabriques 
travaillaient pour les besoins de la défense nationale ; les mobi- 
lisations successives diminuaient la quantité et la qualité de la 
main-d'œuvre, etc. Au point de vue économique, cette miUta- 
risation de l'industrie pesait lourd à la population, car, d'après 
les calculs du ministre Pokrovsky, l'armée absorbait de 40 à 50 % 
de toutes les richesses matérielles produites par le pays (2). Enfin, 
au point de vue social, la guerre avait accentué la dissension entre 
deux classes, celle des industriels et des commerçants, d'une part, 
et celle des ouvriers de l'autre; tandis que les uns touchaient des 
bénéfices scandaleux (3) et s'enrichissaient à vue d'œil, la situation 



(1) Les données statistiques citées dans cet article sont empruntées 
au rapport du professeur G....r, en 1920, et aux déclarations de Koutler, 
Chingarev, Pokrovsky, Skobelev, etc., en 1917. 

(2) Entre autres, 75 % des tissus fabriqués allaient à l'armée. 

(3) A la fin de novembre 1916, on révéla, du haut de la tribune de la 
Douma d'Empire, quelques-uns de ces « bénéfices de guerre » pour l'année 
1915-1916 : la Société Hiabouchinsky : 75 % de bénéfice net ; la Manufac- 
ture de Tver : 111 % ; la Cuivrerie de la Société Koltchouguine : 12, 2 mil- 
lions de roubles pour un capital social de 10 millions. 



— 115 — 

des autres se trouvait empirée, l'état de guerre ayant suspendu 
certaines garanties professionnelles et attaché les ouvriers mobi- 
lisés à des entreprises déterminées. D'autre part, les conditions 
de l'existence étaient devenues plus pénibles, en raison de la hausse 
générale des prix et des difficultés de ravitaillement. 

Dans ces conditions anormales, l'industrie russe parvenait 
cependant, tant bien que mal, à remplir sa tâche. Ce fut la révo- 
lution qui lui porta le coup décisif, lequel détermina sa déchéance 
et sa disparition. L'œuvre législative du Gouvernement Provi- 
soire partait de deux principes : d'une part, il était reconnu indis- 
pensable que le Gouvernement exerçât son contrôle sur la vie éco- 
nomique du pays et la réglât au moyen d'une imposition rigou- 
reuse des bénéfices « de guerre » des industriels ; qu'il organisât 
également la répartition des combustibles, des matières premières 
et des vivres. Cette dernière mesure mettait en fait, en dehors de 
la vie économique du pays, la classe des industriels et des commer- 
çants et lui substituait des organisations démocratiques. Les béné- 
fices de guerre s'en trouvèrent-ils supprimés ou bien ne firent-ils 
que passer d'une classe à une autre ? Il serait difficile de le dire. 
D'autre part, le Gouvernement se préoccupait de toute façon de 
la protection du travail, élaborant et décrétant des lois relatives 
à la liberté des coalitions, aux Bourses de travail, aux conseils de 
prud'hommes, à l'assurance sociale, etc. 

Malheureusement, l'impatience, la tendance à créer un « droit » 
arbitraire, phénomènes qui s'étaient fait jour à la campagne, se 
reproduisirent dans la même mesure dans les usines et les fabriques. 
Dès les premiers jours de la révolution, les ouvriers instituèrent, 
de leur chef, la journée de 8 heures, les comités des usines, les 
conseils de prud'hommes et, plus tard, le contrôle ouvrier. Mais les 
comités ne surent s'élever à la compréhension des intérêts nationaux 
dans toute leur ampleur, et les conseils de prud'hommes ne surent 
acquérir l'autorité indispensable. La propagande, qui trouvait un 
terrain favorable dans les aspirations égoïstes tant des industriels 
que des masses ouvrières, battait son plein, appliquant dans l'in- 
dustrie les mêmes méthodes que dans l'armée. Ce fut le commence- 
ment de la débâcle générale. Pour y parer, le pouvoir n'avait 
recours qu'à ce seul moyen : les appels. 

Tout d'abord, il arriva la même chose que pour le commande- 
ment de l'armée : l'appareil d'organisation technique fut détruit 
de fond en comble. On élimina en masse les personnes qui se trou- 
vaient à la tête des entreprises (1), on congédia en masse leur per- 
sonnel technique et administratif. Ces destitutions étaient accom- 
pagnées d'insultes, parfois de violences, autant d'actes de vengeance 
pour d'anciens torts réels ou imaginaires. Une partie du person- 



(1) Dans l'industrie de l'Oural, par exemple, sur 20 directeurs des 
entreprises, il ne resta que 4. 



— 116 — 

nel abandonna les entreprises de son plein gré, ne pouvant sup- 
porter la pénible situation morale à laquelle le réduisaient les 
ouvriers. Pauvres que nous étions en techniciens instruits, ces 
procédés faisaient craindre des conséquences irréparables. 
De même que dans l'armée, les comités nommaient souvent, à la 
place du personnel démissionnaire, des gens ignorants, nullement 
préparés à ces fonctions. Par endroits, les ouvriers s'emparaient 
d'une façon absolue des entreprises industrielles et, n'ayant ni 
connaissances, ni moyens, les menaient à la ruine, se condamnant 
au chômage et à la misère. 

Il n'y eut plus, dans les entreprises industrielles, ni discipline 
de travail, ni aucun moyen de contrainte morale, matérielle, 
voire même judiciaire. La seule «conscience de classe» ne 
suffisait pas. Le personnel technique et administratif, ancien 
ou nouvellement élu, était impuissant à diriger la production 
et n'avait pas pour cela l'autorité indispensable, terrorisé qu'il 
était par les ouvriers. Il en résulta que la journée même de 8 heures 
fut, en fait, réduite ; le travail fut exécuté avec une extrême négli- 
gence et le rendement diminua déplorablement. Dès le mois d'avril, 
l'industrie métallurgique de la région de Moscou était tombée dans 
la proportion de 32 % ; le rendement des usines pétersbourgeoises, 
dans la proportion de 20 à 40 % ; au mois de juillet, l'extraction 
de la houille et le rendement global du bassin du Donetz avaient 
baissé de 30 % , etc. L'extraction du naphte à Bakou et à Grozny 
était également désorganisée. 

Mais l'industrie fut surtout atteinte par les exigences mons- 
trueuses relatives à l'augmentation des salaires qui ne répondait ni 
au coût de l'existence, ni au rendement du travail, ni aux moyens 
effectifs des entreprises, exigences de beaucoup supérieures à tous les 
bénéfices extraordinaires. Ainsi, Koutler cite dans son rapport 
au Gouvernement Provisoire, les chifiYes suivants : dans 18 entre- 
prises du bassin du Donetz dont le revenu brut, au cours de la 
dernière année, avait été de 75 millions de roubles, les ouvriers 
avaient exigé une augmentation de salaires atteignant 240 millions 
de roubles par an. La somme totale de l'augmentation des salaires, 
dans toutes les entreprises minières et métallurgiques du Sud, était 
de 800 millions de roubles par an ; dans l'Oural, de 300 milhons de 
roubles à côté d'un chiffre d'affaires ne s'élevant qu'à 200 millions ; 
les salaires supplémentaires dans la seule usine Poutilov attei- 
gnaient, à la fin de 1917, la somme de 90 milhons de roubles. 
Relativement à l'année 1914 les taux des salaires augmentèrent 
dans la proportion de 200 à 300 % et, pour les tisserands de l'in- 
dustrie textile de la région de Moscou, dans la proportion de 500 %. 
Bien entendu, la charge de ces taux revenait pour une forte part 
au trésor, la plupart des entreprises travaillant pour la défense 
nationale. 

En présence d'une pareille tendance de la production industrielle 



— 117 — 

et d'une pareille mentalité des masses ouvrières, les entreprises 
périclitèrent ; un manque considérable d'objets de première néces- 
sité s'ensuivit dans le pays et les prix de ces objets montèrent 
d'une façon vertigineuse. Un des résultats de cette désorganisation 
de la vie économique du pays fut la hausse du prix du pain et la 
résistance qu'opposa la campagne à ravitailler la ville. 

Cependant, le bolchevisme introduisait dans les milieux ouvriers 
un élément de fermentation continuelle, favorisant les instincts 
les plus vils, excitant la haine contre les classes fortunées, sou- 
tenant les exigences les plus démesurées, réduisant à l'impuissance 
toutes les tentatives que firent le pouvoir et les organisations 
démocratiques pour localiser la débâcle de l'industrie. « Tout pour 
le prolétariat, tout par le prolétariat... » Le bolchevisme faisait 
miroiter aux yeux de la classe ouvrière de vastes et alléchants 
espoirs de domination politique et de prospérité économique, qui 
seraient réalisés après le renversement du régime capitaliste, lorsque 
les entreprises, les moyens de production et les richesses auraient 
passé entre les mains d'un pouvoir ouvrier. Et ceci devait arriver 
non pas au terme d'une longue évolution sociale et économique, 
non pas au prix d'une longue l-utte organisée, mais sur-le-champ, 
sur l'heure. L'imagination surexcitée que ne venaient modérer ni 
l'instruction ni l'autorité des organes professionnels dirigeants, 
démoralisés par les bolcheviks et subissant une déchéance pro- 
gressive, suggérait des perspectives séduisantes de vengeance 
pour toute une vie de labeur pénible et abrutissant, ainsi que 
lespoir de participer au bien-être de la vie bourgeoise violem- 
ment abhorrée et tout aussi violemment convoitée. Tout de suite 
ou jamais. Tout ou rien. Et lorsque la vie brisait les illusions, 
lorsque l'implacable loi économique se vengeait par la vie chère, 
par la famine, par le chômage, le bolchevisme y puisait de nou- 
velles raisons d'insister sur la nécessité d'une insurrection, pour 
signaler les causes de la calamité nationale et indiquer les 
moyens d'en finir. Ces causes, il les voyait dans la politi- 
que du Gouvernement Provisoire « défendant le rétablissement 
du joug capitaliste », dans le « sabotage » des entrepreneurs et dans 
la complicité de la démocratie révolutionnaire, qui toute, jusques et 
y compris les mencheviks, s'était « vendue à la bourgeoisie ». Le 
moyen d'en sortir, c'était de faire passer le pouvoir au prolétariat. 

Toutes ces circonstances détruisaient, peu à peu, l'industrie 
russe. 

Cependant, malgré tous ces bouleversements, l'aprovisionne- 
ment de l'armée en munitions et matériel de guerre n'avait pas 
trop souffert de la ruine de l'industrie, grâce, d'une part, à l'accal- 
mie sur le front, et surtout à ce fait que le peu qui restait de la 
production était concentré, avec la plus grande énergie, en vue de 
la satisfaction des besoins de l'armée. C'est ainsi que vers le mois 
de juin 1917, nous disposions de moyens matériels, sinon abondants, 



— 118 — 

du moins suffisants pour une offensive sérieuse. L'importation du 
matériel de guerre par Arkhangel, Mourman et, dans une certaine 
mesure, par Vladivostok, avait quelque peu repris, mais les diffi- 
cultés naturelles des voies maritimes et le fonctionnement défec- 
tueux des lignes de .chemin de fer de Sibérie et de Mourman empê- 
chaient cette importation d'atteindre l'extension voulue, de sorte 
qu'elle ne satisfaisait qu'à 16 % de tous les besoins de la guerre. 
Toutefois, l'administration militaire se rendait fort bien compte 
que nous ne vivions que sur nos anciennes réserves constituées 
grâce à l'élan patriotique et l'effort fourni par le pays en 1916. Au 
mois d'août 1917, la production du matériel de guerre le plus impor- 
tant avait déjà baissé : la fabrication des canons de 60 % . celle des 
obus de 60 % , celle des avions de 80 %. Que la continuation de 
la guerre était, malgré tout, possible, même dans des conditions pires, 
ceci apparaît avec la plus grande évidence du fait que le Gouver- 
nement soviétique a, pendant trois ans, pour la plus grande partie 
alimenté ses guerres, avec les réserves qui lui étaient échues en 1917 
et en partie grâce aux débris de l'industrie russe ; il est vrai que les 
bolcheviks y parviennent surtout en réduisant la consommation 
à des proportions qui nous ramènent aux formes primitives de 
l'existence humaine. 

* 

Les transports se désorganisaient également. Déjà au mois de 
mai 1917, à l'un des congrès périodiques des cheminots, au Grand 
Quartier, j'ai entendu le rapport de M. Ghoubersky, confirmé par 
de nombreux spécialistes et constatant que si les conditions géné- 
rales ne changeaient pas, nos transports s'arrêteraient dans six 
mois. La pratique a tourné en dérision les théories : pendant trois 
ans, malgré les conditions incroyables de guerre civile et de régime 
bolcheviste, les chemins de fer continuent à fonctionner ; certes, 
ils ne servent presque pas aux besoins de la population, mais ils 
remplissent leur destination stratégique. Cependant, il est certain 
que cette fois on marche non pas à la désorganisation, mais à la 
destruction totale du réseau ferroviaire russe. 

L'histoire de la ruine des chemins de fer reproduit dans le 
détail les étapes que nous avons constatées en parlant de l'armée, 
de la campagne et, surtout, de l'industrie : les conséquences de 
l'ancienne politique ferroviaire essentiellement irrationnelle ; les 
exigences de plus en plus grandes de la guerre ; l'usure du matériel 
roulant et l'anarchie de la soldatesque sur les lignes ; les conditions 
économiques générales, manque de rails, de métaux et de combus- 
tibles ; la « démocratisation » du régime ferroviaire aboutissant 
à la création d'organes collectifs s'emparant du pouvoir, à la désor- 
ganisation des services administratifs et techniques, l'ancien person- 
nel étant en butte aux persécutions; une forte diminution du rende- 






Le transport 



— 119 — 

ment et l'augmentation continuelle des exigences économiques des 
employés et des ouvriers des chemins de fer. Cependant, cette 
histoire présente quelques particularités : tandis que dans tous les 
autres domaines de la vie nationale, l'usurpation du pouvoir d'Etat 
par des organisations privées se heurtait à une opposition, si faible 
qu'elle fût, du Gouvernement, dans l'administration des chemins 
de fer ce procédé était propagé par le Gouvernement lui-même 
dans la personne du Ministre des transports, Nekrassov. 

Ami et inspirateur de Kerensky, successivement ministre des 
transports, ministre des finances, vice-président du Conseil des 
Ministres et suppléant du président, gouverneur général de Fin- 
lande, octobriste, cadet et radical-démocrate, tenant la balance 
entre le Gouvernement et le Soviet, Nekrassov est, parmi les milieux 
dirigeants, la figure la plus sombre et la plus fatale, qui marqua d'un 
sceau indélébile de destruction haineuse tout ce à quoi elle a touché, 
que ce soit la constitution des « Vikgèle >» (1), l'autonomie de l'U- 
kraine ou la tentative de Kornilov... 

Le Ministère n'avait aucun plan général, ni économique ni 
technique, et, d'ailleurs, il eût été difficile de réaliser quelque plan 
que ce soit. Car, dans l'organisation des chemins de fer, autrefois 
forte de sa discipline, Nekrassov voulut introduire « à la place 
des anciens mots d'ordre de coercition et de peur (?), de nouveaux 
principes d'organisation démocratique », en constituant, dans tous 
les services de l'administration des transports, des soviets et des 
comités électifs. Pour les organiser, le Ministre accorda des crédits 
considérables et, par sa fameuse circulaire du 27 mai, conféra à ces 
organes de très larges compétences dans le domaine du contrôle 
public, de la surveillance du fonctionnement des chemins de fer 
et des « instructions » à donner aux membres responsables de l'ad- 
ministration. On promettait également aux organisations de che- 
minots de leur confier plus tard les fonctions administratives... 
« En attendant, le Ministère des transports et les institutions locales 
qui en relèvent devront rigoureusement coordonner leur travail 
avec les avis et les vœux des travailleurs unifies des chemins de 
fer ». Ainsi M. Nekrassov confiait à une organisation privée les 
intérêts les plus graves de l'Etat, — l'orientation de la politique 
ferroviaire, le sort de la défense nationale, de l'industrie et de tous 
les autres domaines de la vie nationale qui dépendaient de l'uti- 
lisation des voies de communication. C'était une mesure qui, 
comme l'a dit un critique contemporain, aurait été juste, si toute 
la population russe n'était composée que de cheminots. 

On est bien obligé de voir dans cette réorganisation, sans pré- 
cèdent dans le monde entier et réahsée par Monsieur Nekrassov 
quelque chose de pis qu'une simple erreur ou aberration d'esprit. 

Les grandes lignes de la politique ministérielle furent inter- 



(1) Comité Exécutif Panrusse de l'Union des Cheminots. 



— 120 — 

prêtées comme elles devaient l'être. Au commencement d'août, 
au congrès de Moscou qui devint l'instrument des partis socia- 
listes de gauche, un des leaders principaux déclara que « l'Union 
des Cheminots devait être absolument autonome et qu'aucun pou- 
voir, sauf les cheminots eux-mêmes, n'avait le droit d'intervenir 
dans leur vie... » Bref, la séparation d'avec l'Etat. 

Ce fut le commencement de la débâcle. Dans le mécanisme 
rigoureusement précis des services des chemins de fer, se trouvait 
introduit, tant au centre que sur la périphérie, un élément inouï 
d'arbitraire dû à la composition fortuite des organisations, basées 
sur le principe de majorité et non sur l'expérience et le savoir faire. 
Je comprends la démocratisation qui consiste à rendre largement 
accessibles aux masses populaires la science, la technique, l'art, 
mais je ne conçois pas la démocratisation de ces conquêtes de 
l'esprit humain. 

Ce fut la disparition de tout pouvoir, de toute discipline du 
travail. Dès le mois de juillet le Gouvernement estima que la 
situation des chemins de fer était catastrophique. 

Après être resté pendant quatre mois à la tête de l'administra- 
tion des transports, Nekrassov quitta ce poste pour s'occuper des 
finances, dont il ignorait le premier mot. Son successeur aux trans- 
ports, Yourénev, entreprit une lutte contre l'usurpation du pouvoir 
par les cheminots, considérant que « l'ingérence des personnes et 
des organisations privées dans les fonctions administratives d'une 
institution gouvernementale était un crime contre l'Etat ». La 
lutte était conduite à l'aide des méthodes ordinaires du Gouver- 
nement Provisoire et ne pouvait reconstituer ce qui était irrévocable- 
ment perdu. Aussi, à la conférence de Moscou, le président de l'Union 
des cheminots, conscient de sa puissance et de son influence, 
déclara-t-il que la lutte entreprise contre les organisations démo- 
cratiques était une manifestation contre-révolutionnaire et que 
l'Union la combattrait par tous les moyens sans exception, sûre 
de « trouver la force d'étoufîer l'hydre de la contre-révolution >«. 

On sait que, par la suite, le « Vikgèle », devenu une organisation 
essentiellement politique, livra Kornilov à Kerensky et Kerensky 
à Lénine et que ce fut lui qui, avec un zèle digne de l'ancienne 
Sûreté générale, organisa la « poursuite >> des captifs évadés de 
Bykhov (1), pour aboutir à une mort sans gloire dans l'étau de 
la centralisation bolcheviste. 

* 
* * 

Reste encore un élément de l'économie nationale, les finances. 
Si Ton peut attacher quelque importance à un plan financier nor- 
mal, celui-ci dépend entièrement de toute une série de facteurs 



(1) Komilov et ses amis. (Note du Iraducteur). 



— 121 — 

essentiels : des conditions politiques générales donnant, au dehors 
et àrintérieur, la certitude delastabilité d'unrégimeetdelasituation 
intérieure du pa^^s ; des conditions stratégiques déterminant le 
degré de la sécurité nationale ; des conditions économiques telles 
que le rendement de la production, la corrélation entre la pro- 
duction et la consommation, les conditions du travail, des trans- 
ports, etc. Le pouvoir, le front, la campagne, l'usine, les transports, 
n'offraient pas les garanties indispensables ; c'est pourquoi, en 
attendant que soit rétabli dans le pays un ordre relatif, le Ministère 
des Finances ne pouvait avoir recours qu'à des palliatifs afin de 
retarder l'effondrement de tout le système monétaire et de l'équi- 
libre budgétaire ébranlé jusqu'aux fondements. 

On considère comme le défaut principal de notre budget d'avant 
guerre ce fait qu'il était basé sur les revenus du monopole de l'eau- 
de-vie (800 millions de roubles) tandis que l'imposition directe 
existait à peine. Avant la guerre, le budget de la Russie atteignait 
3,5 milliards de roubles ; la dette de l'Etat, près de 8,5 milliards ; 
les intérêts seuls que nous payions constituaient près de 400 mil- 
lions ; presque la moitié de cette somme revenait à l'étranger 
absorbant une partie de notre exportation, dont le chiffre global 
était d'un milliard et demi. 

La guerre et l'interdiction de la vente des spiritueux — inter- 
diction survenue au début de la guerre — rompirent complètement 
l'équiUbre de notre budget. Les dépenses de l'Etat, au cours de la 
guerre, se présentent comme suit : 

La deuxième moitié de 1914. ..... 5 milliards de roubles. 

1915 12 — — 

1916 18 — — 

Les 7 mois de 1917 18 — — 

L'énorme déficit était couvert en partie par des emprunts, 
en partie par l'émission de billets de banque. Les crédits de guerre 
étaient prélevés sur ce qu'on appelait les « fonds de guerre ». Au 
Grand Quartier, ces fonds se trouvaient à la disposition absolue 
et libre de tout contrôle (au point de vue de leur utilisation ra- 
tionnelle) du chef de l'état-major du Généralissime, qui déterminait 
leur emploi en distribuant des ordres et en approuvant les devis. 

La révolution porta un dernier coup à nos finances. Comme l'a 
dit le Ministre des Finances Chingarev, « elle inspira à chacun le 
désir ardent d'étendre ses droits et atténua le sentiment du devoir. 
Chacun demandait l'augmentation du prix de son travail, mais 
personne ne songeait à payer ses impôts au Trésor, mettant ainsi 
nos finances dans une situation quasi catastrophique ». Ce fut un 
véritable déchaînement d'appétits; sous le couvert de la démocra- 

(1) On s'attendait pour toute l'année 1917 à une dépense de 27 à 30 mil- 
liards de roubles. 



— 122 — 

tisation, tout le monde n'avait qu'un seul désir, celui de pro- 
fiter, d'arracher un lambeau, de s'emparer d'une part aussi grande 
que possible du Trésor, comme si l'on eût eu peur de laisser 
échapper le moment où il n'y avait ni pouvoir, ni résistance de la 
part du Gouvernement. M. Nekrassov lui-même dut reconnaître, à 
la conférence de Moscou, qu' « à aucune époque de l'histoire russe, 
aucun Gouvernement tsariste n'a été aussi large, aussi peu mé- 
nager de ses ressources que le Gouvernement de la Russie révo- 
lutionnaire », et que « le nouveau régime révolutionnaire coûtait 
bien plus cher que l'ancien ». 

Il suffira de citer quelques « chiffres astronomiques » pour faire 
apparaître les difficultés insurmontables du budget. La dimi- 
nution du rendement et l'augmentation excessive des salaires 
nécessitèrent des frais immenses, soit pour subventionner des entre- 
prises qui périclitaient, soit pour payer au-dessus du prix normal 
les marchandises produites. Rien que pour le bassin du Donetz il 
a fallu, par exemple, payer un supplément de 1.200 millions de 
roubles. L'augmentation de la solde militaire revint à 500 mil- 
lions, celle des cheminots, à 850 millions et celle des employés des 
postes, à 60 millions de roubles ; d'ailleurs, au bout d'un mois, 
ces derniers exigèrent une nouvelle augmentation de 105 millions, 
tandis que le revenu des postes et des télégraphes se totalisait par 
60 millions. Pour payer des allocations aux femmes des soldats, 
le soviet réclama 11 milliards de roubles, soit presque le budget 
annuel de 1915, tandis que depuis le commencement de la guerre 
et jusqu'à 1917, on avait dépensé à cet effet 2 milliards de roubles. 
L'entretien des comités de ravitaillement revenait à 500 millions 
de roubles par an ; celui des comités agraires, à 140 millions, et 
ainsi de suite. 

En même temps que cette augmentation des dépenses, on 
observait une diminution considérable des revenus. Ainsi, par 
exemple, dans les premiers mois de la révolution, le total de l'impôt 
foncier perçu diminua de 32 % ; celui des impôts sur les immeubles 
dans les villes, de 41 % ; celui des impôts sur les loyers, de 43 % , etc. 

La désorganisation de notre vie intérieure eut pour conséquence 
la baisse du rouble et des valeurs russes à l'étranger (1). 

Le Gouvernement Provisoire mit à la base de son œuvre finan- 
cière « la réorganisation du système financier conformément aux 
principes démocratiques, au moyen de l'imposition directe des 
classes possédant « (impôt sur les héritages, sur les bénéfices de 
guerre, sur la propriété, sur le revenu, etc.) Cependant, le Gouver- 
nement ne se décidait pas à avoir recours à un moyen recommandé 



(1) Le 28 juillet une livre sterling valait 21 roubles; un franc français, 
77 kopeks. 

Le 28 août une livre sterling valait 37,5 roubles; un franc français, 
1 rouble 10 kopeks. 



— 123 — 

par la démocratie révolutionnaire : à l'emprunt forcé ou 
à un impôt sur les revenus très élevé et payable en une seule fois », 
moyen qui avait un certain arrière-goût bolcheviste. Tous ces 
impôts, parfaitement justes, réalisés ou seulement projetés, ne 
pouvaient, malgré tous les efforts, satisfaire dans aucune me- 
sure les nécessités sans cesse croissantes. Au commencement 
d'août, le ministère de Bernatzky (1) se vit obligé d'augmenter la 
part des contributions indirectes et d'introduire certains monopoles 
(du thé, du sucre, des allumettes), toutes mesures qui faisaient 
retomber le poids des contributions sur les masses de la population 
et qui, par conséquent, étaient fort mal accueillies. 

Cependant les dépenses augmentaient indéfiniment et les revenus 
n'affluaient point. L'« emprunt de la liberté» n'allait pas très 
bien et l'on ne pouvait compter sur des emprunts étrangers en 
raison de l'état où se trouvaient les fonds russes. Les opérations 
de crédit (emprunts intérieurs et extérieurs, obligations du Trésor 
à brève échéance) avaient donné, dans la première moitié de 1917, 
9 milliards et demi et on ne prévoyait que 5.800 millions de revenus 
ordinaires. Il ne restait qu'un seul moyen consacré par la tradition 
de toutes les époques révolutionnaires : la presse à billets de banque. 

L'émission de papier-monnaie atteignit des proportions excep- 
tionnelles : 

La deuxième moitié de 1914 1 .425 millions de roubles. 

1915 2.612 — — 

1916 3.488 — — 

La première moitié de 1917 3.990 — — 

Au 1" juillet 1917, il y avait en circulation 13.916 millions de 
roubles-papier (en regard d'une garantie de 1.293 millions de roubles 
or). Avant la guerre, la circulation des billets atteignait 2 milliards. 

Les quatre Ministres qui se succédèrent aux Finances (2) ne 
purent rien faire pour sortir le pays de cette impasse. Car il fallait 
pour cela soit que l'ensemble du peuple se rendît compte des besoins 
de l'Etat, soit qu'il y eût un pouvoir assez éclairé et puissant pour 
porter un coup décisif à toutes les aspirations néfastes, anti-éta- 
tiques et égoïstes, qu'elles vinssent de cette partie de la bourgeoisie, 
qui fondait sa prospérité sur la guerre et sur le sang du peuple, 
ou de la démocratie, qui, pour parler comme Chingarev, « après 
avoir, par la voix de ses représentants à la Douma, sévèrement 
condamné le poison de l'assignat, se mit, au moment où 
elle était presque devenue maîtresse de ses destinées, à boire à 
pleines coupes ce même poison ». 



(1) Le chef fictif du Ministère était Nekrassov, mais, en fait, c'était 
Bernatzky qui le gérait. 

(2) Terestchenko, Chingarev, Nekrassov, Bernatzky. 



CHAPITRE XIV 
La situation stratégique du front russe au printemps 1917. 

La première question essentielle qui se fût posée devant moi au 
Grand Quartier fut la question du front. 

La situation dans le camp ennemi ne nous paraissait pas très 
brillante. Mais je dois dire franchement que la réalité, telle qu'elle 
s'est révélée à présent, a dépassé toutes nos prévisions, surtout en ce 
qui concerne la situation de l'Allemagne et de ses alliés en 1917, 
ce dont Hindenburg et Ludendorfï nous ont tracé le tableau. 

Je ne m'arrêterai pas ici aux questions de la corrélation des 
forces, des moyens et des avantages stratégiques sur le front occi- 
dental. Je rappelerai seulement que, vers la moitié de juin, Hin- 
denburg, dans son télégramme à l'empereur, présentait la situation 
de son pays sous des couleurs fort sombres : « La dépression de 
l'esprit du peuple nous inquiète beaucoup. Il faut relever son 
moral, sinon, la guerre est perdue. Nos alliés aussi ont besoin d'être 
soutenus, si nous ne voulons pas qu'ils nous abandonnent... Il 
faut résoudre les problèmes économiques, d'une importance ex- 
trême pour notre avenir. Reste à savoir si le chancelier est capable 
de les résoudre. Cependant, ils doivent être résolus, sinon, nous 
sommes perdus . » 

En attendant la grande offensive anglo-française, qui se pré- 
parait au front occidental, les Allemands y concentraient toute 
leur attention, le gros de leurs moyens et de leurs forces, ne lais- 
sant au front de l'Est, après la révolution russe, que des effectifs 
à peine suffisants pour la défense. Néanmoins, la situation du front 
de l'Est continuait à préoccuper et à énerver le commandement 
allemand. Le peuple russe tiendrait-il, ou bien se laisserait-il 
dominer par des influences défaitistes ? « L'état de l'armée russe 
ne nous permettant pas de répondre d'une façon nette à cette ques- 
tion », dit Hindenburg, « notre situation vis-à-vis de la Russie 
continuait à demeurer rien moins que sûre ». 

Quel était donc en réalité l'état de l'armée russe ? 

Au mois de mars 1917, l'armée russe, malgré tous ses défauts, 
présentait encore une force imposante dont l'adversaire était 
obligé de tenir compte. Grâce à la mobilisation de l'industrie, à 
l'activité du comité d'industrie et de guerre et, en partie, des organes 
du Ministère de la Guerre, quelque peu galvanisés, l'approvisionne- 
ment de l'armée en munitions avait atteint des proportions jusque- 



— 125 — 

là inouïes. Les arrivages de l'artillerie et du matériel de guerre, 
dirigés par les Alliés sur Mourman et Arkhangel, avaient également 
augmenté. Au commencement du printemps nous possédions un 
48°!^ corps d'armée puissant — appellation qui servait à désigner 
l'artillerie lourde à destination spéciale, le « Taon », (1) comprenant 
les plus gros calibres. Au commencement de l'année, on avait pro- 
cédé à la réorganisation des troupes techniques (génie) en vue d'en 
augmenter considérablement le nombre. En même temps, on avait 
entrepris la formation de nouvelles divisions d'infanterie. Cette 
dernière mesure, appliquée par le général Gourko alors qu'il se 
trouvait par intérim à la tête de l'état-major du généralissime, 
consistait en ceci : les régiments d'infanterie composés de quatre 
bataillons n'en comprenaient désormais que trois et le nombre de 
canons revenant à chaque division était diminué; cette réduction 
était compensée par la formation, dans chaque corps d'armée, 
d'une troisième division, dûment complétée et pourvue d'une petite 
artillerie. Au fond, une pareille organisation, réalisée en temps de 
paix, eût certainement donné plus de souplesse aux corps d'armée 
et en eût sensiblement augmenté la force. Mais en temps de guerre 
il était assez risqué de l'aborder : lorsque vint le temps des opé- 
rations de printemps, les anciennes divisions étaient déchiquetées 
et les nouvelles présentaient un aspect des plus lamentables tant 
au point de vue de l'armement (mitrailleuses, etc.), qu'au point de 
vue de leur préparation technique et matérielle ; beaucoup d'entre 
elles n'avaient pas encore eu le temps d'atteindre la cohésion inté- 
rieure indispensable, et cette circonstance eut une portée parti- 
culièrement grave lorsqu'éclata la révolution. La situation était 
tellement critique qu'au mois de mai le G.Q.G. fut contraint d'au- 
toriser le front à dissoudre celles des troisièmes divisions qui feraient 
preuve de trop peu de combattivité. Ces divisions réformées de- 
vaient fournir des renforts aux effectifs de première ligne ; cepen- 
dant, cette mesure ne fut presque pas appliquée, car elle se heurta 
à une vive opposition des unités déjà contaminées parle mouvement 
révolutionnaire. 

Une autre mesure qui affaiblit sensiblement les rangs, fut la 
libération des vieilles classes. 

Cette mesure, adoptée à la veille de l'offensive générale et 
grosse de conséquences, fut motivée par la déclaration faite le 
30 mars, à la conférence qui eut lieu au G.Q.G., par le Ministre de 
l'Agriculture, Chingarev (2). Aux termes de cette déclaration il 
apparaissait que la situation du ravitaillement était critique et que 
le Ministère ne pouvait assumer la responsabilité pour le ravitaille- 
ment de l'armée à moins que le nombre de rations à distribuer ne 



(1) Désignation formée par les lettres initiales des mots précédents 
(en russe). 

(2) Le Ministère de l'Agriculture gérait également les services du ravi- 
taillement. 



— 126 — 

fût réduit d'un million. Au cours de la discussion, il fut cons- 
taté que le nombre des non-combattants dans l'armée s'était déme- 
surément accru ; qu'elle comprenait trop de services auxiliaires 
d'une utilité douteuse tels que les organisations ouvrières, les 
formations de travailleurs allogènes, chinois et autres, etc. On 
parlait également de rajeunir l'armée. 

Très inquiet de cette manière de voir, je chargeai mes officiers de 
service de réunir des données statistiques relatives à toutes les caté- 
gories de personnes mentionnées plus haut. Mais, tandis qu'on était 
en train d'exécuter ce travail, vint l'ordre du Ministre de la Guerre 
prescrivant la libération pour la durée des travaux agricoles de 
tous les soldats des zones intérieures ayant dépassé l'âge de 40 ans. 
Le terme de leur congé était fixé au 15 mai ; plus tard il fut pro- 
longé jusqu'au 15 juin, mais en fait presque personne n'est revenu. 
Le 10 avril, le Gouvernement Provisoire ordonna le licenciement 
définitif de tous les soldats ayant dépassé l'âge de 43 ans. 

Le premier ordre fit naître la nécessité psychologique d'en 
étendre les effets à l'armée du front, qui aurait vu d'un mauvais 
œil des privilèges octroyés à l'arrière ; le deuxième ordre suscitait 
des tendances fort dangereuses, car il impliquait, en fait, le com- 
mencement de la démobilisation de l'armée. Aucune réglementation 
ne pouvait désormais mettre une barrière au désir véhément et 
spontané des classes libérées de regagner au plus vite leurs foyers ; 
des foules immenses de ces hommes se précipitant dans les gares 
des chemins de fer désorganisèrent longtemps les transports. 
Certains régiments, formés de bataillons de réserves, perdaient du 
coup une grande partie de leurs effectifs ; l'arrière du front, les 
convois, les transports, se trouvait complètement désorganisés ; les 
soldats, sans attendre d'être relevés, abandonnaient le matériel 
et les chevaux ; l'un était pillé, les autres mouraient. 

Toutes ces circonstances avaient affaibli l'armée et, par consé- 
quent, reculé le moment où elle aurait dû être prête au combat. 

Sur un front immense, de la mer Baltique à la mer Noire et 
de la mer Noire à Khamadan, s'étendaient les positions russes. 
II y avait là 68 corps d'infanterie et 9 corps de cavalerie. (Voir 
les deux caries ci-contre.) 

L'importance, la situation générale des différents fronts va- 
riaient considérablement. Notre front du Nord (1), comprenant 
la Finlande, la mer Baltique et la Ugne de la Duna Occidentale, 
avaiî: une grande importance, car il couvrait les abords de Petro- 
grad, mais son rôle était rigoureusement adapté aux besoins de 
la défense. Par conséquent on ne pouvait y affecter ni des forces con- 
sidérables, ni une nombreuse artillerie lourde. La nature du théâtre de 
la guerre, la ligne de défense très forte sur la Duna, une série de 



(1) Commandé successivement par les généraux Rouzsky, Draeorairov, 
Klembovsky, Tchérémissov. 







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FRONT OE RU5S(ErfEuwpe 

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^UCA'RfîT 



— 128 



positions naturelles à l'arrière reliées aux positions principales 
du front de l'Ouest ; l'impossibilité de tenter une opération sérieuse 
contre Petrograd sans s'être rendu maître de la mer qui se trouvait 
entre nos mains, tout cela aurait permis de considérer ce front comme 
étant plus ou moins à l'abri, n'avaient été deux circonstances qui 
inquiétaient beaucoup le G.Q.G. : {a démoralisation plus forte que 
partout ailleurs des troupes du front du Nord, voisin de Petrograd, 
foyer révolutionnaire, et l'état soit autonome, soit à moitié 
anarchique de la flotte de la Baltique et de ses deux bases, Hel- 
singfors et Cronstadt, dont la seconde était en même temps la 
citadelle de l'anarcho-bolchevisme. 



Ct^t-^oj'f^ 




EN MA«Î !3!'î. 



La flotte de la Baltique, tout en conservant jusqu'à un certain 
point les formes extérieures de la discipline militaire, était abso- 
lument réfractaire à la subordination. Le commandant de la flotte, 
l'amiral Maximov, était entièrement entre les mains du Comité 
Central des marins : aucune disposition d'ordre stratégique ne 
pouvait être exécutée sans la sanction de ce comité. Sans parler 
des tâches de combat, les mêmes travaux consistant à placer et 



— 129 — 

à réparer les barrages de mines — principal moyen de défense de 
la flotte de la Baltique — se heurtaient à une opposition des orga- 
nisations des marins et des équipages. Tout ceci témoignait non 
seulement de la déchéance générale de la discipline, mais encore de 
l'action systématique de l'état-major allemand. On pouvait craindre 
que les plans secrets et les chiffres de la flotte ne fussent livrés... 

D'autre part, sous l'influence de l'oisiveté et de l'isolement, 
les troupes du 42°ie corps spécial, disposées le long du littoral finlan- 
dais et sur les îles du Moonsund, s'étaient rapidement démoralisées 
depuis le commencement de la révolution et n'étaient plus que des 
foules dégradées au physique et au moral. Il était impossible de 
les relever ou de les déplacer. Je me souviens qu'au mois de mai 1917, 
j'avais longuement et inutilement insisté sur l'envoi d'une brigade 
d'infanterie sur les îles du Moonsund. Il suffit de dire que le com- 
mandant du corps d'armée n'osait plus visiter ni passer en revue 
ses contingents — circonstance qui caractérise en même temps que 
les troupes la personne du chef. 

Bref, voici où en était le front du Nord au printemps de 1917 : 
tous les jours on nous envoyait des rapports sur l'état des barrières 
de glace dans les détroits entre le continent et les îles du golfe de 
Riga, et la présence prolongée de ces glaces semblait être la force 
réelle qui empêchait le plus efficacement l'entrée de la flotte alle- 
mande et la descente de l'ennemi. 

Entre la Disna et la Pripiat s'étendait le front de lOuest (1). Sur 
toute son immense étendue, deux directions — celle de Minsk- 
Vilno et celle de Minsk -Baranovitchi — présentaient pour nous la 
plus grande importance en tant que hgnes de l'offensive éventuelle 
aussi bien de nos troupes que de celles de l'adversaire. Des opérations 
analogues y avaient déjà eu lieu par le passé. Les autres secteurs 
du front, surtout celui du Sud — le Polessié boisé et marécageux, — 
demeuraient passifs, grâce à la configuration des terrains et l'état des 
routes : quant à la ligne de la Pripiat, de ses affluents et de ses 
canaux, il y avait beau temps qu'on y pratiquait, entre Russes 
et Allemands, des relations de voisinage à moitié paisible et des 
échanges de commerce clandestin qui n'étaient pas sans offrir des 
avantages aux « camarades ». On nous informait, par exemple, 
que des soldats russes quittaient tous les jours leurs positions pour 
porter des marchandises au marché de Pinsk et ce va-et- 
vient était, pour diverses raisons, fort bien vu des autorités 
allemandes. 

Un autre point vulnérable était la tête de pont sur le Stok- 
hod, près de la station Tcher\istché-Golénine, occupée par un des 
corps de l'armée du général Lesch. Le 21 mars, après une forte 
préparation d'artillerie et une attaque aux gaz, les Allemands 

(1) Il fut successivement commandé par les généraux Evert, Gourko. 
Denikme et Balouev. o , , 



— 130 — 

se nièrent sur notre corps d'armée et lui infligèrent une défaite. 
Nos troupes y subirent des pertes graves et les restes du corps furent 
retirés au delà du Stokhod. Le Grand Quartier ne put obtenir 
une énumération exacte de nos pertes, car il était impossible de 
préciser le nombre de tués et de blessés qui était compris sous la 
rubrique des « disparus ». Le communiqué officiel allemand portait 
le nombre de prisonniers à 150 officiers et à près de 10.000 soldats. 

Certes, étant donné l'ensemble du théâtre de la guerre, ce succès 
tactique des Allemands n'avait aucune importance stratégique 
et ne pouvait se développer d'une façon dangereuse pour nous. 
Cependant, combien étrange nous parut la franchise de la « Nord- 
deuische Allgemeine Zei/unp' », le si prudent organe officieux du chan- 
celier, qui écrivait : « Le communiqué du Grand Quartier du Géné- 
ralissime russe, du 29 mars, fait erreur s'il attribue une grande portée 
et une importance générale à une opération effectuée par les troupes 
allemandes et imposée par la nécessité tactique, qui n'a surgi 
que dans les limites restreintes du secteur en question (1) ». 

Le journal savait ce dont nous n'étions pas tout à fait sûrs et 
que Ludendorfï nous a expliqué depuis. Dès le commencement 
de la révolution russe, l'Allemagne s'était assigné un nouveau but : 
ne pouvant conduire les opérations sur les deux fronts principaux, 
elle avait pris le parti de « suivre attentivement et d' encourager les 
progrès de la désagrégation en Russie » et d'achever celle-ci non pas 
par les armes, mais à coups de propagande. Le combat sur le Stokhod 
fut engagé sur l'initiative personnelle du général Linsingen et 
inquiéta le Gouvernement allemand qui considérait que les attaques 
allemandes « en un moment où la fraternisation battait son plein », 
pouvaient ranimer chez le Russe l'esprit patriotique affaibli et 
retarder l'effondrement de la Russie. Le chancelier demanda au 
Grand Quartier de « faire le moins de bruit possible autour de ce 
succès », et le Grand Quartier, à son tour, interdit toute nouvelle 
offensive, « afin de ne pas compromettre les chances de la paix, 
prête à être réalisée ». 

Notre échec sur le Stokhod produisit une grandeimpressiondansle 
pays. C'était le premier fait d'armes de « l'armée révolutionnaire, 
la plus libre du monde... » Le G.Q.G. se borna à un bref exposé du 
fait, sans aucun commentaire tendancieux ; la démocratie révo- 
lutionnaire l'expliquait tantôt par la trahison du commandement, 
tantôt par l'incapacité des chefs, tantôt par la félonie des autorités 
militaires qui, prétendait-on, auraient voulu, par cette leçon de 
choses, souligner le danger du nouvel ordre dans l'armée et le danger 
du relâchement de la discipline. Le Soviet de Moscou, s'adressant 
au Grand Quartier, accusait de trahison un des sous-secrétaires de 
la guerre qui, auparavant, avait commandé une division sur ce 
même front... 



(1) Je n'ai pas trouvé de caractéristique analogue dans nos commu- 
niqués. 



— 131 — 

D'autres voyaient la seule cause de notre défaite dans la démo- 
ralisation des troupes. 

En réalité, l'échec était dû à deux raisons : l'une tactique, car 
il y avait tout lieu de douter de l'utilité d'occuper une tête de pont 
étroite au moment de la crue de la rivière et lorsque l'arrière n'était 
pas assuré comme il convient; de plus, l'utilisation de mo^-ens tech- 
niques et des troupes laissait tant soit peu à désirer. L'aulre raison 
était psychologique : la déchéance du sentiment moral et de la dis- 
cipline dans l'armée. Cette dernière circonstance, qui se traduisit, 
entre autres, dans le nombre hors de toutes proportions des pri- 
sonniers, « donna à réfléchir », encore que pour des motifs différents, 
tant au Grand Quartier russe, qu'au Grand Quartier de Hindenburg . 

Le front le plus important, objet d'une sollicitude particulière, 
était le front du Sud-Ouest (1) allant de la Pripiat à la Moldavie. 
De là partaient vers le Nord-Ouest des lignes d'opérations extrê- 
mement importantes, se dirigeant à l'intérieur de la Galicie et de 
la Pologne, vers Cracovie, Varsovie, Brest-Litovsk. Une offensive 
sur cette ligne, protégée au Sud par les Carpathes, séparait le 
groupe méridional des armées autrichiennes des armées allemandes 
du Nord, dont elle menaçait l'arrière et les communications. Ces 
lignes d'opérations, qui, en somme, n'offraient pas d'obstacles 
sérieux, nous faisaient déboucher sur le front des troupes autri- 
chiennes dont les qualités combattives étaient de beaucoup infé- 
rieures à celles des troupes allemandes. L'arrière de notre front du 
Sud-Ouest était relativement organisé et bien approvisionné ; la 
mentalité des hommes, du commandement et des états-majors 
avait toujours sensiblement différé de celle des autres fronts: 
dans l'ensemble de la campagne, toujours glorieuse, mais trop 
rarement heureuse, seules les armées du Sud-Ouest avaient rem- 
porté des succès foudroyants, fait des centaines de milliers de pri- 
sonniers, franchi victorieusement des centaines de verstes en 
territoire ennemi, descendu les Carpathes et pénétré dans la 
Hongrie. Ces troupes avaient avant toute chose confiance dans 
le succès. Le front du Sud-Ouest avait rendu célèbres les noms 
de Broussilov, Kornilov, Kalédine... Tout cela faisait consi- 
dérer le front du Sud-Ouest comme la base naturelle et le centre des 
opérations à venir ; c'est là, par conséquent, qu'on concentrait les 
troupes, le matériel de guerre, une grande partie de l'artillerie 
lourde (« Taon ») et les munitions. On préparait surtout pour une 
offensive, en y étabhssant des places d'armes et des routes, la 
région comprise entre le haut Sereth et les Carpathes. 

Plus loin s'étendait, jusqu'à la mer Noire, le front de Rou- 
manie (2). Après la campagne malheureuse de 1916, nos troupes 

(1) Commandé successivement par les généraux Broussilov, Goutor, 
Komilov, Balouev, Denikine, Volodtchenko. 

(2) Commandé successivement par les généraux Sakharov et Stcher- 
batchov.. 



— 132 — 

avaient occupé la ligne du Danube, du Sereth et des Carpathes 
et s'y étaient établies assez solidement. Des troupes roumaines une 
part se trouvait sur le front, intercalée entre notre 4^^ et notre 
9°^e armées (armée Averesco) ; l'autre s'organisait sous la 
direction du général français Berthelot et avec l'aide des instruc- 
teurs d'artillerie russes. La réorganisation et la formation se pour- 
suivaient avec succès, d'autant plus que les soldats roumains possé- 
daient d'excellentes qualités militaires. J'avais fait connaissance 
avec l'armée roumaine dès le mois de novembre 1916, lorsque, 
jeté avec le 8™® corps d'armée à Bouzéo, dans le gros des troupes 
roumaines en retraite, j'avais reçu l'ordre singulier de marcher dans 
la direction de Bucarest, jusqu'à contact avec l'ennemi et, 
ensuite, de protéger cette direction en faisant participer à la défense 
les troupes roumaines, qui reculaient. Depuis, pendant plusieurs 
mois, livrant des batailles à Bouzéo, Rimnik, Fokchan, ayant tantôt, 
à différentes reprises, deux corps roumains sous mes ordres, tantôt 
l'armée d' Averesco pour voisine, j'appris à bien connaître les 
troupes roumaines. Au début de la campagne, il apparut que l'ar- 
mée roumaine ne tenait aucun compte de l'expérience de la guerre 
mondiale qu'elle avait sous les yeux : l'équipement et l'approvi- 
sionnement de l'armée étaient faits d'une façon étourdie au point 
d'en être criminelle ; on avait quelques bons généraux, des ofTiciers 
efiéminés, très inférieurs à leur tâche, et d'excellents soldats. 

Telles étaient les particularités essentielles de l'armée roumaine, 
qui, plus tard, acquit assez vite une certaine organisation, améliora 
son équipement et son instruction. D'assez bonnes relations s'étaient 
établies entre le général russe qui était le commandant en chef 
de fait, encore qu'il n'eût que le titre d' «aide », et le chef nominal, 
le roi de Roumanie. Bien que des premiers excès, commis par les 
troupes russes, eussent sensiblement gâté leurs relations avec les Rou- 
mains, le front, cependant, n'inspirait pas d'inquiétudes sérieuses. 

Etant données la situation générale et les conditions sur le théâtre 
de la guerre, seule pouvait avoir une importance stratégique une 
grande offensive, entreprise avec des forces considérables dans la 
direction de Bucarest et une invasion de la Transylvanie. Or, on 
ne pouvait envoyer des renforts en Roumanie et, d'ailleurs, l'état 
des chemins de fer roumains ne permettait pas de compter sur une 
vaste organisation des transports stratégiques et de l'approvision- 
nement. C'est pourquoi cette partie du front demeurait secondaire ; 
les troupes qui s'y trouvaient se préparaient à une opération active, 
mais partielle, ayant pour objet d'immobiliser sur ce secteur les 
forces austro-allemandes. 

Le front du Caucase (1) était dans une situation toute parti- 
culière. Son grand éloignement ; une certaine autonomie par rap- 



(1) Commandé successivement par le grand-duc Nicolas Nicolaevitch, 
les généraux Youdenitch et Prjevalsky. 



— 133 — 

port à l'administration civile et militaire, résultat d'une longue 
pratique ; la présence à la tête de l'armée du Caucase, depuis 
août 1916, du grand-duc Nicolas Nicolaevitch, homme autoritaire, 
qui profitait de sa situation exceptionnelle pour trancher à sa 
manière les différends qui surgissaient entre le commandement 
et le G.Q.G. ; enfin, le caractère spécial du théâtre de la guerre et de 
l'adversaire, — caractère très distinct des conditions qu'offraient 
les fronts européens, — - tout ceci singularisait l'armée du Caucase 
et créait entre elle et le G.Q.G. des rapports anormaux. Le général 
Alexeev avait maintes fois avoué que, malgré toute sa bonne volonté, 
il se rendait fort mal compte de la situation au Caucase. Celui-ci 
avait son existence à part, ne tenant le centre au courant que dans 
la mesure où lui-même le croyait utile, et, d'ailleurs, présentant 
les choses à travers le prisme des intérêts locaux. 

Au printemps de 1917, l'armée du Caucase se trouvait dans une 
situation difficile pour des raisons qui ne dépendaient d'aucun 
avantage stratégique ou militaire de l'ennemi : l'armée turque, en 
elle-même, n'offrait aucun danger sérieux. Le danger était dans le 
désordre intérieur : un pays sans routes, sans vivres, sans fourrages, 
des transports extrêmement difficiles, tout cela rendait l'existence 
des troupes intenable. L'aile droite pouvait, au moins, se ravi- 
tailler tant bien que mal, grâce aux transports de la mer Noire ; 
mais les autres corps, surtout ceux de l'aile gauche, étaient dans 
une situation extrêmement pénible. Etant données les conditions 
topographiques du pays, les transports se faisaient au moyen de 
bêtes de somme, par petites quantités, ce qui demandait un très 
grand nombre de chevaux, et cependant, sur les lieux, le fourrage 
manquait absolument ; la construction des routes destinées à la 
circulation des transports à traction mécanique ou animale n'avan- 
çait que très lentement, soit que l'on manquât des matériaux indis- 
pensables, soit que ceux-ci eussent été inutilement gaspillés pour 
la construction du chemin de fer de Trébizonde, ligne qui n'avait 
qu'une importance secondaire, puisqu'il existait, parallèlement, 
des transports maritimes. 

Bref, au commencement de mai, le général Youdénitch écri- 
vait dans son rapport que les maladies et la mortalité des chevaux 
avaient complètement désorganisé les convois ; certaines batteries 
demeurent sur les positions sans attelage ; les transports ont dimi- 
nué de la moitié ; il manque près de 75.000 chevaux ; les rails, 
le matériel roulant et les fourrages font grandement défaut ; dans 
une seule moitié du mois d'avril, les effectifs de l'infanterie ont 
perdu 30.000 hommes, soit 22 % , à la suite du scorbut et du 
typhus, etc. Tout ceci obligeait le général Youdénitch à « prévoir 
la nécessité d'un recul forcé vers les sources de ravitaillement : au 
centre vers Erzeroum, sur le flanc droit, vers la frontière ». 

La solution prévue par le général Youdénitch ne pouvait être 
admise tant pour des considérations d'ordre moral que parce que 



— 134 — 

notre recul aurait rendu aux forces turques la liberté d'action sur 
les autres fronts d'Asie. Cette circonstance inquiétait surtout 
l'attaché militaire anglais auprès du G.Q.G., lequel, au nom de son 
commandement, avait maintes fois demandé une avance de l'aile 
gauche de nos troupes, dans la vallée de la rivière Diala, en vue 
d'une opération commune avec le corps anglais du général Mood, 
en Mésopotamie, contre l'armée turque de Khalil-Pacha. Il est 
certain que cette offensive était commandée plutôt par les consi- 
dérations politiques (annexionnistes) des Anglais que par des 
nécessités stratégiques ; d'autant plus que la situation matérielle 
de notre flanc gauche était vraiment catastrophique et que le mois 
de mai, sur la Diala, marquait le commencement des chaleurs 
tropicales. 

Il en résulta que le front du Caucase était incaj able de toute 
offensive et que ses troupes reçurent l'ordre de se borner à la dé- 
fense active de leurs lignes, le corps du flanc gauche ne devant 
passer à l'offensive qu'en contact avec les Anglais et à condition 
que ces derniers organisent le ravitaillement de ce corps. 

En fait, à la mi-avril, on avait effectué un recul partiel dans les 
directions dOgnot et de Mouch ; à la fin du même mois, l'aile 
gauche avança, sans résultats, dans la vallée de la Diala, après 
quoi il s'établit au front du Caucase une situation mitoyenne entre 
la paix et la guerre. 

Reste le dernier élément constituti-f des forces armées de la Russie, 
la flotte de la mer Noire... En mai et au commencement de juin, 
il y eut déjà des troubles sérieux qui aboutirent à la démission 
de l'amiral Koltchak ; cependant, cette flotte était encore consi- 
dérée comme assez résistante pour accomplir sa tâche, qui consis- 
tait à dominer la mer Noire et, plus particulièrement, à bloquer la 
côte turque et bulgare et à protéger les voies maritimes conduisant 
aux fronts du Caucase et de Roumanie. 

J'arrêterai là mon examen de la situation des fronts russes 
sans entrer dans le détail des combinaisons stratégiques : toute notre 
stratégie, quelle qu'elle fût, se brisait alors contre le mouvement 
chaotique de la soldatesque. i>:.: 

Car, de Pétrograd au Danube et jusqu'à la Diala, s'étendait 
et se précipitait à vue d'œil la décomposition de l'armée. Au début 
de la révolution, il était difficile d'en escompter le degré d'exten- 
sion et de gravité sur les différents fronts ; il était difficile d'en 
prévoir les effets sur les opérations futures. Mais déjà le doute se 
glissait dans bien des âmes : tous nos projets, nos calculs, nos 
efforts ne seraient-ils pas vains? 



CHAPITRE XV 
La question de l'offensive de Tarmée russe. 

Ainsi se posait devant nous, dans toute son importance et 
dans toute son acuité, cette question : 

L'armée russe doit-elle passer à l'offensive ? 

Le 27 mars, le Gouvernement Provisoire publiait un manifeste 
« aux citoyens » sur les buts de la guerre. Parmi le fouillis de 
phrases qui, pour complaire à la démocratie révolutionnaire, 
obscurcissaient le sens direct du manifeste, le Grand Quartier ne 
pouvait trouver des principes nettement déterminés dont il eût 
pu s'inspirer pour diriger l'armée : « Défendre coûte que coûte notre 
patrimoine national et débarrasser le pays de l'ennemi qui a 
envahi notre sol, telle est la tâche essentielle et vitale de nos soldats, 
défenseurs de la liberté du peuple... Le but de la Russie libre n'est 
pas de dominer les autres peuples, ni de les dépouiller de leur patri- 
moine national, ni de s'emparer par la force des territoires d'autrui ; 
son but est d'instaurer une paix stable basée sur la libre auto- 
disposition des peuples. Le peuple russe ne cherche pas à renforcer 
sa puissance extérieure au détriment d'autres peuples... mais... 
il ne souffrira pas que sa Patrie sorte de la grande lutte humiliée 
et frappée aux sources mêmes de son existence. Tels seront les 
principes que le Gouvernement Provisoire mettra à la base de 
sa politique extérieure... tout en tenant pleinement les engagements 
contractés vis-à-vis de nos alliés ». 

Dans la note du 18 avril, envoyée par le Ministre des Affaires 
Etrangères, Milioukov, aux puissances alliées, nous trouvons cette 
autre définition : « La velouté de la nation de mener jusqu'à la 
victoire décisive la guerre mondiale., se trouve renforcée du fait 
que tous et chacun ont désormais la concience de leur responsa- 
bilité. Cette volo'ité est devenue plus agissante, car elle est con- 
centrée sur la tâche urgente et chère à chacun qui consiste à re- 
pousser l ennemi envahissant le sol même de notre Patrie (1). » 

Certes, tout ceci n'était que des phrases déterminant les buts 
de la guerre d'une façon hésitante, circonspecte et abstruse, per- 
mettant de les interpréter selon les préférences et, surtout, privées 



(1) De telles définitions permettaient à la propagande défaitiste d'ex- 
pliquer des opérations telles que, par exemple, l'offensive de Lemberg, par 
des « tendances impérialistes et annexionnistes ». 



— 136 — 

de fondement véridique : la volonté de vaincre non seulement ne 
s'était accrue ni dans le peuple, ni dans l'armée, mais se trouvait, 
au contraire, sensiblement diminuée, en raison de la lassitude et 
de l'affaiblissement du sentiment patriotique d'une part, et, 
d'autre part, à la suite de l'activité très intense déployée par la 
coalition baroque entre les représentants des tendances extrémistes 
de la démocratie révolutionnaire russe et i'état-major allemand, 
coalition maintenue par des liens invisibles, mais sensibles, d'ordre 
psychologique et réel. Je reviendrai plus tard sur cette question... 
Ici, je me bornerai à constater que l'œuvre de destruction s'inspirant 
du programme zimmerwaidien et se proposant pour but la cessation 
de la guerre, avait commencé bien avant la révolution et que son 
foyer se trouvait tant ii l'inteiieur qu'en dehors du pays. 

Pour tranquilUser les organes militants de la démocratie révo- 
lutionnaire, le Gouvernement Provisoire proclamait des formules 
nébuleuses et ternes sur les buts et les objectifs de la guerre, mais 
il ne gênait nullement le Grand Quartier quant au choix des moyens 
stratégiques pour atteindre ces buts. C'est pourquoi nous avions 
à résoudre la question de l'offensive indépendamment des tendances 
de la pensée politique du moment. 

Il n'y avait qu'une seule solution déterminée et nette, qui ne 
pouvait susciter aucune divergence de vues parmi le commandement. 
Cette solution était la suivante : 

Infliger une défaite aux armées ennemies en agissant en plein 
accord avec les Alliés. Sinon, la débâcle du pays était inéluctable. 
■^ Cependant, une pareille solution demandait une vaste offen- 
sive sans laquelle non seulement il était impossible de remporter 
la victoire, mais la guerre désastreuse se trouvait prolongée indé- 
finiment. Les organes responsables de la démocratie, dont la 
plupart professaient des idées défaitistes, cherchaient à les ino- 
culer aux masses. Les milieux socialistes modérés eux-mêmes 
n'étaient pas tout à fait libres de ces tendances. La masse des soldats 
ne comprenait rien à la formule zimmerwaldienne, mais celle-ci 
justifiait en quelque sorte l'instinct de conservation ou, vulgai- 
rement parlé, « le souci de sa peau ». Aussi, l'idée d'une offensive 
ne pouvait-elle pas être très populaire dans l'armée. La démorali- 
sation parmi les troupes s 'a :cenLuait de plus en plus et non seulement 
on ne pouvait être certain de la ténacité pendant l'offensive, maison 
était réduit à se demander si l'ordre serait exécuté, si l'on réussi- 
rait à mettre l'armée en branle... L'immense front russe tenait en- 
core... par la force d'inertie et en imposait à l'ennemi, qui ignorait 
autant que nous-mêmes le degré de force latente que nos 
armées avaient encore conservée. Et si l'offensive faisait apparaître 
notre impuissance ?... 

Tels étaient les arguments contre l'offensive. Mais beaucoup 
de niotifs plus graves commandaient impérieusement une autre 
décision. Les puissances centrales étaient arrivées à un épuisement 




Les attachés militaires des puissances étrangères au Grand Quartier Général. 



— 137 — 

total de leurs effectifs et de leurs ressources matérielles et morales. 
Déjà en automne 1916, notre offensive, sans être couronnée d'un 
succès stratégique décisif, avait mis les armées ennemies dans une 
situation critique ; que serait-ce donc à présent que nos forces et 
notre matériel s'étaient acciiis, que la situation avait séné 
siblement changé à notre avantage et que les Alliés se prépa- 
raient, au printemps de 1917, à porter à l'adversaire un coup fou- 
droyant ? Les Allemands attendaient ce coup avec un malaise 
angoissa ; pour l'esquiver, ils avaient, dès le mois de mars, reculé 
leur front entre Arras et Soissons (sur une étendue d'environ 
100 kilomètres), le portant à une trentaine de kilomètres en arrière, 
jusqu'à la ligne dite de Hindenburg, et en faisant subir aux régions 
abandonnées une dévastation sans exemple ec que rien ne justifiait. 
Ce recul était significatif en tant que symptôme évident de la 
faiblesse de l'ennemi, et il permettait d'espérer beaucoup pour 
l'avenir... Nous ne pouvions ne pas prendre l'ofïensive: étant donnés 
la désorganisation totale de notre service de contre-espionnage, 
résultat de la méfiance dont il était l'objet de la part de la démo- 
cratie révolutionnaire qui, par ignorance, en avait confondu les 
fonctions avec celles de la police secrète abhorrée ; étant donné 
les rapports qui s'étaient établis entre bon nombre de représentants 
du Soviet et les agents de l'Allemagne ; étant donné, enfin, le 
contact facile entre les fronts et les chances qu'il offrait à l'es- 
pionnage ennemi — notre décision de nous abstenir de l'offensive 
serait, sans aucun doute, parvenue à l'ennemi qui aurait immé- 
diatement commencé le transfert de ses troupes sur le front occi- 
dental. Cela aurait équivalu à une trahison directe vis-à-vis des 
peuples alliés et aurait abouti, sinon officiellement, du moins en 
fait, à un état de paix séparée avec toutes ses conséquences. Cepen- 
dant, l'état d'esprit des milieux révolutionnaires de Pétrograd 
semblait, dans l'occurrence, tellement hésitant qu'il fit naître, au 
Quartier Général, une méfiance dénuée de tout fondement à l'égard 
du Gouvernement Provisoire lui-même. Ceci donna lieu à l'incident 
suivant. A la fm d'avril, pendant l'absence du Généralissime, le 
chef de la chancellerie m'apprit qu'un grand émoi régnait parmi les 
attachés militaires étrangers : on venait de recevoir un télégramme 
de l'ambassadeur d'Italie à Pétrograd, affirmant d'une façon 
catégorique que le Gouvernement Provisoire avait décidé de con- 
clure une paix séparée avec les puissances centrales. M'étant assuré 
qu'un pareil télégramme avait été en effet reçu et ignorant, à cette 
époque, que la légation italienne, grâce au caractère expansif 
propre à ses membres, avait déjà plus d'une fois servi de source 
de fausses informations, j'envoyai au Ministre de la Guerre une 
dépêche conçue en termes très énergiques et qui concluait ainsi : 
« Nos descendants flétriront de leur mépris la génération veule, 
impuissante et sans volonté, dont les forces ont suffi pour renver- 
ser un régime pourri, mais non pour sauvegarder l'honneur, la 



— 138 — 

dignité et l'existence même de la Russie». Le malentendu s'éclai- 
rait : l'information était fausse ; le Gouvernement, bien entendu, 
n'avait pas songé à une paix séparée. Par la suite, le 16 juillet, 
à la conférence historique au G.Q.G. (conférence de commandants 
en chef et de membres du Gouvernement), j'eus de nouveau l'occa- 
sion de me prononcer à ce sujet. 

«... Il y a une autre voie, celle de la trahison. Elle aurait apporté 
un soulagement momentané à notre pays exténué... Mais la malé- 
diction qui accompagne la trahison ne prépare pas le bonheur. Cette 
voie aboutirait à l'esclavage politique, économique et moral. » 

Je sais que certains milieux russes ont depuis désapprouve 
cette application intransigeante des principes de morale à la 
politique ; on y disait qu'un pareil idéalisme était déplacé et nuisible, 
que les intérêts de la Patrie devaient être mis au-dessus de toute 
« morale politique conventionnelle... » Cependant, la vie d'un peuple 
compte par siècles et non par années ; je suis convaincu qu'un 
changement apporté alors à l'orientation de notre politique exté- 
rieure n'aurait pas essentiellement modifié le calvaire du peuple 
russe ; que le jeu sanglant, une fois les cartes battues, aurait con- 
tinué, mais aux frais de la Russie... D'ailleurs, la mentalité des 
chefs militaires russes n'admettait pas pareille transaction avec 
leur conscience : Alexéev et Kornilov, abandonnés de tous, appuyés 
par personne, suivirent longtemps l'ancienne voie, ayant confiance 
sinon dans la générosité, du moins dans le bon sens des Alliés ; 
préférant être trahis que de trahir... 

Don-Quichottisme ? Peut-être. Mais toute autre politique ne 
pouvait être faite que par d'autres mains... moins pures. Quant à 
moi personnellement, trois ans plus tard, ayant survécu à toutes 
les illusions, subi les plus dures épreuves du destin ; après 
m'être heurté au mur de l'égoïsme aveugle et brutal des Gou- 
vernements « amis » ; libre, par conséquent, de toute obli- 
gation à l'égard des Alliés, au moment où ils sont sur le point de 
trahir définitivement la véritable Russie, je demeure, cependant, 
partisan convaincu d'une politique honnête. A présent, les rôles 
sont intervertis : à présent c'est moi qui ai dû persuader aux par- 
lementaires anglais (1) qu' « une politique nationale saine ne peut 
passer outre à tous les principes de la morale ; qu'on est en train 
de commettre un crime manifeste, car on ne peut donner un autre 
nom à l'abandon des forces armées de la Crimée, au renoncement à 
la lutte contre le bolchevisme que l'on admet dans la famille des 
peuples civilisés et que l'on reconnaît, ne fût-ce qu'indirectement ; 
que cette tactique prolongera un peu l'existence du bolchevisme 
en Russie, mais lui ouvrira toutes larges les portes de l'Europe... » 
Je suis profondément convaincu que la Némésis historique ne leur 



(1) A la fin d'avril 1920. 



— 139 — 

pardonnera jamais, comme elle ne nous aurait jamais pardonné 
à nous. 

Le commencement de 1917 fut une période catastrophique pour 
les puissances centrales et décisive pour l'Entente. La question 
de l'ofîensive russe préoccupait beaucoup le commandement allié. 
Les attachés militaires de la Grande Bretagne (le général Barter) et 
de la France (le général Janin) venaient souvent nous voir, le Géné- 
ralissime et moi, pour savoir où en était la question. Cependant les 
assertions de la presse allemande relatives à la pression exercée 
par les Alliés — pression qui serait allée jusqu'à des ultimatums 
posés au Grand Quartier — étaient fausses : cela aurait été sim- 
plement inutile, car Janin aussi bien que Barter se rendaient compte 
de la situation et comprenaient que seul l'état de l'armée nous empê- 
chait de déclencher une offensive. Ils s'efforçaient d'accélérer et 
de renforcer l'aide technique, tandis que leurs collaborateurs les 
plus expansifs — Thomas, Henderson et Vandervelde — leaders 
des partis socialistes de l'Occident, cherchaient en vain par leur 
parole ardente à ranimer une étincelle de patriotisme parmi les 
représentants de la démocratie révolutionnaire et de l'armée russes. 

Enfin, le Grand Quartier comptait avec cette circonstance 
encore : réduite à l'état de passivité, privée de toute impulsion, 
de tout ce qui pouvait la pousser à l'action, l'armée russe aurait 
été bientôt envahie par la décomposition définitive, tandis qu'une 
offensive couronnée de succès eût pu relever et assainir son moral, 
sinon par un élan de patriotisme, du moins par le sentiment exci- 
tant et enivrant d'une grande victoire. Ce sentiment eût pu sur- 
monter tous les dogmes internationalistes dont les semences avaient 
été jetées par l'ennemi sur le terrain propice des aspirations défai- 
tistes des partis sociahstes. La victoire promettait la paix ex- 
térieure et certaines chances de paix intérieure. La défaite plaçait 
l'Etat au bord d'un abîme béant. Le risque était évident et 
grave; mais le but : le salut de la Patrie, valait qu'on le courût. 

Le Généralissime, le Général-quartier-maître (Youséfovitch) et 
moi, nous étions unanimes à reconnaître la nécessité de l'offensive. 
Les officiers généraux partageaient en principe ce point de vue. 
Les divergences de vues, d'ailleurs assez considérables, ne portaient 
que sur l'appréciation de la combattivité des troupes sur les fronts 
respectifs et du degré de leur préparation. 

J'aifirme d'une façon catégorique que rien que cette décision, 
même indépendamment de sa réalisation pratique, a rendu aux 
Alliés un service incontestable en retenant au front russe les forces, 
le matériel et l'attention de l'ennemi ; ce front, même après avoir 
perdu son ancienne puissance menaçante, demeurait encore, aux 
yeux de l'ennemi, le sphinx énigmatique. 

Il est curieux qu'à la même époque, le Grand Quartier de Hin- 
denburg discutait une question analogue. « La situation générale, 
en avril et mai et jusqu'à juin, dit Ludendorff, ne permettait pas 



— 140 — 

d'engager une action sérieuse au front de l'Est ». Mais, par la suite... 
« il y eut au Grand Quartier de grandes discussions à ce propos. 
Une offensive rapide au front de l'Est, à laquelle auraient pris part 
les troupes mêmes qui se trouvaient à la disposition du comman- 
dant en chef de ce front, offensive soutenue par quelques divisions 
qu'on eût fait venir de l'Ouest, n'était-ce pas une meilleure solu- 
tion que l'attente ? C'était le moment ou jamais, disaient d'aucuns, 
de battre l'armée russe au moment où sa valeur combattive se 
trouvait affaiblie. Je n'y consentis pas, encore que la situation 
à l'Ouest se fût améliorée. Je ne voulais faire rien qui pût, sem- 
blait-il, détruire la chance réelle de paix... » 

D'une paix séparée, bien entendu. Ce qu'elle devait être, nous 
l'apprîmes plus tard, après Brest-Litovsk, 

Les armées reçurent des instructions en vue de l'offensive. 
Son idée directrice était de rompre les positions ennemies sur les 
secteurs dûment préparés de tous les fronts européens, de déclen- 
cher une offensive de grande envergure à laquelle prendraient part 
des forces importantes du front du Nord-Ouest, et qui serait dirigée, 
de Kamenetz-Podolsk sur Lemberg et plus loin sur la ligne de 
la Vistule ; en même temps le groupe de choc du front de l'Ouest 
devait attaquer en partant de Molodetchno dans la direction de 
Vilno et du Niémen, en refoulant vers ie Nord l'armée alle- 
mande d'Eichhorn. Les fronts du Nord et de Roumanie soutenaient 
l'opération par des actions partielles qui attiraient sur eux des 
forces ennemies . 

Le moment de l'offensive n'était déterminé que d'une façon 
hypothétique et très vague. Cependant, les jours se suivaient 
et les troupes qui autrefois étaient dirigées par leurs chefs et 
exécutaient sans murmure les tâches les plus lourdes ; ces trou- 
pes qui de leurs corps, sans munitions, ni obus, avaient autre- 
fois arrêté la ruée des troupes austro-allemandes, ces mêmes troupes 
demeuraient à présent inertes, leur volonté paralysée, leur raison 
obscurcie. Le commencement de l'action se trouvait continuelle- 
ment ajourné. 

* 
* * 

Cependant les AlUés, qui avaient préparé pour le printemps une 
opération de grande envergure et qui prévoyaient un renforcement 
de l'ennemi sur le front occidental au cas où l'armée russe aurait 
été définitivement disloquée, les Alliés, sans attendre la solution 
définitive de la question de notre offensive, engagèrent en France, 
à la fin du mois de mars, une grande bataille qui était prévue dans 
le plan général de la campagne. D'ailleurs, même avant la ruine 
de l'armée russe, la simultanéité des opérations n'était pas consi- 
dérée par les Grands Quartiers alhés comme une condition indis- 
pensable de l'offensive projetée. Vu les conditions physiques et 



— 141 — 

climatiques particulières à notre théâtre de la guerre, notre offen- 
sive n'avait pas été prévue avant le mois de mai. Cependant, 
conformément au plan général de la campagne, élaboré le 2 no- 
vembre 1916 à la conférence de Chantilly, le général Jofïre avait 
décidé que l'offensive des troupes anglo-françaises commence- 
rait à la fin de janvier ou aux premiers jours de février ; le géné- 
ral Nivelle qui succéda à Joffre, après la conférence du 14févrierl917 
à Calais, ajourna le commencement de l'offensive jusqu'à la fin 
de mars. 

Le manque de coordination entre les opérations du front oriental 
et du front occidental portait des fruits amers. Il est difficile de 
dire si les Alhés pouvaient retarder leur offensive de deux mois 
et dans quelle mesure l'avantage d'une opération combinée avec 
le front russe se trouvait anéanti par le sursis accordé à l'Alle- 
magne pour renforcer et organiser son matériel et compléter ses 
réserves. Une chose est certaine, c'est que l'abssnce de cette 
coordination améliora grandement la situation des Allemands. 

a Je fais raisonnements gratuits, dit Ludendorf, mais je ne 
peux m'empêcher de songer que si la Russie avait attaqué en 
avril et en mai, remportant une série de petits succès, nous 
aurions eu à supporter, de même qu'en automne 1916, une lutte 
très pénible. Nos réserves de munitions auraient diminué dans des 
proportions inquiétantes. Toute réflexion faite, si l'on plaçait en 
avril et mai les succès que les Russes remportèrent en juin, je ne 
vois pas comment le commandement suprême serait resté maître 
de la situation. En avril et mai 1917, malgré notre victoire (?) 
sur l'Aisne et en Champagne, nous n'avons été sauvés que par la 
révolution russe... » 

* 

* * 

Outre l'offensive générale sur le front austro-allemand, il se 
posa, en avril, une autre question non démunie d'intérêt : celle 
d'une opération indépendante en vue de s'emparer de Constantinople. 
Le Ministre des Affaires Etrangères, Mihoukov, inspiré par de 
jeunes marins enthousiastes, avait à maintes reprises engagé des 
pourparlers avec le général Alexeev, cherchant à le convaincre 
d'entamer cette opération qui, affirmait-il, pouvait aboutir au 
succès et placer la démocratie révolutionnaire, hostile aux an- 
nexions, devant le fait accomph. 

Le Quartier Général désapprouva absolument cette entreprise 
bizarre qui tenait si peu de compte de l'état de nos troupes : la 
descente, opération très déhcate en elle-même, réclamait une grande 
disciphne, de la préparation, de l'ordre et surtout un haut senti- 
ment du devoir chez les contingents participant à l'action et qui 
fussent demeurés quelque temps complètement isolés de leur 
armée. Avoir derrière soi la mer, c'est là une circonstance qui 
déprime même les unités au moral le plus élevé. 



— 142 — 

Il n'y avait plus de pareils éléments dans l'armée russe. Cepen- 
dant, les instances du Ministre devenaient si pressantes que le 
général Alexeev se crut obligé de lui fournir un exemple palpable : 
on projeta une petite expédition sur la côte de l'Asie Mineure, à 
Zoungouldak, si je ne me trompe . Cette opération, sans impor- 
tance bien sérieuse, nécessitait la formation d'un corps expédi- 
tionnaire composé d'un régiment d'infanterie, d'un détachement 
d'artillerie blindée et d'un petit détachement de cavalerie. Le soin 
de la constituer fut confié au commandement du front de Roumanie. 
Or, au bout d'un certain temps, l'état-major de ce front fit savoir, 
fort perplexe, que le détachement en question n'avait pu être cons- 
titué... les troupes ayant refusé de prendre part à la descente. 

Cet épisode tenait à la façon trop simpliste dont on comprenait 
l'idée d'une guerre « sans annexions » , idée essentiellement con- 
traire à tous les principes de la stratégie. Peut-être aussi y fallait-il 
chercher tout bonnement l'instinct de la conservation ; quoi qu'il 
en soit, c'était d'un mauvais augure pour l'offensive que l'on était 
en train de préparer. 

Cependant, on la prépara malgré toutes les difficultés et toutes 
les souffrances. Le glaive russe, ébréché et rouillé, allait une fois 
de plus sortir du fourreau. Seulement, on ne savait pas au juste, 
une fois mis au clair, sur quelles têtes il allait retomber... 



CHAPITRE XVI 

Les réformes militaires : 
les généraux et le renvoi du commandant supérieur. 



En même temps qu'aux préparatifs de l'offensive, on procédait 
dans l'armée aux réformes et à ce qu'il était convenu d'appeler 
la démocratisation. Il est indispensable de s'arrêter, dès maintenant, 
à tous ces phénomènes, car ils décidaient d'avance de l'issue de 
l'offensive d'été, ainsi que, en fm de compte, du sort de l'armée. 

Les réformes militaires avaient débuté par la destitution d'un 
grand nombre de généraux commandant des unités. Cette mesure 
reçut, parmi les militaires, le surnom tragi-comique de « massacre 
des innocents ». Cela avait commencé par un entretien du ministre 
Goutchkov avec le général Kondzérevsk\% qui était de service au 
Grand Quartier. Sur la demande de Goutchkov et se basant sur 
les données dont on disposait, Kondzérevsky dressa une liste des 
chefs supérieurs, faisant suivre chaque nom d'une brève attestation. 
Ce fut cette hste, complétée plus tard par de nombreuses apostilles 
de différentes personnes, jouissant de la confiance de Goutchkov, 
qui servit de point de départ pour le « massacre ». En quelques 
semaines on mit ainsi en disponibilité jusqu'à 150 chefs supérieurs, 
y compris 70 chefs des divisions d'infanterie et de cavalerie. 

Goutchkov exphque cette mesure par les motifs suivants (1): 
« Notre tâche immédiate (depuis la révolution) était de faire 
place aux talents. Parmi notre commandement il y avait beaucoup 
d'hommes honnêtes, mais incapables de se pénétrer des nouvelles 
formes des relations. Aussi, en peu de temps, y procéda-t-on à 
des changements si nombreux qu'aucune armée n'en a, je crois, ja- 
mais connu autant... Je me rendais bien compte que, dans cette occur- 
rence, il ne pouvait être question de faire grâce, et je fus implacable 
à l'égard de ceux que j'estimais indésirables. Certes, j'ai pu me 
tromper. Il se peut même que des erreurs, par dizaines, aient été 



(1) Discours au Congrès de délégués du front, le 29 avril 1917. 



— 144 — 

commises ; mais je consultais des personnes compétentes et je ne 
prenais un parti que lorsque j'étais sûr qu'il répondait à l'état d'es- 
prit général. Quoi qu'il en soit, c'est nous qui avons poussé tout ce 
qu'il y avait parmi le commandement d'hommes supérieurement 
doués. Je ne tenais pas compte de la hiérarchie. Il y a des gens 
qui ont commencé la guerre comme à la tête d'un régiment et qui, à 
présent, commandent des armées... Ainsi, nous sommes parvenus 
non seulement à une amélioration, mais à un autre résultat encore, 
non moins important, celui d'avoir proclamé le mot d'ordre : 
a place au talent... » Et ceci a rempli tous les cœurs d'un sentiment 
de joie, faisant travailler les hommes avec enthousiasm.e, avec 
élan... )) 

Quel fut le résultat de tous ces changements grandioses dans 
l'armée ? Le commandement fut-il réellement et sensiblement 
améUoré ? Je crois que ce but n'a pas été atteint. On a vu appa- 
raître sur la scène des hommes nouveaux, mis en évidence grâce 
au droit désormais consacré de se choisir ses auxihaires et non sans 
l'influence de motifs trop connus, tels que parenté, amitié et nouvelles 
relations. La révolution pouvait-elle corriger et transfigurer les 
hommes ? La sélection mécanique pouvait-elle élaguer de la vie 
mihtaire un système qui, pendant de longues années, avait para- 
lysé tout velléité de travail et de perfectionnement ? Il se peut 
qu'on ait mis en évidence quelques « talents » isolés, mais en 
même temps on a fait monter à la surface des dizaines, des centaines 
d'hommes dont l'avancement était dû au hasard et non à leurs 
connaissances ou à leur énergie. Le caractère fortuit des nominations 
s'accentua davantage par la suite, lorsque Kerensky eut abrogé 
(en juin), pour toute la durée de la guerre, aussi bien les titres 
précédemment nécessaires pour l'avancement que la concordance 
entre le grade et le poste, y compris, bien entendu, les prérogatives 
du savoir et de l'expérience. 

J'ai devant moi la liste des grands chefs de l'armée russe, 
se rapportant à la moitié de mai 1917, c'est-à-dire à l'époque préci- 
sément où r « épuration » entreprise par Goutchkov était terminée. 
La hste comprend le Généralissime, les commandants en chef des 
fronts, des armées, des flottes, et les chefs de leurs états majors. 
En tout 45 personnes (1). Le cerveau, l'âme et la volonté de l'armée. 
Il est difficile de se faire une idée de leurs quahtés mihtaires d'après 
les derniers postes qu'ils ont occupés, car, en 1917, la stratégie et 
la science militaire en général trouvaient peu d'occasions d'être 
apphquées, étant devenues esclaves delà soldatesque. Mais je con- 
nais très bien le rôle de ces personnages dans la lutte contre la « démo- 
cratisation », c'est-à-dire contre la désorganisation de F armée. Voici 
les rapports numériques entre trois catégories différentes : 



(1) De ce nombre, il en est cinq que je ne connais pas du tout ; c'est 
pourquoi je n'en parle pas. 



— 145 — 



Catégories 
Commandement 


OPPORTUNISTES 


Ont lutté 

contre 

la (démocrati3atlon> 


TOTAL 




Ont favorisé 
la «démocratisation* 


N'ont pas lutté 

contre 

la (démocratisation' 




Commandants 
en chef, com- 
mandants des 
aimées et com- 
mandants de 

1 flottes: 

Chefs des états 
majors: .... 


9 
6 


5 

6 


7 
7 






1 TOTAL : 


15 


11 


14 


40 





Sur ce nombre, ont par la suite, depuis 1918, pris part à la 
lutte ou s'en sont abstenus : 



Dans des orga- 
nisations anti- 
bolchevistes : . 

Chez les bol- 
cheviks : . . . . 

Se sont abs- 
tenus : 


2 

6 

7 


7 
4 


10 
1 
3 


19 

7 

14 



Tels sont les résultats de la réforme aux sommets de la hiérar- 
chie militaire ; là où les hommes se trouvaient exposés aux yeux de 
tous, où leur activité était l'objet de l'attention critique non seule- 
ment de la part des autorités, mais encore de l'opinion mihtaire 
et pubUque. Je ne pense pas que la situation ait été meilleure aux 
degrés moins élevés de la hiérarchie. 

Si l'on peut encore contester /fs in/en/ions qui dictèrent cette me- 
sure, je n'ai pour ma part aucun doute quant à son inefficacité. La de- 
stitution en masse des chefs ébranla du premier coup la confiance dans 
le commandement et donna une apparence de justification aux actes 
arbitraires des comités et des soldats, aux violences commises à 
l'égard de tel représentant du commandement. Les déplacements et 
les mutations extraordinaires arrachèrent un grand nombre de 
chefs à leurs unités respectives, où ils avaient pu acquérir 
respect et influence grâce à leurs mérites au champ d'honneur ; 
ils étaient transportés dans un miheu inconnu où, pour 
acquérir cette influence, il fallait beaucoup de temps et d'ef- 
forls dans des conditions profondément changées. Si l'on y ajoute 
la formation des troisièmes divisions, qui se poursuivait dans l'infan- 
terie et qui amenait, à son tour, de nombreuses mutations dans 
le commandement, on se fera une idée du chaos qui s'introduisit 
dans l'armée. 



10 



— 146 — 

Un appareil aussi fragile que l'était l'armée au cours de la 
guerre et de la révolution, ne pouvait se maintenir que par la force 
d'inertie et ne pouvait supporter aucune nouvelle secousse. Ce qui 
était permis, c'était d'éloigner les éléments incontestablement 
nuisibles, de modifier, d'une façon radicale, le système des nomi- 
nations en faisant place aux plus dignes, et de laisser ensuite la 
question suivre son cours naturel, en tout cas sans trop y insister 
et sans en faire un programme d'action. 

En plus des chefs ainsi éliminés, plusieurs généraux, parmi 
lesquels Letchitzky et Mistchenko, quittèrent l'armée de leur plein 
gré, n'ayant pu se plier aux exigencesMu nouveau régime. D'autre 
part, beaucoup de chefs furent destitués dans l'ordre révolutionnaire 
sous l'influence directe ou indirecte des comités et des soldats. 
A cette dernière catégorie appartenait, entre autres, l'amiral Kol- 
tchak. 

Les changements se produisirent encore longtemps, partant des 
idées les plus diverses, souvent contradictoires, qu'on se faisait de 
la direction de l'armée ; aussi revêtaient-ils un caractère extrême- 
ment désordonné, empêchant la constitution d'un type déterminé du 
commandement. 

Alexeev destitua le commandant en chef Rouzsky et le comman- 
dant de l'armée Radko-Dmitriev pour manque d'autorité et oppor- 
tunisme. S'étant rendu au front du Nord, il en rapporta une im- 
pression défavorable l'activité de ces deux généraux et posa 
délicatement la question de leur « surmenage ». C'est ainsi que 
leur démission fut interprétée par la société et par l'armée. Pour 
les mêmes motifs, Broussilov destitua Youdénitch. 

Je destituai un commandant d'armée (Kvietzinsky), parce que, 
dans la question de la « démocratisation » il avait sul3ordonné sa 
volonté et son autorité à Faction désorganisatrice des comités. 

Kerensky destitua le généralissime Alexeev, ainsi que les com- 
mandants en chef Gourko et Dragomirov, pour leur opposition 
énergique à la « démocratisation » de l'armée ; des motifs directement 
opposés ont amené la destitution de Broussilov, opportuniste s'il 
en fût. 

Broussilov destitua le commandant de la 8™^ armée, le général 
Kalédine (plus tard ataman du Don, universellement respecté), 
sous prétexte que celui-ci avait « manqué de cœur », parce qu'il 
ne donnait pas son adhésion à la « démocratisation ». Cette mesure 
fut prise à l'égard d'un général qui était un soldat de grand mérite, 
et sous une forme brutale et blessante: Broussilov lui proposa d'abord 
une autre armée et ensuite souleva la question de sa démission. 
« Toute ma carrière, m'écrivait à cette époque Kalédine, me donne 
le droit de ne pas être traité comme un bouche-trou qui sert à 
combler toutes sortes de lacunes, sans qu'on lui demande son avis ». 

Le général Vannovsky, destitué du commandement d'un corps 
d'armée parle commandant de l'armée Kvietzinsky, pouravoirrefusé 



— 147 — 

de se soumettre à la priorité du comité de l'armée, reçoit immédia- 
tement après, par l'initiative du Grand Quartier, une nomination 
supérieure, le commandement d'une armée sur le front du Sud- 
Ouest. 

Le général Kornilov, qui avait refusé son poste de commandant 
en chef des troupes de la zone militaire de Petrograd, « ayant trouvé 
impossible d'assister en témoin impassible et de participer à la 
destruction de l'armée... par le Soviet », est nommé par la suite 
commandant en chef des armées d'un front et plus lard Généralissime. 
De même, Kerensky m'éloigne du poste de chef de l' état-major du 
Généralissime, comme ne répondant pas aux desseins du gouver- 
nement et désapprouvant ses mesures d'une façon manifeste, et 
m'admet aussitôt après au poste élevé de Commandant en Chef 
du front de l'Ouest. 

Des phénomènes inverses eurent lieu également : le Généralis- 
sime, général Alexéev, fit de longues et vaines tentatives pour 
destituer l'amiral Maximov, chef électif qui se trouvait à la tête 
de la flotte de la Baltique et dépendait entièrement du comité exé- 
cutif rebelle de cette flotte. Il fallait arracher de force à son am- 
biance ce chef qui avait causé infiniment de mal, carie comité ne le 
laissait pas partir et Maximov opposait un refus à tous les ordres de se 
présenter au Grand Quartier, alléguant la situation critique... 

Ce ne fut qu au commencement de juin que Broussilov réussit 
à en débarrasser la flotte... en le nommant chef du grand état- 
major des forces navales près le Généralissime !... 

On pourrait encore citer beaucoup d'exemples des contradic- 
tions frappantes dans les idées dont s'inspirait la direction de 
l'armée, contradictions provoquées par le conflit entre deux forces 
opposées, entrp. Hphv conceptions, deux idéologies, 

* * 

J'ai déjà dit plus haut que tous les officiers généraux étaient 
parfaitement loyaux à l'égard du Gouvernement Provisoire. Le 
futur « rebelle » lui-même, le général Kornilov, disait un jour à une 
réunion d'officiers : « Le passé s'est effondré ! Le peuple construit 
le nouvel édifice de la liberté, et la tâche de l'armée nationale est de 
soutenir par tous les moyens le nouveau Gouvernement dans son 
œuvre difficile et créatrice... » Si le commandement militaire s'in- 
téressait aux questions de pohtique générale et aux expériences 
socialistes des Gouvernements de coahtion, il ne le faisait pas plus 
que tous les Russes cultivés, ne croyant ni de son devoir ni de son 
droit de faire participer l'armée à la solution des problèmes sociaux. 
Pourvu que fussent conservées l'armée et telle orientation de la 
pohtique extérieure qui contribue le mieux à la victoire. Une telle 
union entre le commandement et le gouvernement — union « d'in- 
clination » au début et « de raison » par la suite — dura jusqu'à 



— 148 — 

l'offensive générale du mois de juin, tant qu'on eut conservé une 
lueur d'espoir en un revirement de l'esprit de l'armée, 
espoir que la réalité vint brutalement détruire. Après l'offensive, 
le commandement lui-même eut quelques hésitations... 

Je dirai mieux : tout le commandement supérieur de l'armée était 
unanime à considérer comme inadmissible la « démocratisation 
de l'armée » telle qu'elle était pratiquée par le Gouvernement. 
Si dans le tableau que j'ai dressé plus haut nous trouvons 65 % des 
chefs n'ayant pas protesté avec toute l'énergie voulue contre 
la « démocratisation » (la décomposition) de l'armée, cela provenait 
de raisons tout autres : les uns le faisaient pour des considérations 
tactiques, estimant que l'armée était empoisonnée et qu'il fallait 
lui faire suivre un traitement où entrassent des antidotes aussi hasar- 
deux ; d'autres s'inspiraient uniquement d'intérêts de carrière. 
Ce que je dis n'est pas une hypothèse ; je me base sur ma con- 
naissance du milieu, et des hommes avec la plupart lesquels j'ai 
eu maintes fois l'occasion de m'entretenir, en toute franchise, de 
ces questions. Des généraux, très instruits et'possédant une grande 
expérience, ne pouvaient, l3ien entendu, émettre sincèrement et 
scientifiquement des opinions « militaires » comme, par exemple 
celle-ci : Klembovsky proposant de mettre^à la tête des armées du 
front un triumvirat comprenant le commandant en^ chef, un com- 
missaire du Gouvernement et un soldat élu ; Kvietzinsky se 
prononçant pour « des pleins-pouvoirs extraordinaires conférés 
aux comités de l'armée par le Ministre de la Guerre et le' comité 
central du Soviet et permettant à ces comités d'agir au nom de ce 
dernier » ; Viranovsky proposant de transformer tout le personnel 
du commandement en « conseillers techniques » et de remettre tout 
le pouvoir aux commissaires et aux comités 1... 

Le fait suivant montre combien le commandement était loyal : 
à la fin d'avril, le général Alexeev, ayant perdu tout espoir d'em- 
pêcher par son influence personnelle les mesures du Gouvernement, 
qui devaient aboutir à la décomposition de l'armée, envoya aux 
commandants en chef, avant que fût proclamée la fameuse déclara- 
tion des droits du soldat, le projet chiffré d'un vigoureux appel collec- 
tif que l'armée devait adresser au Gouvernement ; cet appel faisait 
entrevoir l'abîme au bord duquel allait se trouver l'armée ; dans 
le cas où le projet aurait été approuvé, il devait être signé par 
tous les officiers généraux, à partir des commandants de division. 

Cependant, les fronts, pour différentes raisons, désapprouvèrent 
ce moyen d'agir sur le Gouvernement. Et le commandant par 
intérim du front de Roumanie, le général Ragosa, — qui fut plus 
tard Ministre de la Guerre ukrainien dans le Gouvernement de 
l'hetman (Skoropadsky), — répondit qu'évidement Dieu avait 
décidé la perte du peuple russe ; que, par conséquent, ce 
n'était pas la peine de lutter contre le destin, mais qu'il fallait 
plutôt faire le signe de la croix et attendre avec patience que le 



— 149 — 

sort se prononçât. C'était là, le sens textuel de son télégramme. 

Tels étaient l'état d'esprit et le désarroi parmi les sommités 
de l'armée. 

Quant à la catégorie des chefs qui avaient inébranlablement 
combattu la destruction de l'armée, ils suivirent pour la plupart 
leur chemin épineux, luttant contre le courant, estimant que tel 
était leur devoir vis-à-vis de leur peuple. Ils suivirent ce chemin 
tant qu'ils gardèrent la foi dans le succès de leur cause — 
et au delà ; ils le suivirent sans tenir compte des coups du destin 
qui, pas à pas, détruisaient leurs espoirs et leurs illusions ; sans 
même tenir compte du sombre avenir que certains d'entre eux 
pressentaient déjà et qui s'annonçait par le souffle pestilentiel delà 
décomposition. Ils marchèrent la tête haute, entourés de l'incom- 
préhension de la calomnie et d'une haine farouche, au tant que 
durèrent leurs forces, autant que dura leur vie... 



CHAPITRE XVII 
« La démocratisation de l'armée » : administration, service, vie intérieiîfc. 

Pour réaliser la « démocratisation de l'armée » et, en général la 
réforme de l'administration militaire « conformément au nou- 
veau régime », Goutchkov constitua une commission sous la pré- 
sidence de l'ancien ministre de la Guerre, Polivanov (1). Elle 
comprenait des représentants de la commission de la Guerre de la 
Douma d'Empire et des membres du Soviet. Auprès du mini- 
stère de la Marine fonctionnait une commission analogue, pré- 
sidée par un membre notoire de la Douma, Savitch. Je connais 
mieux le travail de la première de ces deux commissions, c'est à 
elle, par conséquent, que je m'arrêterai ici. Avant d'être confirmés, 
les projets de loi élaborés par la commission de Polivanov étaient 
soumis à l'examen de la section militaire du Comité Exécutif 
du Soviet, celle-ci jouissant d'une grande influence et même légi- 
férant quelquefois à ses^risques et périls. 

Aucun historien futur de l'armée russe ne pourra passer sous 
silence la commission de Polivanov, cette institution fatale dont 
l'empreinte apparaît sur toutes les mesures sans exception qui ont 
causé la perte de l'armée. Avec un cynisme inouï, frisant la tra- 
hison, cette institution, qui comprenait beaucoup de généraux et 
d'officiers nommés par le Ministre de la Guerre, pas à pas, jour par 
jour, mettait en pratique des idées néfastes et détruisait les assises 
rationnelles du régime militaire. Il arrivait souvent que bien avant 
d'être confirmés, tels projets de loi pénétrassent dans la presse et 
dans l'armée ; rejetés plus tard, par le Gouvernement, comme 
démagogiques, ces projets faisaient cependant leur chemin parmi 
les soldats et y faisaient naître la tendance à exercer une pression 
sur le Gouvernement. Les membres militaires de la commission 
semblaient rivaliser entre eux à qui flatterait plus servilement le 
nouveau pouvoir en apportant à ses idées destructrices l'appui de 
leur autorité. Des personnes qui avaient assisté aux travaux de la 
commission en qualité de rapporteurs m'ont raconté que des civils 
y ont quelquefois élevé la voix contre des décisions hasardées, 
mais que les militaires, eux, ne protestaient presque jamais. 



(1) Mort en 1920, à Riga, où il prenait part, en qualité d'expert da 
Gouvernement des Soviets, aux négociations de paix avec la Pologne. 



— 151 — 

J'ai peine à comprendre la mentalité de ces hommes qui se 
laissèrent aussi vite et aussi entièrement influencer et dominer 
par la foule. Il ressort de la liste des membres de cette commission, 
du premier mai, que la plupart d'entre eux étaient des représentants 
des états-majors et des bureaux de Pétrograd (25 en regard 
de 9 représentants seulement des armées), et de plus, ils n'appar- 
tenaient pas tous à l'armée active. Pétrograd avait sa mentalité 
à part, qui différait de celle de l'armée. 

Les lois démocratiques les plus importantes et qui eurent les 
conséquences les plus graves pour l'armée portaient sur l'organi- 
sation des comités (voir chapitre XVIII), sur les peines disci- 
plinaires, sur la réforme de la justice militaire et, enfin, sur la 
fameuse déclaration des droits du soldat. 

La juridiction disciplinaire des chefs est abolie. Elle est conférée 
à des tribunaux « disciphnaires » institués auprès des compagnies 
et des régiments. Ces tribunaux sont également chargés de résoudre 
les malentendus survenus entre les soldats et les chefs. 

Cette mesure se passe de commentaires. Elle introduisait une 
anarchie absolue dans la vie intérieure des unités et discréditait 
de par la loi l'autorité du chef. Cette dernière circonstance était 
d'une importance capitale. Et la démocratie révolutionnaire usa de 
ce procédé dans les moindres actes de sa législation. 

La réforme des tribunaux avait pour objet final d'atténuer, 
au cours de la procédure, l'influence des juges militaires nommés ; 
d'introduire le jury et, d'une façon générale, d'adoucir les sanctions 
judiciaires. 

On a aboh les conseils de guerre qui châtiaient rapidement et 
sur le heu du déht un certain nombre de crimes d'ordre mihtaire, 
évidents et particuhèrement graves, tels que trahison, désertion 
devant l'ennemi, etc. 

La « démocratisation » de la justice mihtaire n'était justifiée 
en quelque sorte que par le fait qu'après avoir ébranlé la confiance 
dans les officiers en général, il était indispensable de créer des 
organes judiciaires mixtes et électifs, c'est-à-dire théoriquement 
plus dignes de la confiance de la démocratie révolutionnaire. 

Mais ce but, lui-même, ne fut pas atteint. Car le tribunal mili- 
taire — une des bases principales de l'ordre dans l'armée, — tomba 
absolument au pouvoir de la foule. Les organes de la sûreté furent 
saccagés par la démocratie révolutionnaire. L'instruction des procès 
se heurtait à l'opposition insurmontable des gens armés et parfois 
même des organisations révolutionnaires de l'armée. La foule armée, 
comprenant souvent beaucoup d'éléments criminels, pesait sur 
la conscience des juges de toute sa force obscure et effrénée, im- 
posant d'avance le verdict. Les tribunaux militaires mis à sac, les 
membres du jury ayant osé prononcé un verdict qui déplaisait à la 
foule, obhgés de prendre la fuite et quelquefois lynchés, tout cela 
était devenu chose ordinaire. A Kiev eut lieu le procès d'un bolchevik 



— 152 — 

connu, capitaine au régiment des grenadiers de la garde, Dze- 
valtovsky (1), accusé avec ses 78 complices d'avoir refusé de prendre 
part à l'offensive et d'avoir entraîné en arrière son régiment et 
quelques autres unités. Le procès s'est déroulé dans les conditions 
suivantes : la salle d'audience était remplie d'une foule de soldats 
armés qui exprimaient par des cris leur sympathie pour les in- 
culpés ; en se rendant du dépôt au siège du tribunal Dzeval- 
tovsky passa avec son escorte au soviet local où on lui fit une ova- 
tion ; enfm, pendant que le jury délibérait, des bataillons de réserve 
armés vinrent se ranger, musique en tête, devant le palais de justice 
en chantant Y Internationale. Bien entendu, Dzevaltovsky et see 
complices furent acquittés. 

C'est ainsi que la justice miUtaire fut peu à peu supprimée. 

Il serait erroné, cependant, d'attribuer la nouvelle orientation 
de la législation judiciaire à la seule influence des Soviets. Elle 
était également justifiée par la manière de voir de Kerensky qui 
disait : « Je crois que la violence et la contrainte mécanique ne 
pourront rien faire dans les conditions actuelles de la guerre, où 
agissent des foules immenses. En trois mois de travail, le Gouver- 
nement Provisoire s'est convaincu qu'il faut s'adresser à la raison, 
à la conscience, au sentiment du devoir du citoyen et que l'on peut 
par ce moyen obtenir les résultats voulus (2) ». 

Dès le début de la révolution, par son décret du 12 mars, le 
Gouvernement Provisoire avait aboh la peine de mort. La presse 
hbérale accueiUit cet acte par une avalanche d'articles pathétiques, 
pleins d'idées très généreuses, mais dont les auteurs faisaient preuve 
d'une imprévoj^ance complète et d'une incompréhension totale des 
conditions où vivait l'armée. L'abohtionniste russe, sous -secré- 
taire au conseil du Gouvernement Provisoire, Nabokov, écrivait 
à ce propos : « Cet événement heureux est signe de vraie générosité et 
de sagesse perspicace... La peine de mort est aboUe sans réserves et 
à jamais... Il n'existe probablement aucun pays où la protestation 
morale contre cette pire forme du meurtre ait atteint une telle iuten- 
sitéque chez nous... La Russie est entrée au nombre des Etats qui 
Reconnaissent plus la honte et l'infamie du meurtre judiciaire (3) ». 

Il est intéressant de noter que le Ministère de la Justice avait 
néanmoins présenté au Gouvernement deux projets dont l'un 
conservait la peine de mort pour les déhts miUtaires les plus graves 
(espionnage et trahison) ; cependant l'administration de la justice 
militaire, à la tête de laquelle se trouvait le général Apouchkine, 
se prononça catégoriquement pour l'abohtion complète de la peine 
de mort. 

Survinrent, cependant, les journées de juillet. Si habituée qu'elle 



(1) Actuellement ambassadeur des Soviets en Chine. 

(2) Discours au Grand Quartier, le 20 mai. 

(3) * Rietch », le 18 mars 1917. 



— 153 — 

fût aux souièvements anarchiques, la Russie fut cependant atter- 
rée par l'horreur apparue sur les champs de bataille en GaUcie, près 
de Kalouche et Tarnopol. La « conscience révolutionnaire » fut 
cinglée, comme d'un coup de cravache, par les télégrammes des 
commissaires du Gouvernement aux armées, Savinkov et Filo- 
nenko, et du général Kornilov, tous les trois demandant le réta- 
bMssement immédiat de la peine de mort. « Une armée d'hommes 
obscurs et affolés — écrivait Kornilov le 11 juillet — que le pouvoir 
ne défend pas contre la corruption et la démorahsation systé- 
matique, fuit, ayant perdu tout sentiment de dignité humaine. 
Sur les champs que l'on ne peut même pas nommer champs de 
bataille règne une horreur sans trêve, une honte, une infamie 
telle que l'armée russe n'en a jamais connu de toute son existence... 
Les mesures de clémence, apphquces par le Gouvernement, ont 
ébranlé la discipline ; elles provoquent la cruauté désordonnée 
des masses que rien n'entrave. Cet instinct déchainé se traduit par des 
violences, des pillages et des meurtres... La peine de mort sauvera 
bien des vies innocentes en supprimant quelques traîtres et lâches . » 

Le 12 juillet le Gouvernement rétabUt la peine de mort et 
introduisit les tribunaux « mihtaires - révolutionnaires » à la 
place des anciens conseils de guerre. La difïérence consistait en ce 
que les nouveaux tribunaux étaient électifs (3 officiers et 3 soldats), 
les candidats étant choisis soit sur la Uste des membres du jury, 
soit parmi les membres des comités de l'armée. D'ailleurs, cette 
mesure (le rétabUssement de la peine de mort) que le Gouvernement 
avait consentie sous l'influence du commandement, des commis- 
saires et des comités, était d'avance vouée à l'insuccès : plus tard, 
à la « Conférence Démocratique », Kerensky chercha à se justifier 
aux yeux de la démocratie : « Attendez que je signe au moins un 
seul arrêt de mort, et alors je vous accorderai le droit de me mau- 
dire... » D'autre part, la composition des tribunaux et les conditions 
de leur fonctionnement, que j'ai indiquées plus haut, ne pouvaient 
contribuer à la réaUsation de la mesure en question : il ne se trouvait 
presque pas de juges capables de prononcer un arrêt de mort, ni 
de commissaires qui consentissent à le confirmer. Du moins, il 
n'y en eut pas sur mes fronts. En même temps, au bout de deux mois 
de fonctionnement des conseils de guerre révolutionnaires, l'admi- 
nistration judiciaire avait rassemblé une documentation abondante, 
provenant tant des chefs militaires que des commissaires, et éta- 
blissant les « infractions flagrantes aux règles de la juridiction, l'inex- 
périence et l'ignorance des juges (1) ». 

Parmi les mesures pénales appUquées par le commandement 
suprême ou par les chefs, il faut mentionner la dissolution des 
régiments rebelles. Cette mesure trop hâtive a eu des conséquences 
imprévues : on provoquait la rébelhon précisément pour faire 



(1) Commissariat du front du Sud-Ouest. 



— 154 — 

dissoudre tel régiment. Car les considérations d'ordre moral — 
l'honneur, la dignité du régiment — étaient depuis longtemps 
devenus autant d« préjugés ridicules. Quant aux avantages réels 
de la dissolution, ils étaient hors de doute : le régiment était pour 
un temps considérable retiré de la ligne de feu ; les formahtés de 
]a dissolution duraient des mois entiers ; ensuite il fallait pas mal 
de temps pour répartir les effectifs du régiment réformé dans d'autres 
unités, lesquelles se trouvèrent de la sorte encombrées d'éléments 
instables et criminels. La responsabilité de cette mesure incombe au 
Grand Quartier autant qu'au Ministère de la Guerre et aux com- 
missaires, et tout son poids retombait, en fm de compte, sur les 
officiers, qui perdaient leur régiment, — c'est-à-dire leur famille, — 
et leur poste, et se trouvaient obUgés d'errer de place en place 
ou de passer à l'état lamentable de réserve. 

En plus des éléments indésirables qui leur arrivaient de cette 
source, les contingents étaient complétés, plus directement, par des 
habitués des prisons de droit commun et du bagne, car le Gouver- 
nement accordait largement l'amnistie aux criminels qui devaient 
expier leurs torts dans les rang de l'armée active. Cette mesure, 
que j'ai vainement combattue, nous gratifia de tout un régiment 
de criminels — don de Moscou, — et de solides cadres anarchistes 
dans les dépôts. L'argumentation naïve et peu sincère du lé- 
gislateur alléguant que les crimes commis étaient inhérents 
aux conditions du régime tsariste et qu'un pays libre ferait 
des criminels de la veille des combattants pleins d'abnégation, — 
cette argumentation ne fut pas corroborée par les faits. Dans les 
garnisons où pour telle ou telle raison se trouvait un nombre par- 
ticulièrement considérable de ces criminels amnistiés, ils deve- 
naient la terreur de la population avant même d'avoir vu le front. 
Ainsi, au mois de juin, parmi les contingents de Tomsk, se poursui- 
vait une propagande active appelant au pillage et à la suppression 
de toutes les autorités ; les soldats formaient d'énormes bandes de 
brigands armés, qui terrorisaient la population Le commissaire 
et le chef de la garnison entreprirent, de concert avec toutes les 
organisations révolutionnaires locales une campagne en règle contre 
les brigands et, après combat, éhminèrent de la garnison non moins 
de 2.300 criminels amnistiés. 

Les réformes devaient comprendre toute la haute administra- 
tion des armées de terre et de mer, mais les commissions de Poli- 
vanov et de Savitch n'eurent pas le temps de les réaliser, car elles 
furent dissoutes par Kerensky, qui comprit enfin tout le mal 
qu'elles avaient fait. Les commissions préparèrent seulement la 
démocratisation des organes supérieurs des Conseils de la Guerre 
et de la Marine en y introduisant des délégués des soldats. Ce der- 
nier détail est d'autant plus ridicule que dans l'idée du législateur 
ces conseils devaient comprendre des gens riches de connaissances 
et d'expérience, capables de résoudre lés questions de l'organisation, 



— 155 — 

du service, de la vie quotidienne, de la législation de la guerre et de 
la Marine et des budgets des forces armées de Russie. 

Cette tendance des éléments peu cultivés de la démocratie à 
participer à des fonctions qui leur étaient étrangères prit par la suite 
une grande extension. Ainsi, beaucoup d'écoles militaires furent 
dirigées, dans une certaine mesure, par des comités de serviteurs, 
pour la plupart illettrés ; aux jours du bolchevisme, les conseils 
des universités comprenaient non seulement des professeurs et des 
étudiants, mais aussi des gardiens. 

Je ne m'arrêterai pas aux travaux insignifiants de la commission 
pour la réorganisation de l'armée et la modification des règlements, 
mais j'en examinerai les plus importants, relatifs aux comités et 
à la « déclaration des droits du soldats ». 



CHAPITRE XVIII. 
« La démocratisation de l'armée » : les comités. 



Le facteur le plus important de la démocratisation, ce furent les 
organisations électives et collectives, depuis la section militaire du 
Soviet de délégués des ouvriers et des soldats et jusqu'à toutes sortes 
de comités et de soviets auprès des unités et des administrations de 
l'armée, de la flotte et de l'arrière ; organisations militaires soit 
mixtes (comprenant des officiers et des soldats), soit composées 
uniquement de soldats, soit, enfin, composées de soldats et d'ou- 
vriers. 

Les comités et les soviets surgissaient partout : ils représen- 
taient une forme d'organisation révolutionnaire, généralement ré- 
pandue, élaborée avant la révolution et sanctionnée, à son début, 
par l'ordre du jour n» 1. A Pétrograd, les élections au Soviet 
avaient été fixées au 27 février et les premiers comités de sol- 
dats furent constitués en vertu du dit ordre, le l^r mars. Au 
mois d'avril, des comités et des Soviets arbitraires fonctionnaient 
presque partout, au front et à l'arrière ; différant d'appellation, 
de composition et de compétence, ils introduisaient tous un gâchis 
incroyable dans le système ordonné de la hiérarchie et de l'orga- 
nisation mihtaires. 

Durant le premier mois de la révolution, ni le Gouvernement, 
ni les autorités mihtaires n'avaient rien entrepris pour supprimer 
ou ramener à des bornes définies ce phénomène dangereux. N'ayant 
pas, au début, prévu toute la gravité de ses conséquences ; com- 
tant sur l'influence modératrice des officiers ; se servant quelquefois 
des comités pour atténuer des manifestations violentes parmi les 
soldats — de même que le médecin se sert de petites doses de poison 
qu'il introduit dans l'organisme du malade — le Gouvernement 
et le commandement, encore qu'avec hésitation, reconnurent à 
moitié ces organisations mihtaires. Le 9 avril, à Jassy, Goutchkov 
disait aux délégués de l'armée : « Bientôt aura heu un congrès des 
délégués de toutes les organisations de l'armée ; ce congrès éla- 
borera un statut normal commun. En attendant, organisez-vous 
comme vous pourrez, servez-vous des organisations déjà existantes 
et travaiUez à créer l'union . » 

Au mois d'avril, la situation se trouvait tellement embrouillée 
que le Gouvernement ne pouvait plus différer la solution de la 
question des comités. A la fin de mars, eut heu une conférence au 



— 157 — 

Grand Quartier, à laquelle prirent par le Généralissime, le Ministre 
de la Guerre Goutchkov, ses sous-secrétaires et les membres de 
l'état-major. J'y participai également en tant que futur chef de 
l'état-major du Généralissime. La conférence fut saisie d'un projet 
de loi tout prêt apporté de Sébastopol par le colonel de l'état- 
major Verkhovsky, et rédigé conformément au règlement qui était 
déjà en vigueur dans la flotte de la mer Noire. 

La discussion s'engagea entre deux opinions diamétralement 
opposées dont je représentais l'une et Verkhovsky (1) l'autre. 

A cette époque, Verkhovsky avait déjà commencé son activité 
quelque peu démagogique qui lui avait gagné, au début, les sym- 
pathies des soldats et des marins. Il avait pour lui l'expérience, 
encore que toute récente, de l'organisation de ces éléments ; une 
argumentation appuyée d'un grand nombre d'exemples concrets, — 
je ne sais s'il les empruntait à la réaUtéouà son imagination ; une 
élasticité désinvolte dans les convictions et une éloquence impres- 
sionnante. Il idéahsait les comités, insistait sur leur utiUté, sur 
leur nécessité et même sur leur caractère «étatiste », y voyant un 
principe qui règle le mouvement amorphe et désordonné des sol- 
dats, et se prononçait chaleureusement pour l'extension des com- 
pétences et des droits des comités. 

J'indiquai que l'institution des comités était une mesure que 
l'organisme de l'armée ne saurait digérer, qu'elle équivalait à la 
destruction de l'armée. Si le pouvoir était impuissant à vaincre ce 
phénomène, il fallait, tout au moins, en atténuer les conséquences. 
Pour cela il fallait, à mon a\is, limiter les pom oirs des comités 
à des fonctions d'administration économique; augmenter le nombre 
d'officiers qu'ils comportent et s'opposer au développement ascen- 
dant des organisations afm d'en empêcher la fusion et la centra- 
hsation auprès des unités importantes- de l'armée, telle que divi- 
sions, corps d'armée, armées d'un front entier. Malheureusement, 
je ne réussis que dans une très faible mesure à faire triompher mon 
opinion, et le 30 mars parut l'ordre du jour du GénéraMssime, 
n» 51, stipulant « la transition à des formes nouvelles de l'exis- 
tence » et invitant « les officiers, les soldats et. les marins à une 
collaboration commune et cordiale en vue d'instaurer dans les uni- 
tés de l'armée un ordre rigoureux et une discipUne stable ». 

Les grandes hgnes du « statut » étaient les suivantes : 

1) La ikslination essentielle de toute l'organisation: a) renforcer 
la combattivité de l'armée et de la flotte afm de mener la guerre 
jusqu'à la victoire finale ; b) élaborer les formes nouvelles de la 
vie du soldat-citoyen de la Russie libre ; c) répandre l'instruction 
dans l'armée et la flotte ; 

2) La forme de Vorganisaiion : organes permanents : comités de 
compagnie, de régiment, de division et de corps d'armée ; organes 



(1) Plus tard Ministre de la Guerre. 



— 158 — 

temporaires : congrès de représentants des corps d'armée, des fronts 
et congrès central auprès du Grand Quartier ; ce dernier congrès 
nomme un conseil (soviet) permanent (1). 

3) Les congrès sont convoqués soit par les chefs respectifs, 
soit sur l'initiative des comités de l'armée. Toutes les décisions du 
congrès et des comités, avant d'être publiées, doivent être con- 
firmées par les chefs respectifs ; 

4) La compétence des comités est limitée à des questions rela- 
tives au maintien de l'ordre et de la combattivité (discipUne, lutte 
contre la désertion, etc.), à la vie intérieure des troupes (permissions, 
relations réciproques entre les hommes, etc.), à l'administration 
économique (contrôle du ravitaillement et de l'approvisionnement) 
et à l'instruction ; 

5) Les questions de la préparation et de V instruction militaires 
sont absolument en dehors de toute discussion ; 

6) La composition des comités est déterminée au prorata des 
représentants électifs : un officier pour deux soldats. 

Pour montrer la déchéance de la discipUne parmi les supérieurs, 
je dois mentionner un ordre du général Broussilov, qu'il promulgua 
probablement sous J l'influence des organisations mihtaires, immé- 
diatement après avoir reçu le « statut » : cet ordre excluait tous les 
officiers des comités de compagnie et dans les comités supérieurs 
réduisait leur proportion Jusqu'à un tiers et même jusqu'à un 
sixième de l'ensemble des délégués. 

Deux semaines à peine s'étaient écoulées et voici que le Minis- 
tère de la Guerre, dédaignant le G.Q.G., pubhe un nouveau règle- 
ment, rédigé par une section de la fameuse commission de PoU- 
vanov avec le concours des représentants du Soviet (2). Ce nouveau 
règlement apportait des modifications sensibles : le nombre d'offi- 
ciers dans les comités était diminué; au nombre des attrilmtions des 
comités fut jointe celle de « prendre des mesures licites contre les 
abus et les excès de pouvoir des fonctionnaires de l'unité respec- 
tive » ; on interdisait au comité de compagnie « de s'occuper de la 
préparation mihtaire et des fonctions militaires de l'unité », mais 
cette réserve manquait à l'égard des comités*de régiment ; en outre, 
le commandant du régiment avait le droit d'introduire une plainte 
contre telle décision du comité, mais n'avait pas le droit de la 
suspendre ; enfin, les comités avaient pour devoir d'entrer en rap- 
ports avec les partis pohtiques, sans aucune réserve, au sujet de 
l'envoi à l'armée des délégués, des orateurs et de la littérature de 
propagande, le tout pour exposer les programmes de ces partis en 
vue des élections à l'Assemblée Constituante. 



(1) Ainsi, au point de vue de la centralisation de l'organisation, le 
décret allait même plus loin que ne le demandait alors les représentants 
des soldats. 

(2) Le président de la section était le général Apouchkine. 



— 159 — 

Cet acte, qui, en pleine guerre, sanctionnait la transformation 
de l'armée en une arène de lutte politique et ôtait au chef le droit 
d'être le maître dans son unité, fut une des étapes principales dans 
la voie de la destruction de l'armée. Il est intéressant de comparer 
à cet état de choses le point de vue adopté dans l'armée de l'anar- 
cliiste Makhno et exprimé dans l'ordre du jour de l'un de ses « com- 
mandants des troupes », Vciodine, à la date du 10 novembre 1919. 

« Etant donné que toute propagande des partis, dans l'état de 
lutte actuelle, désorganise considérablement l'action purement 
militaire de 1 armée des partisans, je déclare expressément à toute 
la population que j'interdis absolument toute propagande des 
partis jusqu'à la victoire finale sur les blancs... » 

Quelques jours après, le G.Q.G. ayant protesté, le Ministère 
de 'B. Guerre ordonna de « surseoir pour le moment à l'application 
de l'ordre dans sa partie relative aux comités. Là où ceux-ci ont 
déjà été organisés, on peut les laisser en vigueur afin de ne pas créer 
de désordre et de désorganisation ». Le Ministère reconnut qu'il 
était indispensable d'amender l'article relatif aux comités en s'ins- 
pirant de l'ordre du Généralissime, <( plus conforme aux besoins 
de l'armée... » 

Ainsi, vers le milieu d'avril, l'armée possédait plusieurs sys- 
tèmes d'organisations : celui, créé d'une façon iUicite, avant le 
mois d'avril ; celui, institué par le G.Q.G. et celui prescrit par le 
Ministère. Ces contradictions, amendemenis, rénlections, etc. 
auraient pu fort embarrasser les unités, si les comités eux-mêmes 
n'avaient pas simplifié la question : ils rejetèrent tout ce qui limi- 
tait et réglementait leur activité et se mirent à agir à leur guise. 

Enfin, dans les villes où étaient cantonnées les troupes ou 
les administrations mifitaires, surgirent des soviets locaux de soldats 
ou de députés des soldats et des ouvriers ; ces organes n'obéissaient 
à aucun règlement et se faisaient une spéciahté du recel des déser- 
teurs et de l'exploitation éhontée des administrations municipales, 
des zemstvos et de la population. Le pouvoir n'entreprenait rien 
contre eux, on les laissait faire, et ce ne fut qu'à la fin d'août que 
le Ministère de la Guerre, exaspéré par les excès de ces « institutions 
de l'arrière », communiqua à la presse son « intention d'élaborer un 
statut spécial les concernant :>. 

Qui donc étaient ceux qui composaient les comités? Il y avait 
;à très peu d'éléments vraiment mifitaires, sofidaires des intérêts de 
l'armée comprenant les conditions de son existence, pénétrés de 
traditions militaires. La vaillance, le courage, le sentiment du devoir, 
toutes ces valeurs impondérables, n'avaient pas cours sur l'arène 
de la vie nouvelle qui s'établissait à coups de meetings. La masse 
des soldats, malheureusement ignorante, illettrée, déjà démo- 
rafisée et n'ayant pas confiance dans ses chefs, choisissait pour 
la représenter surtout des hommes qui lui en imposaient par leurs 
discours aisés, par un vernis politique extérieur puisé dans la 



— 160 — 

littérature de propagande, mais surtout par leur manière impudente 
de flatter ses instincts. Que pouvait leur opposer un vrai soldat qui 
invitait à remplir le devoir, à obéir, à lutter pour la Patrie sans 
ménager sa vie ? Les bons officiers, si même ils pénétraient dans les 
comités inférieurs, passaient rarement dans les organes supérieurs, 
se perdaient dans une ambiance qui leur était étrangère et, peu 
à peu, se trouvaient évincés. Ils n'avaient ni la confiance des 
soldats, ni le désir de travailler dans les comités, ni, peut-être, 
une instruction politique suffisante. Dans les comités supérieurs on 
trouvait quelquefois un bon soldat, sachant comprendre les intérêts 
de l'Etat, plutôt qu'un officier, car un homme revêtu de la capote 
de soldat pouvait dire à la foule bien des choses qu'elle n'aurait pas 
souffertes d'un officier. 

L'armée russe fut désormais dirigée par des comités composés 
d'éléments qui lui étaient étrangers, que le hasard seul, pour la 
plupart du temps, avait amenés dans ses rangs et qui représen- 
taient des organes socialistes interfractionnaires plutôt que miU- 
taires. 

Il semblait étrange au plus haut point et outrageant pour 
l'armée que les congrès du front, représentant plusieurs millions 
de combattants, un grand nombre d'excellentes unités ayant un 
long passé de gloire, comptant dans leurs rangs des officiers et des 
soldats dont pourrait s'enorgueilUr n'importe quelle armée du 
monde, que ces congrès eussent à leur tête des personnages 
absolument étrangers à l'armée : au front de l'Ouest, un civil, 
juif, social-démocrate bolchevik, Posner ; au front du Caucase, 
un civil, social-démocrate menchevik, nationaliste géorgien, Gué- 
guetchkori ; au front de Roumanie, un médecin, sociahste-révo- 
lutionnaire, géorgien, Lordkipanidzé. 

* 

Que faisaient donc ces organisations militaires appelées à 
reconstruire sur des bases nouvelles « la plus Ubre armée du monde 
entier ? (1) ». Je citerai une série de questions (2) qui furent dis- 
cutées, à quelques variations près, à tous les congrès des fronts et 
dont s'inspiraient ensuite tous les comités des fronts ainsi que les 
comités subalternes. 

1. — L'attitude à l'égard du Gouvernement, du Soviet et de 
l'Assemblée Constituante ; 

2. — L'attitude à l'égard de la guerre et de la paix; 



(1) Expression de Kérensky. 

(2) Je ne cite pas les questions qui étaient vraiment du ressort de ces 
organes. • , . 



— 161 — 

3. — La question de la république démocratique en tant que 
régime favorisé ; 

4. — La question agraire ; 

5. — La question ouvrière. 

Introduire dans l'armée, déjà ébranlée et se trouvant en pré- 
sence d'un ennemi puissant et cruel, tous ces brûlants problèmes 
politiques et sociaux, résolus d'une façon radicale, souvent déma- 
gogique, et suscitant la lutte des partis, des classes et des corpora- 
tions, ceci ne pouvait se passer sans secousses. Dès le premier congrès 
(à Minsk), qui fut l'objet d'une sollicitude toute particulière de la 
part des autorités militaires et civiles, nous avons vu apparaître, 
même dans les questions relatives aux us et coutumes de l'armée, 
certaines tendances que nous ont rendu songeurs : abolir le grade 
d' « officier », abolir l'autorité personnelle en matière de discipline, 
accorder aux comités le droit d'éloigner les chefs qu'ils jugeraient 
indésirables, etc. 

Dès les premiers jours de leur existence, les comités engagèrent 
une lutte en vue d'élargir indéfiniment leur compétence, depuis 
« le droit de prendre part à la direction de l'armée », jusqu'à la 
formule : « tout le pouvoir aux Soviets » (en considérant les comités 
comme les organes investis du mandat des Soviets). 

Cependant, au commencement, les comités militaires gardèrent 
une attitude parfaitement loyale à l'égard du Gouvernement Pro- 
visoire, d'autant plus loyale que le comité se trouvait plus bas dans 
l'échelle hiérarchique. Une série de résolutions proclamant une 
soumission sans réserves au Gouvernement Provisoire, des féli- 
citations, des délégations envoyées par les troupes qui se mon- 
traient inquiètes des bruits de la duahté du pouvoir et de l'oppo- 
sition que le Soviet faisait au Gouvernement, tout cela emphssait, 
au printemps, les colonnes des journaux de Pttrograd. Plus tard, 
à la suite de la propagande du Soviet, qui gagnait de plus en plus 
en importance, cet état d'esprit subit divers changements et trouva 
son expression la plus éloquente dans la résolution, déjà citée, de 
la Conférence des Soviets, au commencement d'avril : « La Con- 
férence appelle la démocratie révolutionnaire de Russie à organiser 
et à rallier ses forces autour des Soviets et à être prête à s'opposer 
résolument à toute tentative du Gouvernement d'échapper au 
contrôle de la démocratie ou de se soustraire aux obligations qu'il 
a assumés ». 

Tandis que les comités supérieurs se laissaient aller à l'action 
politique et s'occupaient d'approfondir les « principes révolution- 
naires » dans l'armée, les comités inférieurs s'emparaient peu à peu 
des choses du service, des us et de la vie intérieure des troupes, 
éliminant, affaiblissant et discréditant l'autorité du commandement. 
Il arriva peu à peu que les comités eurent le droit de fait de des- 
tituer et d'éhre les chefs, la situation d'un chef auquel on avait 

11 



— 162 — 

« voté le blâme », devenant intenable. C'est ainsi, par exemple, 
que sur le front de l'Ouest, dont je commandais les armées, on 
avait forcé à se retirer, jusqu'au mois de juillet, près de 60 offi- 
ciers supérieurs, depuis des chefs de régiment jusques et y compris 
le général commandant d'un corps d'armée . 

Mais ce qui était le plus terrible, c'était la tendance des comités 
— tendance due soit à leur propre initiative, soit aux exigences 
des troupes — à s'immiscer dans les mesures purement stratégiques et 
tactiques des chefs, ce qui ne manquait pas de compliquer à l'ex- 
trême la marche des opérations et même de les rendre positivement 
impossibles. 

Le chef, entravé, paralysé, privé de son individualité, de son 
pouvoir et, par conséquent, irresponsable, ne pouvait désormais 
conduire avec confiance ses troupes à la victoire et à la mort... 

Cependant, son autorité ayant disparu, le chef se trouvait, 
bon gré, mal gré, contraint de demander l'assistance des comités ; 
ceux-ci, en elîet, parvenaient quelquefois à apaiser la masse tur- 
bulente des soldats ; ils luttaient contre la désertion, réglaient les 
conflits entre les olïiciers et les soldats, appelaient à exécuter les 
ordres donnés et, d'une manière générale, soutenaient l'échafau- 
gade extérieur d'un édifice qui commençait à se lézarder. 

Ce côté positif de certains comités continue, jusqu'à ce jour, 
à induire en erreur leurs apologistes, y compris Kerensky. Je ne 
peux pas discuter avec des gens qui croient qu'on puisse construire 
une maison en posant un jour la charpente et en pillant les poutres 
le lendemain. 

Ainsi se poursuivaient l'action apparente et l'action occulte des 
organisations mihtaires, passant tour à tour des appels patrio- 
tiques aux mots d'ordre internationalistes ; de l'appui du 
commandement à son abolition; des votes de confiance ou de mé- 
fiance à l'égard du Gouvernement Provisoire à des ultimatums 
pourréclamerdesbottes neuves ou des primes payables aux membres 
du Comité... L'historien de l'armée russe, qui aura étudié ce phé- 
nomène, sera stupéfait de constater dans la plupart des actes et de 
la littérature des comités une incompréhension absolue des lois 
qui régissent l'existence d'une force armée. 

Les comités de l'arrière et de la flotte étaient surtout pénétrés 
d'un esprit démagogique. La flotte de la Baltique demeurait tout 
le temps dans un état proche de l'anarchie ; la flotte de la mer Noire 
se comportait mieux et demeura ferme jusqu'à juin. Il est difficile 
de mesurer le mal immense causé par les comités et les soviets de 
l'arrière, répandus dans le pays entier, et où l'arrogance emboîtait 
le pas à une ignorance extraordinaire. Je me bornerai à citer quelques 
exemples qui caractérisent les différentes manifestations de ces 
organes. 

Vers le miUeu du mois de mai, le Comité régional de l'armée, 
de la flotte et des ouvriers de Finlande lançait une proclamation 



— 163 — 

dans laquelle, non content de l'autonomie accordée par le Gouver- 
nement Provisoire, il revendiquait pour ce pays une liberté absolue 
et déclarait que, « de son côté, il soutiendrait par tous les moyens 
les démarches des organisations révolutionnaires tendant à la so- 
lution la plus prompte de cette question ». 

Aux jours troubles de la sédition bolcheviste à Pétrograd ( au 
commencement de juillet), le Comité Central de la flotte de la 
Baltique, de concert avec le Comité de Finlande nommé plus haut, 
proclamait : « tout le pouvoir au Soviet Panrusse des députés, des 
ouvriers et des soldats. Rallions-nous sur le terrain de la lutte pour 
le pouvoir de notre démocratie ouvrière ». Et il ne laissa pas appro- 
cher de Pétrograd les navires que le Gouvernement Provisoire avait 
fait venir pour réprimer les troubles. 

Peu de temps avant l'offensive le Comité de la région mili- 
taire de Minsk renvoya à leurs foyers, pour la durée des travaux 
agricoles, tous les soldats des dépôts. J'ordonnai des poursui- 
tes contre le comité, mais je doute que cet ordre ait eu quel- 
que suite, car, malgré mes instances, le Ministère de la Guerre 
ne releva pas la responsabilité juridique des membres du Comité, 
organe collectif, statuant à la majorité des voix, quelquefois par 
vote secret. 

Je citerai, pour conclure, cet épisode cocasse : le comité d'un 
dépôt de cavalerie, sur mon front, résolut de n'abreuver les chevaux 
qu'une fois toutes les 24 heures, à la suite de quoi la plupart des 
chevaux crevèrent. 

Il serait injuste de nier l'existence de quelques exemples po- 
sitifs de l'activité des «organisations de l'arrière», mais ils dispa- 
raissent sans laisser de traces ni de résultats, submergés par le flot 
d'anarchie que toutes ces organisations avaient fait monter. 

Au point de vue militaire, la question la plus importante était 
celle de l'attitude des comités à l'égard de la guerre et, en parti- 
cuher, de l'offensive qui se préparait. J'ai déjà relevé (voir cha- 
pitre X) les contradictions intérieures qui se faisaient jour tant dans 
dans la conscience des membres du Soviet et des Congrès que dans 
les instructions, imprégnées de duphcité et de manque de sincérité, 
qu'ils donnaient aux organisations mihtaires et qui se réduisaient 
à l'acceptation de la guerre et de l'offensive, mais sans la victoire. 

Telle fut, en somme, l'idée adoptée et mise en pratique par les 
comités supérieurs, à l'exception du comité du front de l'Ouest, 
lequel vota, au mois de juin, une résolution bolcheviste, dont le 
sens était le suivant : la guerre a été provoquée par la politique 
annexionniste des gouvernements ; c'est pourquoi le seul moyen 
de mettre fm à la guerre consiste dans la lutte commune des démo- 
craties de tous les pays contre leurs Gouvernements respectifs ; 
si, par contre, la guerre se termine par la victoire décisive de tel 
groupe de puissances sur tel autre, ceci ne servira qu'à fortifier 
le mihtarisme au détriment de la démocratie. 



— 164 — 

Tant que dura l'accalmie sur le front, les élucubrations et les 
résolutions des organisations supérieures laissèrent les troupes à 
peu près indifférentes. Mais, lorsque vint le moment de se préparer 
à l'oflensive, la voix de l'instinct prit le dessus chez bien des hommes 
et la formule toute prête des idées défaitistes tomba à pic. Tandis 
que certains comités continuaient à voter des résolutions patrio- 
tiques, d'autres organisations, qui exprimaient soit l'état d'esprit 
des unités soit leur propre opinion, se prononçaient carrément 
contre l'idée de Toffensive. Des régiments, des di\isions et jusqu'aux 
corps entiers de l'armée du front, — surtout sur les fronts du Nord 
et de l'Ouest, — refusèrent d'efîectuer les travaux préhminaires 
et d'avancer en première hgne. A la veille de l'oflensive, il fallut 
envoyer d'importantes expéditions mihtaires pour réprimer par 
la force des armes les unités qui trahissaient lâchement leur devoir. 

* * 

J'ai déjà parlé, dans le chapitre XVI, de l'attitude de certains 
chefs opportunistes à l'égard des comités. Cette attitude se résume 
de la façon la plus nette dans cet appel que le commandant 
d'une des armées par intérim, le général Fedotov, adressait au 
comité de son armée : 

« Notre armée a obtenu à présent une organisation comme il 
n'en existe encore nulle part... Un rôle important y appartient aux 
organisations électives. Nous, ses chefs d'autrefois, nous ne pouvons 
actuellement donner à l'armée autre chose que nos connaissances 
militaires, stratégiques et tactiques. Quant à organiser l'armée, 
à créer sa force intérieure, c'est vous, les comités, qui êtes appelés 
à réahser cette tâche. Le rôle des comités, votre rôle dans la créa- 
tion d'une nouvelle et puissante armée est très grand. L'histoire 
future en prendra note ! )> 

Avant même que les organisations mihtaires fussent légiti- 
mées, le commandant en chef du front du Causase ordonna que les 
décisions du Soviet arbitraire de Tifhs seraient pubUées dans les 
ordres du jour de l'armée et que toutes les dispositions relatives 
à l'organisation et la vie quotidienne de l'armée seraient présen- 
tées au Soviet. 

Il n'y a rien d'étonnant à ce qu'une attitude pareille de la part 
d'un certain nombre de chefs ait favorisé et justifié les prétentions 
sans cesse croissantes des comités. 

Pour ma part, sur les fronts de l'Ouest et du Sud-Ouest, je 
tranchai la question d'une façon très nette : je refusai d'entrer 
avec les comités en quelques relations que ce soit et je coupai 
court, autant que c'était possible, à toutes les manifestations de 
leur activité, contraires aux intérêts de l'armée. 

En fin de compte, le peu de cas qu'on faisait de son autorité, 
ôtait au commandement toute responsabihté. Or, un chef sans 




Une revue de l'ancienne armée. 
(X) Le général N. J. Jvanov. 







^l^^v 






,-^^^. 








l:-i 



Une revue de l'armée révolutionnaire. 
(X) Kerensky. 



— 165 — 

autorité ni responsabilité ne pouvait conduire les armées à la victoire. 

« Théoriquement, il devenait de plus en plus clair, — dit un 
des commissaires les plus en vue, l'ancien membre du Comité- 
Exécutif du Soviet, Stankevitch — qu'il fallait soit abolir l'armée, 
soit abolir les comités. Mais pratiquement on ne pouvait faire ni 
l'un ni l'autre. Les comités étaient l'expression éclatante de la 
maladie sociologique inguérissable de l'armée ; l'indice de sa mort 
certaine, sa paralysie. Toutefois, la tâche du Ministère de la Guerre 
était-elle d'accélérer la mort par une intervention chirurgicale 
énergique, mais sans espoir ?.. » 

Durant la première période de la révolution, l'armée russe, 
autrefois si grande, offrait, à mon sens, le spectacle suivant : 

La patrie n'existe plus. Le chef est crucifié. Il a été remplacé 
au front par un collège de cinq « défensistes » et de trois bolche- 
viks qui adressent des appels à l'armée : 

« En avant pour la liberté et la révolution... mais sans infliger 
à l'ennemi une défaite décisive I... » disent les uns. 

« A bas la guerre ! Tout le pouvoir au prolétariat ! » clament les 
autres... 

L'armée les écouta quelque temps, demeura d'abord perplexe 
et finalement... s'en alla à la débandade... 



CHAPITRE XIX 
«( La démocratisation de l'armée » : les commissaires aux armées. 

Pour a démocratiser » la troupe, on usa ensuite d'un autre 
moyen : on adopta le système des Commissaires aux armées. 

A maintes reprises, dans divers milieux politiques, on avait 
mis en avant cette idée. On la tirait de l'histoire militaire de la 
Révolution française : elle avait à sa base la méfiance à V égard des 
officiers. 

La démocratie révolutionnaire inclinait aussi dans ce sens, 
non sans insistance. Au milieu du mois d'avril, la conférence 
des délégués du front adressa au Soviet des députés ou- 
vriers et soldats une demande catégorique : elle exigeait qu'on 
créât des Commissaires aux armées. Ce qui motivait l'adoption 
immédiate de cette institution, c'était l'impossibilité où l'on se 
trouvait de conserver plus longtemps dans les rapports entre les sol- 
dats et certains officiers le calme et l'ordre nécessaires. Si l'on avait 
pu jusqu'ici éviter les « lynchages » et les révocations, c'était uni- 
quement parce que l'armée attendait les mesures indispensables 
que devaient prendre le Soviet et le Gouvernement, dont elle ne 
voulait pas, par ses désordres, compliquer la tâche. 

En outre, la conférence présentait un projet d'une stupidité 
rare : l'envoi aux armées de trois commissaires à la fois, l'un repré- 
sentant le Gouvernement Provisoire, le deuxième le Soviet des 
députés ouvriers et soldats et le troisième les comités d'armée. 
Et les exigences de la conférence allaient fort loin : à son avis, les 
commissariats, organes de contrôle, devaient examiner toutes les 
affaires, toutes les questions de la compétence des commandants 
d'armée et de groupe d'armées (sur un front), ils auraient mission 
de contresigner tous les ordres du jour : promotions des officiers, 
enquêtes sur leurs agissements, droit de les priver de leur com- 
mandement . 

Entre le Soviet des députés ouvriers et soldats et le Gouver- 
nement Provisoire engagèrent à ce sujet des pourparlers qui 
durèrent longtemps. A la fin du mois d'avril l'accord se fit : on 
nommerait deux commissaires aux armées, l'un pour le Gouver- 
nement Provisoire, l'autre pour le Soviet. Dans la suite cependant 
cette décision fut modifiée, probablement au moment où le minis- 
tère de coalition prit le pouvoir (5 mai). On décida alors de déléguer 
un seul commissaire aux armées — après entente entre le Couver- 



— 167 — 

nemeiit et le Soviet ; et ce commissaire devait représenter les deux 
institutions, devant lesquelles il était responsable. 

A la fm du mois de juin, le Gouvernement Provisoire créa des 
commissaires aux groupes d'armées. Voici comment leurs fonctions 
étaient définies : en s'inspirant des instructions du Ministère de 
la Guerre, ils devaient s'efforcer de trouver une solution uniforme 
à toutes les questions politiques, soulevées dans les limites de leur 
groupe d'armées, en collaborant, pour les mettre d'accord, avec les 
commissaires aux armées. 

Plus tard, à la fin du mois de juillet on perfectionna le système 
en créant un commissaire supérieur attaché au Grand Quartier 
Général (Stavka). Tous les dossiers étaient soumis en suite au 
cabinet politique du Ministre de la Guerre. 

Mais on ne promulgua aucune loi pour définir les droits et les 
devoirs du commissaire ou, tout au moins, s'il y eut des lois, les 
chefs militaires les ignorèrent toujours — ce qui, dans la suite, 
entretint les malentendus et les querelles. 

Observer les officiers, les états-majors, savoir s'ils étaient « bien 
pensants » en matière pohtique — tel était le rôle occulte que 
devaient jouer les commissaires. A ce point de vue le régime démo- 
cratique alla plus loin peut-être que l'autocratie. J'ai pu m'en 
convaincre lors de mes visites au front Ouest et au front Sud- 
Ouest. J'y ai lu la correspondance télégraphique des commis- 
sariats avec Petrograd : l' état-major me passait les dépêches déchif- 
frées — que messieurs les commissaires me le pardonnent 1 — dès 
qu'elles avaient été expédiées. Pour s'acquitter de ces fonctions-là, 
il ne fallait aux commissaires qu'un peu de pratique en matière 
de police politique. Mais les devoirs formels qui leur incombaient 
étaient autrement compliqués. Il y fallait des vues d'homme d'état, 
une vision nette du but à atteindre, une connaissance psycho- 
logique approfondie des milieux militaires : soldats, officiers, chefs, 
une science exacte des principes qui déterminent l'existence, le 
rôle, la vie même de l'armée, un tact infini et, en outre, des qua- 
htés intellectuelles : du courage, une volonté ferme, de l'énergie. 

Si ces conditions s'étaient réaUsées, cela aurait pu atténuer, 
en quelque mesure, les conséquences désastreuses de cette insti- 
tution nouvelle qui privait le chef militaire de toute influence sur 
ses troupes (ce n'était, à vrai dire, que la consécration d'un état 
de choses existant). Et, cependant, seule cette influence du chef pou- 
vait fortifier dans l'esprit des soldats l'espoir, la certitude de vaincre. 

Malheureusement, parmi les amis du Gouvernement et du Soviet, 
parmi leurs hommes de confiance, il était impossible de trouver des 
gens possédant les capacités nécessaires. Voici dans quels miheux 
se recrutaient les commissaires que j'ai connus : officiers promus 
pendant la guerre, médecins, avocats, publicistes, anciens déportés 
politiques, émigrés restés longtemps sans contact avec la Russie, 
membres des associations révolutionnaires, etc. Ces gens-là n'avaient 



— 168 — 

— il va sans dire — qu'une connaissance très approximative des 
milieux militaires. 

v: Quant à leurs opinions politiques, ils appartenaient tous aux 
partis socialistes, allant des social-démocrates a menchevistes » 
jusqu'au groupe « Unité ». Ils portaient les couleurs de leur paiii 
et, souvent, ils se refusèrent à suivre la ligne tracée par le Gouver- 
nement, liés qu'ils étaient — à leur avis — par la discipline du 
Soviet et de leur parti. Suivant leur programme politique, les com- 
missaires n'avaient pas tous le même point de vue au sujet de la 
guerre. Staukiévitch, un des commissaires qui remplirent leurs 
fonctions avec le plus de loyauté — à sa façon, bien entendu — alla 
rejoindre un jour une division qui marchait à l'ennemi. Il se déclare 
torturé par le doute : « Et quoi ! nos soldats sont convaincus que 
nous ne voulons pas les tromper. Ils repoussent toute hésitation 
et s'en vont mourir et tuer. Avons-nous bien le droit de les y pousser? 
Bien plus I avons-nous le droit de prendre une décision à leur 
place ? » Au sujet du bolchevisme les commissaires n'eurent pas 
tous — affirme Savinkof (1) — la même manière de voir, ils ne 
furent pas tous partisans de la lutte nécessaire, décisive contre les 
bolche\dks. Savinkof était une exception. Sans être militaire de 
profession, il s'était formé dans les aventures, dans les combats, 
dans les dangers. Ses mains s'étaient plongées dans le sang des 
meurtres poUtiques. Cet homme connaissait les lois de la guerre : 
il sut rejeter le joug de son parti et combattre la désorganisation 
de l'armée avec plus de ténacité que les autres. Mais sa concep- 
tion des événements avait une teinte par trop personnelle. 

Quant à leurs quaUtés personnelles, les commissaires — si l'on 
en excepte quelques-uns du type Savinkof — manquaient de force 
et d'énergie. C'étaient des orateurs, ce n'étaient pas des hommes 
d'action. Leur ignorance professionnelle n'aurait peut-être pas eu 
de conséquences néfastes, mais une circonstance aggrava la situa- 
tion : comme leurs fonctions étaient mal définies, ils se mirent peu^ 
à peu à s'immiscer dans tous les domaines de la vie militaire et du 
service. Tantôt c'était sur leur propre initiative, tantôt les sol- 
dats ou les Comités les y incitaient — quelquefois même, ils 
en étaient priés par des chefs timorés qui craignaient les respon- 
sabihtés. Les commissaires étudiaient avec attention toute espèce 
de questions : les nominations, les destitutions d'officiers et même 
les problèmes stratégiques. Et ils ne s'apphquaient pas seulement 
à « démasquer la contre-révolution », ils examinaient aussi 1" utilité 
des mesures adoptées par le haut commandement. Et la confusion 
des pouvoirs était telle que, pour peu qu'un chef manquât de res- 
sort moral, il ne savait plus à quoi s'en tenir. Voici un fait dont je 
me rappelle. Pendant la retraite de juillet, sur le front Sud-Ouest, 



(1) Savinkof fut commissaire de la 7« armée, puis au groupe d'armées 
du front sud-ouest. Il dirigea ensuite le ministère de la guerre. 



— 169 — 

un commandant de corps d'armée décida, à la légère, de rendre 
impraticable une excellente route militaire, ce qui mit les troupes 
dans une situation des plus pénibles. Le général conrniandant de 
l'armée le destitua. Dans la suite, l'officier destitué vint me faire 
part, en toute sincérité, de son profond étonnement : pourquoi 
le révoquait-on ? n'avait-il pas agi selon les suggestions de son 
commaissaire ? 

Le commissariat reflétait les doctrines du Soviet des députés 
ouvriers et soldats, il soutenait — à l'abri d'une immunité vraiment 
touchante — les droits nouvellement acquis du soldat, et pourtant, 
il ne fut pas à la hauteur de sa tâche principale : la direction de la 
vie poUtique des armées. La plupart du temps la propagande la 
plus destructive s'exerça librement. Les meetings, les comités de 
soldats votèrent, tant qu'ils le voulurent, des motions hostiles 
à l'État, hostiles au Gouvernement. Les commissaires ne sortaient 
de leur inertie que les jours où l'elîervercence tournait à la ré- 
volte armée. Cette pohtique était bien faite pour démoraUser aussi 
bien la troupe que comités et les chefs. 

Le système des commissaires n'atteignit pas son but. Aux 
yeux du soldat, ils représentaient la contrainte, parfois la répres- 
sion — et cela même les rendait impopulaires. Ils n'avaient pas l'au- 
torité directe, évidente qui leur eût donné la force, cette force que 
respectent même les régiments en révolte ouverte contre la 
disciphne. Et cela se confirma parla suite, quand les bolcheviks s'em- 
parèrent du pouvoir : les commissaires furent obhgés, les premiers, 
de quitter leur poste en cachette et en toute hâte. 

Et c'est ainsi que dans l'armée russe, au lieu d'une seule auto- 
rité, on en vit apparaître trois de genres différents, et tout à fait 
incompatibles : le commandant en chef, le comité et le commissaire. 
Pouvoirs fantômes, sur lesquels pesait, les écrasant de toute sa 
masse inculte et sauvage, la puissance de la foule. 

En examinant ces organes nouveaux : les commissaires et 
les comités, en étudiant le rôle qu'ils ont joué dans la vie de l'armée 
russe, je n'ai tenu compte que d'un seul point de vue: la conser- 
vation de notre force militaire, facteur principal des destinées de 
la nation. Mais il ne serait pas juste de hmiter ainsi le problème 
et de l'étudier en dehors des lois générales qui régissent la vie du 
peuple et la marche de la révolution. Je dirai plus : tous ces phé- 
nomènes qui se manifestent au grand jour marquent la succession 
logique et inévitable des événements, étant donné le rôle qu'a voulu 
y jouer la démocratie révolutionnaire. Et c'est là qu'apparaît tout le 
tragique de la situation. 

La démocratie sociaUste n'avait à sa disposition aucun spé- 
cialiste capable de diriger les services techniques de l'armée. D'autre 
part, elle n'avait ni l'énergie, ni la possibihté d'écraser la résistance 
de la démocratie bourgeoise et des officiers en les forçant à travailler 



— 170 — 

pour la gloire du socialisme : cela les bolcheviks le firent plus tard ; 
en exterminant leurs adversaires méthodiquement, cruellement, 
sans merci, ils obUgèrent les intellectuels et les officiers survivants 
à servir le communisme. 

La démocratie révolutionnaire (socialiste), en réalité maîtresse 
du pouvoir s'était tracé un programme : elle savait bien que les 
administrateurs et les chefs miUtaires chargés par elle de réahser 
ce programme, étaient loin de partager ses idées. De là, une mé- 
fiance inévitable, de là le désir d'atténuer l'influence, de diminuer 
l'importance de ces auxiliaires. Quelles méthodes appliquer pour 
y parvenir ? Comme la notion même de l'état, comme le patrio- 
tisme avaient disparu, l'organisme révolutionnaire central mit en 
œuvre, pour combattre ses adversaires politiques, toutes les mé- 
thodes de destruction, sans prendre garde au fait que ces métho- 
des minaient du même coup et le pays et l'armée. 

Notons enfin une circonstance encore, et des plus importantes : 
la révolution vint ébranler toutes les assises de l'Etat et rompre 
l'équihbre des classes juste à l'heure où toute la fleur de la nation 
était sous les armes, environ dix millions de jeunes hommes. On 
était sur le point d'éhre les représentants du peuple à l'Assemblée 
Constituante. Dans ces conditions il était tout à fait impossible 
d'empêcher la pohtique d'envahir l'armée — pouvait-on arrêter 
le courant du fleuve ? On aurait pu toutefois le canahser dans une 
bonne direction, la chose n'est pas douteuse. C'est alors que les 
deux partis s'affrontèrent, chacun avec sa méthode (méthode con- 
servatrice — méthode démagogique). Et chaque parti s'efforça 
d'influer sur l'esprit de l'armée, ce facteur tout puissant de la 
révolution . 

Telles sont les données qui nous permettent de définir et de 
fonder avec logique le processus de la «démocratisation » de l'armée. 
Une classe, la démocratie révolutionnaire, gouverna tout d'abord 
dans la coulisse, puis ouvertement, sur la scène : pour fortifier sa 
position, pour satisfaire aux instincts de la foule, elle mina l'auto- 
rité militaire. Elle contribua à créer des organisations mili- 
taires collectives ; si ces organisations ne suivaient pas tou- 
jours les directives du Soviet, du moins étaient-ils moins 
dangereux et plus maniables que le haut commandement. Mais il 
fallait, de toute nécessité, une autorité miUtaire. La méfiance à 
l'égard des officiers d'une part, d'autre part le désir de placer une 
sorte de tampon entre les deux éléments de l'armée qu'on avait 
artificiellement séparés, conduisirent à adopter le système des 
commissaires. Ces deux institutions (comités et commissaires) 
ne contentèrent ni les soldats, ni les officiers ; elles tombèrent en 
même temps que le Gouvernement Provisoire. Plus tard, avec 
quelques modifications, elles reparurent dans l'armée rouge. Mais 
bientôt, de nouveau, la vie les balaya. 



CHAPITRE XX 

« La démocratisation de l'armée » : 
histoire de la « déclaration des droits du soldat ». 



Le 9 mai, Kérensky sanctionna la « déclaration des droits du 
soldat », loi funeste qu'avait élaborée la commission Polivanov. 
En voici les articles les plus importants : 

1) « Les militaires sous les drapeaux jouissent de tous les droits 
du citoyen. » 

2) « Chaque soldat peut faire partie, légalement, des groupes 
et associations politiques, nationaux, religieux, économiques ou 
professionnels, quels qu'ils soient. )• 

3) « En dehors du service, tout militaire a le droit d'exprimer, 
par la parole ou par la plume, et par la voie de l'impression, ses 
opinions pohtiques, rehgieuses, sociales ou autres. » 

6) « Tous les imprimés, sans exception... doivent être remis 
à leurs destinataires. » 

10) « La désignation de soldats-ordonnances au service des 
officiers est aboUe... A l'armée active et dans la flotte, les officiers 
peuvent avoir un homme à leur service... mais il y faut le consen- 
tement du subordonné... avec qui l'on devra convenir du salaire.» 

12) « Le salut miUtaire obUgatoire... est supprimé » ; 

18) « Les comités élus par les soldats sont autonomes ; ils ont le 
droit d'infliger des punitions et d'exercer leur contrôle dans cer- 
taines circonstances exactement déterminées. » 

Cette «déclaration des droits» qui fut la consécration devant 
la loi des phénomènes pathologiques en train d'envahir l'armée — 
partiellement ou totallement selon les Ueux par les voies de la 
révolte et de la violence ou, pour employer le langage consacré, 
« au nom de la révolution », cette déclaration sapa définitivement 
les bases mêmes de l'ancienne armée. Elle inspira la passion de 
poUtique elle inculqua les principes de la guerre des classes à 
une multitude en armes, déséquilibrée, mais qui déjà avait pris 
conscience de sa force brutale. Elle justifia, cette déclaration, 
elle autorisa largement la propagande — par les discours et par 
les tracts ■ — des théories qui sapaient l'état, la morale et la Société, 
niaient toute autorité et le droit même de armée à l'existence. 
Enfin, elle priva les chefs de leur pouvoir discipUnaire qu'elle 
transféra à des organisations. On désapprouvait solenellement, une 
fois de plus, le corps des officiers, on l'humiliait, on l'outrageait. 



— 172 — 

En guise de conclusion, Kerensky avait dit : « L'armée et la 
flotte les plus libres au monde doivent prouver que la liberté crée 
la force, et non la faiblesse ; elles forgeront une discipline nouvelle, 
la discipline de fer du devoir, elles accroîtront la puissance militaire 
du pays.» 

Et la « Grande Muette » — pour employer la définition si vraie, 
si imagée des Français — se mit à parler, à déblatérer toujours 
plus bruyamment : pour appuyer ses réclamations elle faisait recours 
à la menace armée et n'hésitait pas à répandre le sang de ceux qui 
avaient le courage de résister à sa démence. 

A la fm d'avril le projet de loi fut, dans son texte définitif, soumis 
par Goutchkov à l'examen du Grand Quartier Général. Nous en 
fîmes une critique véhémente où s'exprimaient toutes nos inquié- 
tudes. Le Généralissime et moi, nous y fîmes sentir tout le cha- 
grin que nous causait l'avenir lamentable de notre armée. «Cette 
déclaration est le dernier clou au cercueil qu'on destine à l'armée 
russe » — telle était notre conclusion. Le l^r mai, Goutchkov dé- 
missionna se refusant à assumer «laresponsabihté du crime qu'on 
commettait envers la patrie» et particuUèrement à signer la dé- 
claration. 



Le Grand Quartier envoya le projet de loi aux commandants 
en chef des fronts, pour en prendre connaissance. Il les convoqua 
ensuite à Mohilev. Cette conférence historique se réunit le 2 mai (1) : 
on devait y examiner la situation, qui était terrible. Tous les dis- 
cours dépeignirent l'écroulement de l'armée russe ; bien que la forme 
et le ton en fussent mesurés, une tristesse infinie, une émotion 
intense s'en dégagèrent. 

Le général Broussilov parla d'une voix tranquille où l'on per- 
cevait une douleur profonde, nullement affectée ; il termina 
son discours en ces termes : « Il est possible de supporter tout 
cela ; il y a quelque espoir encore de sauver l'armée et même de 
la décider à l'offensive — à la condition expresse que la déclara- 
tion ne soit pas promulguée... Si elle l'est, tout est perdu et, dans 
ce cas, j'estime impossible de rester un jour de plus à mon 
poste... » 

Le général Cherbatchov protesta avec énergie contre cette 
dernière déclaration, je m'en souviens fort bien. Il démontra qu'on 
ne doit jamais quitter son poste: les chefs n'ont pas le droit de 
déserter, quelque pénible soit la situation, fût-elle même déses- 
pérée... 

Quelqu'un proposa aux commandants en chef de se rendre tous, 



(1 ) Etaient présents : le généralissime Alexéiev,les générauxBroussilov, 
Scherbatchov, Gourko, Dragomirov, Youzéfovitch et moi; en outre, un cer- 
tain nombre de fonctionnaires du Grand Quartier Général. 




Dénikine Danilov Gourko Alexéev Tcherbatchov 

Khangine Broussilov 



Une conférence des commandants des armées. 



— 173 — 

et sans délai, à Pétrograd, et d'adresser au gouvernement un 
avertissement ferme et des réclamations péremptoires. Dans l'es- 
prit de l'auteur de cette proposition, une semblable démarche 
devait produire une impression considérable; elle mettrait peut-être 
une barrière au torrent déchaîné des nouvelles lois mihtaires. Diverses 

objections furent avancées : le procédé était dangereux on 

n'y devrait recourir qu'à la dernière extrémité — en cas d'échec, 
le commandement supérieur perdrait toute influence... Malgré tout' 
la proposition fut adoptée. Et le 4 mai s'ouvrit à Pétrograd une 
conférence qui réunissait tous les commandants en chef (1), le 
gouvernement provisoire et le comité exécutif du soviet des députés 
ouvriers et soldats. 

J'ai conservé le compte-rendu de cette conférence. J'en donne 
ci-après de longs extraits. Il est, en effet, du plus grand intérêt • on 
y trouve la peinture fidèle de l'armée, telle que la voyaient les chefs 
au moment même où se déroulaient les événements, sans le recul 
du temps qui les a déformés. On y peut étudier aussi le caractère 
des hommes qui se trouvaient alors au pouvoir. 

Les discours des commandants en chef s'inspirèrent des mêmes 
sentiments qu'au Grand Quartier, mais avec moins de netteté 
et moins de franchise. Quant au général Broussilov, il atténua 
sensiblement ses accusations, parla sans émotion, salua a de tout cœur 
le gouvernement de coalition » et ne renouvela aucunement sa me- 
nace de démissionner. 

COMPTE- RENDU 

Le général Alexéiev. — Il faut, à mon avis, que nous 
parhons franchement. Nous voulons tous le bonheur de notre 
hbre patrie. Nos méthodes peuvent différer mais nous tendons au 

même but : terminer la guerre de manière que la Russie en sorte 

fatiguée et affaibhe sans doute — mais non mutilée. 

Seule, la victoire peut nous donner la solution que nous sou- 
haitons. Après, nous pourrons rebâtir. Mais il faut remporter la 
victoire et cela n'est possible qu'autant qu'on obéit aux chefs. Autre- 
ment, nous n'aurons plus une armée, mais un troupeau. 

Rester dans les tranchées, voilà qui n'avancera pas la fin de 
la guerre. L'adversaire retire, l'une après l'autre, ses divisions de 
notre front et les dirige en hâte sur le front anglo-français — et 
nous ne bougeons pas. Et pourtant la conjoncture est des plus 
favorables : nous devons vaincre — mais pour cela il faut atta- 
quer. 

Nos aUiés n'ont plus confiance en nous. Cela doit inquiéter nos 
diplomates, cela me touche tout particuhèrement, moi, le gêné- 
rahssime. 



(1) Sauf celui du Caucase. 



— 174 — 

La révolution devait, paraissait-il, nous donner l'enthousiasme, 
l'élan et, par conséquent, la victoire. Malheureusement, cette 
exaltation que nous attendions ne s'est pas manifestée. Au con- 
traire, nous voyons s'étaler les sentiments les plus vils : on ne 
pense qu'à soi, on veut sauver sa peau, on oublie la Russie et son 
avenir. 

Que fait, me demandez-vous, l'autorité qui peut convaincre, 
qui peut contraindre aussi, s'il est nécessaire ? L'armée n'a pas 
encore digéré, je dois le dire, les réformes qui l'ont ébranlée, désor- 
ganisée. Et pourtant, la vie de l'armée dépend de la discipline. Si 
nous descendons encore la pente, ce sera la décomposition com- 
plète. 

Les commandants en chef vont exposer une série de faits qui 
vous montreront où nous en sommes. Puis je conclurai et je ferai 
connaître les desiderata et les prescriptions dont nous exigeons 
l'accomplissement. 

L,E CxÉNÉRAL Broussilov. — Avaut tout, je'^dois vous dire 
ce que sont, aujourd'hui, le corps des officiers et la masse des sol- 
dats. La cavalerie, l'artillerie, le génie ont conservé jusqu'à 50% de 
leurs cadres. L'infanterie, par contre, a essuyé de grosses pertes : 
tués, blessés, prisonniers, déserteurs (en nombre important) ; 
voilà pourquoi certains régiments ont renouvelé leur effectif neuf 
ou dix fois. Dans certaines compagnies, il n'y a plus que de trois 
à dix des soldats immatriculés au début de la guerre. Les renforts 
qui nous arrivent sont mal préparés et manquent de disciphne. 
Quant aux officiers des cadres, il en reste de deux à quatre par 
régiment : encore ont-ils, la plupart, été blessés. Les autres sont de 
tout jeunes gens, promus après des études accélérées. Du fait de leur 
inexpérience, ils n'ont aucune autorité. Et c'est à eux qu'incombe 
la tâche de transformer l'armée : la tâche est trop lourde pour eux. 

Le coup d'Etat était nécessaire, il est même venu trop tard — 
et pourtant, il n'a pas trouvé le terrain préparé. Les soldats peu 
cultivés n'y ont vu que leur émancipation de la « tyrannie des 
ofTiciers». Les officiers ont salué le coup d'Etat avec joie. Si nous 
ne l'avions pas favorisé, il n'aurait peut-être pas si bien réussi. 
Et cependant, il semble que la hberté n'ait été donnée qu'auxsoldats. 
Les officiers en sont réduits à être les parias de la liberté. 

La hberté a enivré la masse inconsciente. Chacun sait qu'il 
a reçu des droits importants, mais ignore quels sont ces droits. 
Et il s'intéresse encore moins à ses devoirs. Quant au corps des 
ofTiciers, il s'est trouvé dans une situation pénible. Les 15 ou 20% se 
sont rapidement adaptés au nouveau système qui s'accordait avec 
leurs convictions. Ceux-là, les soldats avaient, autrefois déjà, 
confiance en eux: cette confiance subsiste. Certains se mirent à flat- 
ter le soldat, en relâchant la discipline et l'excitèrent contre leurs 
camarades les officiers. Mais le plus grand nombre, les 75 % envi- 



— 175 — 

ron, n'ont pu s'adapter sur-ie-champ. Ils se sont aigris, ils sont rentrés 
dans leur coquille et ne savent que devenir. Nous voulons briser cette 
coquille, nous voulons réconcilier ces mécontents avec le soldat. Nous 
avons besoin d'officiers pour continuer la guerre, et nous n'en 
avons pas d'autres. Beaucoup de nos officiers ignorent tout de la 
politique, beaucoup sont incapables de faire un discours : tout cela 
les isole. D'autre part, il est nécessaire d'expliquer à la masse et 
de lui faire comprendre que la liberté appartient à tout le monde. 
Je connais le soldat depuis quarante-cinq ans, je l'aime : je 
m'efîorcerai de le rapprocher de ses officiers. Mais, de leur côté, 
le gouvernement provisoire, la Douma d'empire et, surtout, le 
Soviet des députés ouvriers et soldats doivent tout faire pour 
faciliter ce rapprochement. Il faut agir sans tarder, pour l'amour 
du pays. 

Il le faut aussi parce que la foule ignorante a interprété à sa 
façon la formule « une paix sans annexions ni contributions ». 

Un de nos régiments a déclaré qu'il refusait d'avancer, qu'il allait 
quitter le front et que chaqun aîlait rejoindre son pays. Les co- 
mités s'y opposèrent : on les menaça de dissolution. J'essayai de 
faire entendre raison à ce régiment ; après que j'eusse demandé 
aux soldats si je les avais convaincus, ceux-ci solUcitèrent la per- 
mission de répondre par écrit et, quelques minutes après, je lisais 
cette afliche : « La paix coûte que coûte ! A bas la guerre ! » 

Un peu plus tard, un des soldats me demanda: «Puisqu'on a 
dit : pas d'annexion, que nous importe cette montagne ? » Je lui 
répondis : « Cette montagne ne m'est pas nécessaire, mais il faut 
en chasser l'ennemi qui l'a occupée. » 

En définitive, on me promit de tenir, mais on refusa d'attaquer : 
et voici pour quel motif : « Notre ennemi n'est pas méchant ; il 
nous a annoncé qu'il n'attaquerait que si nous attaquions. L'im- 
portant pour nous, c'est de pouvoir rentrer au pays, pour y jouir 
de la liberté et de la terre. A quoi bon nous faire estropier ? » 

Offensive ou défensive ? Le succès n'est possible que lorsqu'on 
attaque. En cas de défense passive, il arrive toujours que le front 
est rompu. La brèche peut être réparée quand les troupes sont bien 
disciphnées. N'oubhons pas que les nôtres sont désorganisées et 
mal préparées. Nos officiers n'ont aucune autorité. Un succès de 
l'ennemi peut nous conduire à la catastrophe. Voilà pourquoi il 
faut persuader à la masse que nous devons non pas nous défendre, 
mais attaquer. 

Nous avons, certes, des côtés faibles, mais sans aucun doute 
nous possédons la supériorité numérique. Si l'ennemi défait les 
Français et les Anglais et s'il nous attaque ensuite nous aurons du 
mal à nous défendre. 

Il nous faut un gouvernement fort qui puisse nous soutenir. 
Nous saluons de tout cœur le gouvernement de coaUtion. Un 



— 176 — 

gouvernement n'est solide cpie lorsqu'il s'appuie sur une armée 
réalisant vraiment la force de tout le peuple. 

Le général Dragomirov. — A l'armée, le sentiment qui 
domine, c'est un ardent désir de paix. Il est facile de se concilier 
les sympathies des soldats : il suffit de prêcher la paix sans annexion 
et le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. La foule ignorante 
comprend à sa manière la formule « sans annexion » ; elle est inca- 
pable de concevoir la situation des différents peuples ; et elle 
demande toujours plus souvent : « Pourquoi les démocraties alUées 
ne se rangent-elles pas à notre opinion ? » Elle aspire à la paix de 
toute son énergie ; à tel point que les troupes qui arrivent des dépôts 
refusent de s'équiper : « A quoi bon ? nous n'avons pas l'intention 
de faire la guerre, » On a cessé de travailler. Il faut prendre des 
mesures sévères même pour empêcher que l'on emporte le caillebotis 
des tranchées ou pour que les routes soient tenues en bon état. 

Dans un de nos meilleurs régiments l'entrée du secteur fut 
décorée d'un drapeau rouge portant l'inscription : « La paix à tout 
prix ! » Un officier lacéra ce drapeau — mais il dut s'enfuir pour 
échapper aux soldats du régiment de Piatigorsk qui le cherchè- 
rent toute une nuit à Dvinsk. L'état-major l'avait soustrait à 
leur poursuite. 

L'expression déshonorante de « suppôts de l'ancien régime » 
a chassé les meilleurs officiers. Tous, nous avons souhaité la révo- 
lution, mais beaucoup d'excellents chefs, dont l'armée était fière, 
ont été mis à la retraite pour avoir essayé d'enrayer la désorga- 
nisation, ou pour n'avoir pas su s'adapter. 

Mais ce qui est plus dangereux encore, c'est 1 inertie, l'aveu- 
Ussement. L'égoïsme s'est développé formidablement. Chaque 
unité ne pense qu'à soi. Tous les jours, au sujet de la relève, 
des munitions, etc., on voit arriver une série de délégations. Il 
faut leur donner des exphcations qui puissent les convaincre et 
cela ne lais-se pas de compliquer le travail des chefs. On est forcé 
de marchander longtemps pour obtenir ce qui s'efTectuait jadis 
sans discussion. Si l'ordre est donné de transférer une batterie dans 
un autre secteur, immédiatement les soldats s'agitent : « Vous nous 
affaiblissez, donc vous nous trahissez. » 

Quand il nous parut nécessaire de prélever sur le front nord un 
corps d'armée qu'on tiendrait en réserve pour le cas où l'ennemi 
opérerait une descente (la flotte de la Baltique aurait été trop 
faible pour s'y opposer), il nous fut impossible de réaliser cette me- 
sure. « Notre front est déjà trop étendu, nous déclara-t-on, si 
vous rétendez encore, nous ne tiendrons pas ». Autrefois cependant, 
tous nos regroupements s'effectuaient sans la moindre difficulté. 
En septembre 1915, onze corps furent prélevés sur le front ouest 
et cela nous évita une déroute qui aurait pu être décisive. Au jour- 



— 177 — 

d'hui, cette opération serait impossible. Au moindre changement, 
les troupes s'agitent. 

On ne veut rien faire pour la Patrie. On trouve cent prétextes 
pour ne pas relever les unités qui sont au front: ilfait mauvais temps; 
les hommes ne sont pas tous allés aux bains, etc. Une fois même 
des hommes refusèrent de descendre en tranchée parce qu'elles 
s'y étaient déjà trouvées pendant les fêtes de Pâques, deux ans 
auparavant. 11 fallut marchander avec les comités des troupes en 
question. 

Les officiers qui essaient de capter la masse et qui spéculent sur 
ses mauvais instincts sont très peu nombreux. 

Nulle part le principe de l'élection n'a été sérieusement appUqué. 
Dans certains régimuents on s'est débarrassé des gêneurs, accusés 
de défendre l'ancien régime. Ailleurs on a maintenu des chefs sans 
valeur qu'il aurait fallu mettre à la retraite. Les soldats n'ont 
pas voulu comprendre qu'il était urgent de révoquer ces incapables. 

Je ne dirai qu'un mot au sujet des violences : il y a eu quelques 
tentatives isolées de tirer sur les ofTiciers. 

La situation actuelle ne peut se prolonger. Ce qui nous manque, 
c'est l'autorité. Nous avons défendu la Patrie. Vous avez miné le 
terrain sous nos pieds, c'est à vous d'en rétablir la solidité. Vous 
nous avez investis d'une charge écrasante : donnez-nous l'autorité 
et nous saurons mener à la victoire les millions de soldats qu'on 
nous a confiés. 

Le génér.\l Stherbatchov. — La cause de tous les faits 
qu'on vient de vous exposer — c'est l'ignorance de la masse. Evi- 
demment, si notre peuple manque d'instruction, ce n'est pas sa 
faute. La responsabilité en incombe entièrement à l'ancien gou- 
vernement qui tranchait les questions d'éducation populaire se- 
lon les \ ues du ministère de l'intérieur. Néanmoins, nous sommes 
obligés de tenir compte des faits suivants : la foule ne comprend 
pas le sérieux de la situation, elle défigure les vérités les plus simples. 

Si nous voulons éviter l'écroulement de la Russie, nous devons 
continuer la guerre, nous devons prendre l'offensive. Ou bien nous 
nous heurterons à cette chose inouïe : les soldats de la Russie 
opprimée ont combattu en héros ; mais, après avoir renversé un 
gouvernement qui se préparait à signer une paixhonteuse, les citoyens 
de la Russie Ubre ne veulent plus se battre pour défendre leur hberté: 
c'est étrange, c'est incroyable, c'est incompréhensible — mais cela est. 

La discipUne a disparu : voilà la cause du phénomène. Les chefs 
n'inspirent aucune confiance. Pour beaucoup le mot de Patrie 
est vide de sens. 

Cette situation est douloureuse. Elle l'est particuUèrement 
sur le front de Roumanie. La guerre y est plus dure que sur 
les autres fronts. En outre, la conjoncture pohtique y est infiniment 
moins nette. 

12 



— 178 — 

Le théâtre des hostilités, c'est la montagne. Les hommes de 
la plaine y éprouvent un pesant ennui. On entend souvent réclamer; 
«Emmenez-nous! Assez de ces sacrées montagnes ! » Le ravitaille- 
ment est difficile parce qu'on ne dispose que d'une seule voie ferrée. 
Et cela augmente le mécontentement. Nous luttons sur le territoire 
roumain : on en conclut que c'est « pour la Roumanie ! » ce qui 
n'excite aucun enthousiasme. L'attitude des paysans roumains 
n'est pas toujours bienveillante : ils refusent, déclarent nos soldats, 
d'aider ceux qui se battent pour eux. Souvent des disputes éclatent: 
elles s'enveniment parce que beaucoup de Roumains nous croient 
responsables des défaites qu'ils ont essuyées et qui les ont privés 
d'une grande partie de leur territoire et de leurs biens. 

Le gouvernement roumain et les représentants des alliés con- 
naissent et escomptent l'agitation qui règne dans notre armée. Leurs 
sentiments ne sont plus les mêmes. Je vois bien qu'il y a du froid 
entre eux et nous. On n'a plus pour nous le même respect qu'au- 
trefois. On ne croit plus à la vigueur de l'armée russe. 

Je défends encore mon autorité — mais si la décomposition 
de l'armée ne s'arrête pas, nous perdrons nos alliés et nous nous en 
ferons même des ennemis. La paix se fera à nos dépens : voilà ce 
qui nous menace. 

En 1914 nous avons traversé toute la Gahcie. En 1915, pendant 
notre retraite, nous avons fait sur le front sud-ouest 100.000 pri- 
sonniers : ce chifîre vous permet de juger cette retraite ; vous 
voyez ce qu'était alors le moral de nos soldats. En été 1916, nous 
avons sauvé l'Itahe de la débâcle. Allons-nous trahir aujourd'hui 
la cause des alhés, aUons-nous renier nos engagements ? 

Notre armée est malade, mais on peut encore la guérir. Si nous 
y réussissons, dans un mois et demi nos héroïques officiers et soldats 
attaqueront de nouveau l'ennemi. L'historien sera étonné, quand il 
connaîtra la médiocrité de nos ressources en 1916, alors que nous 
obtenions de si brillants succès. 

Si vous voulez relever l'armée russe, si vous voulez en faire un 
instrument redoutable, si vous voulez qu'elle dicte bientôt les 
conditions de la paix, vous devez nous soutenir. Le mal est répa- 
rable, à la condition qu'on encourage les chefs et qu'on leur fasse 
confiance. Nous espérons que l'autorité suprême, aux armées, sera 
déléguée au généralissime qui seul pourra disposer des troupes. 
Nous exécuterons les ordres du gouvernement provisoire, mais il 
nous faut votre aide la plus efficace. 

Le général Gourko. — Si vous voulez que la guerre se 
termine à notre avantage il faut rendre à l'armée son autorité. 

Cependant on nous a soumis le projet d'une déclaration. Gout- 
chkof n'a pas cru possible de la sanctionner: il a préféré démis- 
sionner. Un civil a refusé de la signer : nous autres chefs, je dois le 



— 179 — 



dire, nous ne pouvons l'accepter. Elle renversera définitivement 
ce qui est encore debout. ^^iinixivement 

Laissez-moi vous raconter un événement qui se passa à l'époaue 
ou je remplissais provisoirement les fonctions de chef d'état-mai or 
du generabssime. major 

Le 13 février de cette année, j'adjurai l'ex-empereur de créer un 
mmistere responsable. Je jouai mon dernier atout : j'exposa?notre 
situation internationale, les sentiments de nos alliés, je supputai 
les eventuabtés — mais alors je perdis la partie «"PPUtai 

Je vais essayer aujourd'hui de définir notre situation inter- 
nationale. Si nous refusons de continuer la guerre, nous iVorons 
comment nos allies accueilleront notre défection. Nous ne p^Duvons 
exiger qu ils nous découvrent leurs pensées secrètes. Mais il nous 
est arrive souvent, pendant la guerre, en face d'un problème de 
conjecturer « la solution de l'ennemi ». Nous pouvons e^sâve? 
maintenant de deviner « le solution des alUés >, essayer 

Au début de la révolution, tout alla bien — puis la bourrasmiP 
nous a emportes. Nous nous relèverons, je l'espère: j'ai confiance "n 
notre bon sens Mais s nous n'y réussissons%as,%i nos alhés se 
convainquent de notre impuissance, ils n'auront plus qu'une seule 
issue, s Ils veulent se conformer aux principes du ré^ahsme pou! 
tique : i s devront conclure une paix séparée. Et, ce faisanTiirnë 
renieront nullement leurs engagements. N'avons-nous par'po^^^^^ 
de nous battre a leurs côtes ? Or - maintenant - nous^ie 
bougeons pas. Si les uns se battent, tandis que les autres im- 
passibles comme des idoles chinoises, attendent, dans ^eurs ira^- 
chees, les résultats de la lutte, avouez que les premiers peuvent bîen 
songer a une paix séparée. Et cette paix se fera sûrement à nos 
dépens. Nos alhés ne peuvent rien donner aux Austro-Allemands 
leurs finances sont désorganisées et ils ne possèdent pas de richesses 
nature les.Nous en avons d'immenses, qui n'ont pas encore été exnio? 
tees Mais nos alhés n'en viendront là qu'à la dem S ex" 
effet, pareille paix serait plutôt un armistice de longue duSe Une 
dTxiX^ sièr'"'^'?? ^'' ^"^"^^"ds, tout pénétrfsLsdocirrnes 
du XIXe siècle, se jetteraient sur nous et sur nos anciens alhTs 
Mais pourquoi, m'objecterez-vous, ne conclurions-nous pas les 
premiers cette paix séparée dont vous parlez ? Avant tout le me 
placerai sur le terrain moral. C'est la Russie - n'est-il pas vrai 9 
qm a pris des engagements, et non pas l'autocrate S Je co^ 
naissais bien, tandis que vous l'ignoriez encore, la duphcité du 
Romanov: peu après 1904-1905 il avait fait un trai é avec Gumaume 
tandis que 1 alhance franco-russe existait déjà. Le peuple rusfe 
émancipe ne peut oubher son devoir. Examnons maintenant & 
situation du point de vue matériel. Si nous entrons eTpourparl^ 
avec l'ennemi nos alhés, au bout de deux ou troi^joL en seront 
mformes De leur côté, ils commenceront à négocier Et ce se?a 
comme dans une vente aux enchères : au plus Snt. Les amS 



— 180 — 

sont, certes, plus riches que nous ; mais, sur leur front, la guerre n'est 
pas finie. En outre, nos ennemis se payeront bien plus facilement, 
si c'est à nos dépens. 

Au point de vue international , nous devons prouver que nous 
sommes encore capables de combattre. Je ne veux pas que l'on 
persiste à « révolutionner » l'armée. Autrement, il arrivera que nous 
ne pourrons plus ni attaquer, ni nous défendre. La défensive est, 
du reste, bien plus pénible que l'offensive. En 1915, tandis que nous 
battions en retraite, les chefs commandaient, on leur obéissait. 
Vous pouviez alors vous montrer exigeants : c'est nous qui avions 
instruit les troupes. Maintenant la situation est bien différente : 
vous avez créé une armée nouvelle et vous nous avez dépouillés 
de notre autorité. Vous ne pouvez plus nous attribuer la responsa- 
bilité des événements, c'est à vous qu'elle incombe, entièrement. 

Vous dites : « la révolution continue ». Ecoutez-nous : nous 
connaissons mieux que vous les sentiments des soldats. Avec eux, 
nous avons vécu des heures de joie et des heures de deuil. Suspendez 
la révolution ! Laissez-nous conduire la Russie à la paix par la 
victoire. Alors, vous pourrez achever votre œuvre. 

Autrement nous ne vous restituerons qu'un champ où nos 
ennemis sèmeront et moissonneront — et la démocratie vous 
maudira. Car c'est elle qui souffrira si les Allemands sont vainqueurs: 
c'est elle précisément qui manquera de pain. Quant aux paysans, 
leur terre les nourrira toujours. 

On disait de notre ancien gouvernement qu'il « faisait le jeu 
de Guillaume ». Se peut-il qu'on vous adresse le même reproche ? 
Est-il heureux ! ce Guillaume. Les monarques, et la démocratie — 
tous les régimes travaillent pour lui. 

L'armée est à la veille d'une catastrophe. Le pays est en danger, 
à un doigt de sa perte. Vous devez le secourir. Il est facile de détruire 
Vous y avez réussi. Maintenant sachez reconstruire. 

Le général Alexéiev. — On a dit tout l'essentiel. Et tout 
est vrai. L'armée est au bord de l'abîme. Un pas encore — et elle 
y tombera, entraînant dans sa chute la Russie et ses libertés : le 
malheur sera irréparable. C'est notre faute, à tous. C'est la faute 
de toutes les expériences qu'on a tentées depuis deux mois et demi. 

Nous avons fait tout notre possible pour rendre la santé à notre 
armée ; nous y appliquerons désormais toute notre énergie. Nous 
espérons que A.F. Kerensky nous soutiendra, qu'il nous consa- 
crera toutes les ressources de son esprit, de son influence et de sa 
personnahté. Mais il nous faut davantage encore. Il faut que ceux 
qui ont désorganisé l'armée nous aident aussi. Ceux qui ont pro- 
mulgué l'ordre du jour numéro 1 doivent, pour en atténuer les 
effets, élaborer une série de notices explicatives, de contre-ordres. 

Si vous ratifiez la déclaration, les dernières assises s'écroulent, 
les derniers espoirs s'évanouissent — comme l'a dit le général 



— 181 — 

Gourko. Attendez ! Plus tard, vous aurez le temps d'agir. Ce qui 
a déjà été fait ces deux derniers mois et demi n'est pas digéré. 
Nous avons en mains des règlements où sont tracés les devoirs et 
les droits : toutes vos ordonnances nouvelles ne parlent que de droits. 

Rejetez cette opinion que la paix viendra d'elle-même. Si 
l'on dit qu'il ne faut pas continuer la guerre, on est un traître. 
Si l'on dit qu'il ne faut pas attaquer, on est un lâche. 

Il y a parmi vous des sincères, des convaincus. Qu'ils viennent 
auprès de nous et qu'ils y demeurent un certain temps : ils secoue- 
ront leurs préjugés. Vous possédez une presse : qu'elle exalte l'a- 
mour de la Patrie, qu'elle exige de tous qu'on fasse son devoir. 

Le prince Lvof. — Nous avons suivi les discours des comman- 
dants en chef. Nous comprenons tout ce qui a été dit. Nous ferons 
notre devoir, pour la Patrie, jusqu'au bout. 

TsÉRÉTELLi. — Il n'y a ici personne qui veuille désorganiser 
l'armée ou faire le jeu de Guillaume. 

On a reproché au Soviet de travailler à corrompre l'armée. Et pour- 
tant tout le monde reconnaît que, seul, aujourd'hui, le Soviet détient 
l'autorité. S'il n'avait pas existé, que serait-il arrivé ? Il est heureux 
que la démocratie ait sauvé la situation. Nous avons foi en l'avenir. 

Qu'aUez-vous faire ? Deux voies s'ouvrent devant vous : vous 
pouvez repousser la poUtique du Soviet — mais alors, votre autorité 
ne reposera sur rien, vous ne saurez comment prendre l'armée en 
main et la conduire à la victoire qui sauvera la Patrie ; il est une 
autre voie, la bonne, celle que nous avons déjà explorée, celle où 
l'on va au-devant des vœux et des aspirations du peuple. 

Si le haut commandement lui-même n'a pas su démontrer que 
la force de l'armée chargée de nous défendre consiste en sa capacité 
d'attaquer, il n'est pas de magicien qui puisse y réussir. 

On nous dit que la formule : « paix sans annexions ni contri- 
butions » a jeté le trouble dans l'armée, dans la masse. Il est possible 
qu'elle ait été mal interprétée. Il fallait exphquer qu'il s'agissait 
du résultat définitif. Nous ne pouvons abandonner cette formule. 
Nous reconnaissons que la Patrie est en danger. La défendre, c'est 
le devoir du peuple russe tout entier. 

Le gouvernement doit être un. Il doit inspirer confiance. Pour y 
arriver, il faut rompre avec l'ancienne politique. L'unité ne peut se 
fonder que sur la confiance. Et cette confiance, on ne peut l'acheter. 

Les aspirations du Soviet ne sont pas celles de quelques groupes 
distincts. Ce sont celles de tout le pays. Les méconnaître, c'est 
méconnaître tout le pays. 

Vous comprendriez peut-être l'ordre du jour numéro 1, si vous 
étiez renseignés sur les circonstances qui en ont accompagné la 
pubhcation. Nous avions devant nous une foule en désordre : 
nous avons dû l'organiser. 



— 182 — 

La plupart des soldats veulent continuer la guerre. Ceux qui 
s'y refusent ont tort. Je ne puis croire que ce soient des lâches. 
Mais ils n'ont pas confiance. La discipline est chose nécessaire. 
Mais si le soldat comprend que vous n'en voulez pas à la démo- 
cratie, il vous suivra. C'est ainsi qu'on peut sauver l'armée, c'est 
ainsi que le Soviet a étabh son autorité. 

Si nous voulons le salut, il faut que la confiance renaisse, 
il faut « démocratiser » l'armée et le pays. C'est en marchant dans 
cette voie que le Soviet a su gagner les sympathies et qu'il a fait 
triompher ses idées. Tant qu'il en est ainsi, rien n'est perdu. Le né- 
cessaire c'est de fortifier la confiance envers le Soviet ! 

Skobélev. — Nous ne sommes pas venus ici pour entendre des 
remontrances. Nous savons ce qui se passe à l'armée. Certes, la si- 
tuation que vous venez de décrire inspire quelque inquiétude. 
Atteindre notre but, malgré tous les obstacles, sortir honorablement 
de nos embarras, voilà qui dépend de la grandeur d'âme du 
peuple russe. 

Il est nécessaire, à mon avis, de vous exposer dans quelles 
circonstances l'ordre du jour numéro 1 a été promulgué. Dans les 
troupes qui avaient renversé l'ancien régime, les officiers ne s'étaient 
pas joints aux rebelles : pour leur arracher toute autorité, nous 
avons fait l'ordre numéro 1. Nous ne savions pas comment le front 
accueillerait la révolution. Cela nous inquiétait vivement. Lés 
dispositions qu'on prenait nous alarmaient. Nous nous sommes 
aujourd'hui convaincus que ce n'était pas sans raison. Il faut 
parler franc : à la suite des mesures prises par les chefs, l'armée, 
au bout de deux mois et demi, ne se rend pas encore compte de la 
transformation qui s'est opérée. 

Nous nous rendons compte de la difficulté de votre situation. 
Mais lorsqu'on nous demande d'arrêter la révolution, nous sommes 
obligés de répondre qu'une révolution ne commence ni ne s'arrête 
par ordre. La révolution pourra suivre son cours normal le jour 
où elle aura été comprise par toute la Russie, le jour où tous les 
illettrés, les 70% du peuple, en auront pénétré la signification. 

Nous n'avons nullement fintention d'imposer l'élection des 
chefs militaires par les soldats. 

Nous reconnaissons — avec vous — que nous détenons l'autorité : 
nous l'avons conquise. Vous l'aurez à votre tour si vous savez 
comprendre les problèmes de l'heure présente, si vous savez expli- 
quer au peuple les maximes de la révolution. 

Le peuple doit savoir pourquoi il se bat. Vous êtes à la tête de 
l'armée et votre but est de terrasser l'ennemi. Exposez clairement 
qu'une offensive stratégique est indispensable à la réalisation des 
principes qui viennent d'être proclamés. 

Nous espérons que le ministre de la guerre — ce ministre-révolu- 
tionnaire en qui nous avons mis toute notre confiance — continuera 



— 183 — 

notre œuvre, et qu'il fera, très rapidement, entrer l'idée révolu- 
tionnaire dans les cerveaux trop lents à l'accepter. 

Le ministre de la guerre Kérexsky. — En ma qualité 
de ministre et de membre du gouvernement, je déclare que nous 
aspirons à sauver le pays et à restituer à notre armée sa force 
active et son élan offensif. Nous assumons toute la responsabilité, 
mais cela nous donne le droit de diriger l'armée et de lui montrer 
la voie du progrès. 

Personne ici n'a émis de blâme. Chacun des orateurs a exprimé 
ses sentiments. Chacun a recherché la cause du désarroi actuel. 
Mais nous avons tous le même but et les mêmes aspirations. Le 
gouvernement provisoire approuve — s'il en avait été autrement, 
je n'aurais pas accepté le portefeuille de la guerre — il approuve, 
dis-je, le Soviet des députés ouvriers et soldats, dont le rôle a été 
considérable et dont le travail d'organisation a été des plus fruc- 
tueux. Personne ne peut rien reprocher à ce Soviet. Mais on ne peut 
rien reprocher non plus aux officiers, car ils ont senti peser sur 
leurs épaules, comme le peuple russe, toute la charge de la révolu- 
tion. 

Nous avons tous compris la gravité de Theure. Maintenant 
que mes camarades font partie du gouvernement, il est plus 
facile d'atteindre le but que nous nous sommes marqué. Avant 
tout, il faut sauver notre liberté. 

Je vous prie de regagner vos postes et de vous rappeler que la 
Russie entière est avec vous et l'armée. 

Notre devoir c'est de déhvrer le pays coiriplètement. Nous n'y 
arriverons qu'en prouvant au monde que nous sommes forts maté- 
riellement et moralement. 

Le général Gourko. — Je vous ferai observer (réplique 
à Skobélev et à Tsérételh) que nous ne parlons pas la même 
langue. L'armée ne peut exister sans discipline : c'est le principal, 
c'est la base de tout. Pour évaluer la résistance d'une troupe 
nous avons une échelle : c'est le chiffre des pertes qu'elle peut su- 
bir tout en conservant sa force offensive. J'ai passé huit mois dans 
les républiques de l'Afrique du Sud et j'y ai vu, d'une part, de 
petits groupes de soldats bien discipUnés, d'autre part, des corps 
de volontaires, insubordonnés. Tandis que les premiers, malgré 
un déchet de 50 %, continuaient à combattre et gardaient tout 
leur élan, les autres, dès qu'ils avaient perdu les 10 % de leur ef- 
fectif, rompaient leurs rangs et fuyaient le champ de bataille, quoique 
ce fussent des volontaires sachant bien pourquoi ils luttaient. 
Aucun pouvoir d'ailleurs n'aurait pu les contraindre à résister. 
Voilà quelle est la différence entre les troupes disciphnées et celles 
qui ne le sont pas. 

Nous vous demandons de rétabhr la discipline. De notre côté 



— 184 — 

nous employons tous les moyens de persuasion. Mais il nous faut 
l'appui de votre autorité. 

N'oubliez pas que, si l'ennemi nous attaque, nous nous écrou- 
lerons comme un château de cartes. 

Si vous voulez à toute force « révolutionner » l'armée, prenez 
donc tout le pouvoir en main. 

Le prince X,vof. — Nous avons tous le même but. Chacun 
fera son devoir jusqu'au bout. Permettez-moi de vous remercier 
d'être venus ici et de nous avoir exposé votre façon de voir. 

* 

La séance fut levée. Les commandants en chef retournèrent 
au front. Ils se rendaient nettement compte que la partie était 
perdue. En même temps et immédiatement après la conférence, 
les orateurs et la presse du Soviet commencèrent une campagne 
énergique contre les généraux Alexéiev, Gourko et Dragomirov, 
campagne qui entraîna bientôt leur révocation. 

Après avoir préalablement décrété qu'il n'autoriserait pas les 
chefs à démissionner « pour échapper à leur responsabilité », Ke- 
rensky, le 9 mai (j'ai déjà mentionné le fait), sanctionna la «décla- 
ration ». 

Quelle fut l'impression produite par cette néfaste mesure ? 

Dans la suite, Kerensky affirma, pour sa justification, que la 
loi avait été rédigée avant son arrivée au ministère de la guerre 
et « approuvée aussi bien par le Comité exécutif que par les autorités 
mihtaires ». Il n'avait aucune raison pour refuser sa signature, 
il était obhgé de ratifier. Mais je me rappelle plusieurs discours de 
Kerensk}', où il se flattait de marcher dans la bonne voie et se 
déclarait fier de la hardiesse qu'il avait manifestée en promulguant 
une loi que « Goutchkov avait eu peur de signer » — et cette loi 
avait pourtant soulevé les protestations de tous les chefs mihtaires. 

Le 13 mai, le Comité exécutif du Soviet des députés ouvriers 
et soldats lança au sujet de la déclaration une proclamation enthou- 
siaste : il n'y était question que du salut mihtaire. <( Deux mois 
nous avons attendu cette journée... Le soldat est devenu citoyen, 
de par la loi... 11 est libéré de cet esclavage : le salut obhgatoire... 
il peut saluer qui il veut, en égal, en homme libre... Dans l'armée 
révolutionnaire, la disciphne aura sa source dans l'enthousiasme 
populaire... elle ne sera plus conditionnée par le salut obhgatoire. » 

Telle était la mentahté des gens qui entreprenaient de réor- 
ganiser l'armée ! 

D'ailleurs la plus grande partie de la démocratie révolution- 
naire ne s'estima pas satisfaite : on vit dans cette déclaration « un 
nouvel asservissement du soldat ». Par la parole et par la plume 
on continua de réclamer l'extension des droits du soldat. Le 



— 185 — 

Congrès panrusse des Soviets reconnut que la déclaration, tout en 
préparant sérieusement la démocratisation de l'armée, n'avait pas 
cependant confirmé plusieurs tels droits les plus importants du 
citoyen sous les drapeaux... Les rapporteurs appartenant au bloc 
« défensiste » exigèrent que les comités de troupes établissent la 
fiche (appréciations et renseignements) de chaque officier ; ils 
demandèrent la liberté de parole même pendant le service et, 
surtout, la suppression du § 14 de la déclaration. Cet article auto- 
risait le chef à punir de mort les subordonnés qui refuseraient 
l'obéissance devant l'ennemi... Il est inutile de relever l'opinion 
de la gauche « défaitiste » du Soviet et du Congrès. 

La presse libérale ne sut pas voir l'importance de la nouvelle loi. 
Elle en disserta superficiellement. L'organe du parti cadet (1) 
y consacra un article qui manifestait la plus vive satisfaction. On y 
lisait ceci : « La déclaration permet au soldat de se mêler à la vie 
politique du pays, elle l'émancipé définitivement. Les chaînes 
de l'ancien régime sont tombées ; l'air frais de la liberté a chassé 
l'atmosphère empoisonnée des casernes d'autrefois. « Et encore : 
« Dans tous les paj^s du monde, l'armée est tenue à l'écart de la 
vie politique — mais la nôtre possède tous les droits civiques, 
sans restriction. » 

Voilà comment les milieux libéraux comprenaient les principes 
qui constituent la base même de l'existence des armées ! Et ces 
milieux étaient les seuls qui défendissent encore l'idée de l'État, 
dans le désarroi général. Les chefs mihtaires, devant une pareille 
attitude, n'avaient plus rien à espérer... 

Quant à l'armée, toujours plus rapidement, elle roulait vers 
l'abîme... 



(1) Le « Rietch » du 11 mai. 



CHAPITRE XXI 
La presse et la propagande. 



Dans cette dernière guerre mondiale, outre les aéroplanes, les 
tanks, les gaz asphyxiants et d'autres merveilles de la technique 
mihtaire, un nouveau et puissant moyen de combat fit son appa- 
rition. C'était la propagande. A proprement parler, ce moyen 
n'était pas tout à fait nouveau, car déjà en 1826, à une séance de 
la Chambre des Communes en Angleterre, le ministre Canning avait 
prononcé les paroles suivantes : « S'il nous arrive de participer à 
une guerre, nous réunirons sous notre bannière tous les révoltés, 
tous les mécontents, — qu'ils le soient à juste titre ou non, — des 
pays qui marcheront contre nous ». Toutefois, de nos jours, ce 
moyen atteignit à un degré de développement, d'intensité et d'or- 
ganisation tout à fait extraordinaire, s'attaquant aux points faibles 
et sensibles de la psychologie nationale. Bien agencés au point de 
vue technique, pourvus de sommes énormes, les organes de pro- 
pagande en Angleterre, en France, en Amérique, — en Angleterre 
tout particuUèrement, — menaient une lutte terrible par la 
parole, la presse, les films cinématographiques... et l'argent, 
étendant cette lutte jusque sur les territoires ennemis, alUés ou 
neutres, et cela dans tous les domaines : mihtaire, pohtique écono- 
mique et moral. D'autant plus que l'Allemagne agissait de telle 
sorte que la propagande adverse possédait contre elle des données 
abondantes et irréfutablement accusatrices. Il serait difficile de faire 
voir, même dans les grandes hgnes, tous les moyens de propagande 
à l'aide desquels on aggravait toujours plus les différences sociales, 
on sapait les bases du pouvoir gouvernemental, on affaibhssait 
les forces morales des ennemis, on détruisait leur foi dans la victoire, 
on relâchait leurs alhances, on soulevait contre eux les puissances 
neutres, et enfin, par lesquels on s'efforçait de relever l'esprit 
abattu de son propre pays. Cependant, il ne faudrait, en aucun cas, 
prêter à ce moyen d'influence morale extérieure une importance 
exclusive, comme le font actuellement, dans le but de se disculper, 
les chefs du peuple allemand, car la défaite de l'Ahemagne a été 
pohtique, économique, mihtaire et morale. Ce fut uniquement 
l'action réciproque de ces différents facteurs qui décida de l'issue 
fatale de la lutte, devenue depuis longtemps une lente agonie. 
On ne pouvait que s'émerveiher de la vitalité du peuple allemand, 
qui, par l'intensité de sa puissance intellectuelle et la persévérance 



— 187 — 

de son idéologie politique, se maintenait aussi longtemps, jusqu'à 
ce qu'enfin, en novembre 1918, « un double choc mortel, sur le 
front et à l'arrière », l'eût finalement terrassé. L'histoire, sans 
aucun doute, ne manquera pas de signaler l'analogie du rôle joué 
par la « démocratie révolutionnaire » de la Russie et de l'Allemagne 
dans la destinée de ces deux nations. Le leader des social-démocrates 
indépendants allemands, après la défaite, avait fait connaître à 
TAllemagne le travail considérable et systématique qu'ils avaient 
mené, dès le commencement de 1918, afin de ruiner l'armée et la 
flotte, pour la gloire de la révolution sociale. Dans ce travail, 
on est irappé par la ressemblance des procédés et des. méthodes 
avec ceux qui furent pratiqués en Russie. 

N'étant pas de force à lutter contre la propagande anglaise et 
française, l'Allemagne, par contre, usait de cette arme avec le plus 
grand succès par rapport à son adversaire de l'Est, d'autant plus 
que la Russie, «préparant elle-même sa déchéance, l'œuvre de 
propagande n'y était guère difficile », comme le disait Ludendorf. 

Les résultats de la collaboration de cette propagande alle- 
mande, habilement menée avec les différentes tendances, issues 
moins de la révolution même que de la nature très spéciale des 
insurrections en Russie, dépassèrent les prévisions les plus auda- 
cieuses de l'Allemagne. 

Cette œuvre de propagande germanique se poursuivait dans les 
trois domaines : politique, militaire et social. Pour ce qui est de 
la politique, il est important de spécifier ici Vidée du démembrement 
de la Russie, nettement formulée et réahsée avec un esprit de suite 
évident par le gouvernement allemand. Cette idée fut clairement 
exprimée, lors de la proclamation, le 5 novembre 1916, du réta- 
bfissement du royaume de Pologne (1) avec un territoire s'étendant 
à l'Est aussi loin que possible ; elle eut aussi son expression dans 
la création des états de Courlande et de Lithuanie, états « indé- 
pendants », mais en étroite union avec l'Allemagne ; elle l'eut 
encore dans le partage des provinces de la Russie Blanche entre 
la Lithuanie et la Pologne, et, enfin, dans les préhminaires à la 
séparation de l'Ukraine, préparée de longue date et très opiniâ- 
trement et qui fut réahsée plus tard, en 1918. Si les premiers actes 
de dissociation n'ont qu'une valeur de principe, concernant 
des territoires occupés, de fait, par les Allemands, et prédétermi- 
nant ainsi les caractères des futurs pays annexés, par contre, l'atti- 
tude des puissances du Centre à l'égard de l'Ukraine exerça une 
influence directe sur l'équihbre de notre front, si important, du 
sud-ouest, créant, d'une part, des comphcations pohtiques dans 
toute la contrée et, de l'autre, provoquant des tendances séparatistes 



(1) Le rétablissement de la Pologne dans ses limites ethnographiques 
avait également été promis par la Russie. 



— 188 — 

dans l'armée. Je reviendrai sur ce sujet dans la suite du présent 
ouvrage . 

Le Quartier Général allemand comprenait «un bureau de presse» 
admirablement outillé qui, en outre de l'influence et de la pres- 
sion qu'il exerçait sur la presse allemande, dirigeait aussi la pro- 
pagande que l'on faisait pénétrer, de préférence, en Russie 
et en France. Milioukov cite la circulaire du Ministère des AfTaires 
Etrangères allemand à tous ses représentants dans les pays neutres : 
« il est porté à votre connaissance que sur le territoire du pays auquel 
vous êtes accrédités, des bureaux spéciaux ont été créés pour orga- 
niser la propagande dans les états qui sont en guerre avec la coalition 
allemande. La propagande devra provoquer des mouvements 
sociaux et les grèves qui en résultent ; elle s'occupera de fomenter 
des émeutes révolutionnaires ; elle incitera au séparatisme et à 
la guerre civile ; de même, elle agira en faveur du désarmement et 
de la cessation du massacre sanguinaire. Nous vous prions de 
prêter appui et protection en toute occurrence, aux directeurs des 
bureaux de propagande cités plus haut ». 

Il est curieux de rappeler ici qu'en été 1917, la presse anglaise 
s'éleva contre l'ambassadeur Buchanan et son ministère de pro- 
pagande, dénonçant leurs absolue inertie dans l'œuvre de l'in- 
fluence anglaise sur la démocratie russe, en ce qui concernait la 
lutte contre la propagande allemande en Russie. L'un des organes 
insistait sur le fait, qu'à la tête du bureau de propagande anglaise 
en Russie se trouvaient des romanciers et de jeunes écrivains qui 
(i en savaient autant de la Russie que de la métaphysique chinoise ». 

Quant à nous, en Russie, nous ne possédions ni dans le gouver- 
nement, ni au Quartier général aucun organe qui eût ressemblé, 
même de loin, aux puissantes institutions de propagande de l'Eu- 
rope Occidentale. Une des sections du Quartier général éta- 
blissait ses rapports techniques avec la presse, sans pour cela 
posséder ni importance, ni influence réelles, ni aucun but d'activité 
précise. L'armée russe, tant bien que mal, combattait par des 
moyens encore primitifs, sans jamais recourir à la « corruption 
morale » de l'ennemi, comme on le pratiquait sur une si vaste 
échelle en Europe Occidentale ; cela ne valait d'ailleurs à la Russie 
que de nouveaux flots de sang. Si même il existe deux opinions 
différentes sur le côté moral d'une propagande destructive, par 
contre notre inertie et notre inactivité dans un domaine tout à fait 
positif, cette fois-ci, sont sans excuse. Nous n'avons absolument 
rien fait pour apprendre à l'opinion publique de l'étranger le rôle, 
d'une importance si exceptionnelle, joué par la Russie et l'armée 
russe dans la guerre mondiale ; nous ne lui avons pas fait connaître 
les énormes pertes et sacrifices supportés par le peuple russe ; 
nous ne lui avons pas fait voir les actes de subhme dévouement, — 
incompréhensibles, peut-être bien, pour le jugement froid et ration- 
nel de nos amis et ennemis de l'Occident — dont l'armée russe 



— 189 — 

fit preuve chaque fois que le front des Alliés s'était trouvé acculé 
à la défaite. Longtemps encore après la conclusion de la paix, 
lorsque j'errais par l'Europe, je rencontrais presque partout cette 
incompréhension totale du rôle de la Russie dans la guerre. Un 
exemple l'illustrera d'une manière caractéristique, bien que tant 
soit peu caricaturale : sur la bannière offerte au maréchal Foch par 
ses « amis Américains » sont représentés les drapeaux des diffé- 
rents états et colonies qui, d'une façon ou d'une autre, étaient 
entrés dans l'orbite de l'Entente, durant la grande guerre ; celui 
de la Russie y occupe la... 46^ place et vient après Haïti, l'Uruguay 
et directement après la répubhque de San-Marino... 

Qu'est-ce donc, ignorance ou bassesse ? 

Il nous faut en convenir, nous ne nous sommes pas souciés, lors de 
l'occupation de la Galicie, de créer le fondement d'une union natio- 
nale; nous n'avons pas su attirer à nous l'opinion publique de la Rou- 
manie, occupée par nos troupes ; nous n'avons rien entrepris pour em- 
pêcher les Bulgares de trahii^ les intérêts de la cause Slave ; enfin, 
nous n'avons aucunement su profiter de la présence sur territoire 
russe d'une grande messe de prisonniers de guerre pour leur donner 
une juste idée de ce qu'était la Russie, 

Le quartier général de l'Empereur, étroitement renfermé dans 
les intérêts d'ordre purement mihtaire, relatifs à la marche de 
la guerre, ne faisait aucune tentative pour s'emparer de l'in- 
fluence dominante sur les événements pohtiques, attitude qui 
correspondait à la conception de l'armée nationale comme auxiliaire 
du gouvernement. De même, le quartier générai évitait d'agir 
sur l'opinion pubhque du pays dans le but d'attirer ce puissant 
facteur à une action morale commune dans la lutte contre l'en- 
nemi. Aucun hen véritable n'existait entre lui et la presse, qui y 
était représentée par des personnages peu importants et sans 
aucune influence. 

Lorsqu' arriva la révolution et que la tourmente politique 
s'empara de l'armée et l'entraîna dans son sillage, le Quartier général 
ne pouvait rester plus longtemps inerte. Il devait réagir lui-même, 
car, par malheur, il ne se trouva en Russie aucune force pour sou- 
tenir moralement l'armée : le gouvernement, et tout particuUère- 
ment le Ministère de la guerre, marchaient dans la voie du plus 
irrésistible opportunisme ; le Soviet et la presse socialiste démo- 
ralisaient l'armée ; la presse bourgeoise tantôt en appelait aux 
consuls « afin que l'Empire n'éprouve aucun dommage », tantôt 
se réjouissait naïvement de la « démocratisation et de la hbé- 
ration de toute servitude... » Même dans les miUeux de la haute 
bureaucratie militaire petersbourgeoise, qui aurait dû être, semble- 
t-il, compétente, c'était un désarroi complet, qui plongeait dans la 
perplexité et l'effarement l'opinion pubhque du pays. 

Cependant, il ne se trouva au Quartier général, ni l'organisation 



— 190 — 

nécessaire, ni hommes qualifiés, ni connaissances techniques, ni 
expériences d'aucune sorte pour réagir contre cette démoralisation. 
Et par-dessus tout, le Quartier général fut refoulé, rejeté en quelque 
sorte de côté par la course effrénée des événements ; la voix, déjà 
afïaiblie, se tut. 

Il revenait au général Markov d'entreprendre un travail consi- 
dérable : entrer en relations avec la grande presse, créer un «porte- 
voix » au Quartier général et relever la presse militaire qui traînait 
une misérable existence et à laquelle différentes organisations 
révolutionnaires de l'armée voulaient attenter. Le général Markov 
se mit à l'œuvre avec ardeur, mais durant les deux mois, à peine 
révolus, qu'il resta à cette fonction, il n'eut pas le temps d'entre- 
prendre quoi que ce soit de sérieux. Toute initiative, dans ce sens, 
de la part du Quartier général était mahgnement taxée par 
la démocratie révolutionnaire d'entreprise contre la révolution. 
Quant à la ville de Moscou, hbéralement bourgeoise et à laquelle 
le général Markov demanda de lui prêter appui dans l'organi- 
sation intellectuelle et technique de l'entreprise, celle-ci répondit 
par des promesses pompeuses, auxquelles elle ne donna pas de suite. 

Ainsi, le Quartier général n'avait aucun moyen pour mener 
une lutte active contre la décomposition de l'armée et la propa- 
gande toujours croissante de l'Allemagne. 



Ludendorf, avec cet égoïsme national, qui frisait le plus pur 
cynisme, disait ouvertement : « je ne doutais pas que la ruine de 
l'armée russe et du peuple russe ne présentassent un sérieux danger 
pour l'Allemagne et l' Autriche-Hongrie. Notre gouvernement, 
en expédiant Lénine en Russie, a assumé une grande respon- 
sabilité. Ce voyage était justifié au point de vue militaire : il fallait 
que la Russie fût abattue. Mais notre gouvernement aurait dû 
prendre ses mesures pour qu'il n'en fût pas de même pour l'Alle- 
magne... (1) » 

Les souffrances infinies du peuple russe, mis « hors de combat », 
n'obtiennent pas même maintenant une parole de compassion 
ou de repentir de la part de ceux qui l'ont moralement perdu... 

Dès le début de la guerre, les Allemands avaient changé de 
tactique dans leur œuvre de propagande en Russie : sans pour 
cela briser les rapports avec certains miheux réactionnaires de la 
Cour, du gouvernement et de la Douma, usant de tous les moyens 
d'action sur ces miUeux et leurs mobiles les plus intenses, — cupi- 
dité, ambition, atavisme allemand, parfois patriotisme mal com- 
pris, — les Allemands entrèrent simultanément en étroit contact 
avec les révolutionnaires russes dans leur pays et, plus particuUè- 



(1) «Mes souvenirs de guerre». 



— 191 — 

rement encore, avec ceux qui, à l'étranger, composaient les nom- 
breuses colonies d'émigrés. Le gouvernement allemand attirait à 
son service, direct ou indirect, tous ceux qu'il pouvait : des agents 
généraux d'espionnage et de recrutement, dans le genre de Parvous 
(Helfand) ; des provocateurs, affiliés à l'Okhrana russe (police 
de sûreté), tels que Blum ; des agents propagandistes — Lénine, 
Bronstein (Trozky), Apelbaum (Zinoviev), Lounatcharsky, Ozoline, 
Katz (Kamkov) et bien d'autres. A leur suite venait toute une 
pléiade d'hommes bornés et peu scrupuleux qui, rejetés de leur 
pays, détestaient fanatiquement, — jusqu'à l'oubli de leur Pa- 
trie, — le régime qui les en avait chassés, ou bien qui vou- 
lant se venger, devenaient parfois une arme inconsciente entre 
les mains de l'état-major allemand. Quels furent leurs mobiles 
et pour quel prix et jusqu'à quel point ils vendirent la Russie — 
ce ne sont là que des détails : l'essentiel est qu'ils la vendirent, ser- 
vant ainsi les buts que leur fixait notre ennemi. Tous, ils étaient 
intimement mêlés entre eux et avec les agents de l'espionnage 
allemand, formant ainsi un tout indissoluble. 

On commença par une vaste propagande révolutionnaire sépa- 
ratiste ( ukrainienne ) dans les camps de prisonniers de guerre. 
Comme l'atteste Liebknecht, le gouvernement germanique non 
seulement favorisait cette propagande, mais en développait une 
toute pareille, lui-même. Dans ces desseins travaillaient le « Comité 
de la propagande révolutionnaire » fondé en 1915 à la Haye, «l'Union 
pour la libération de l'Ukraine » — en Autriche, 1' « Institut de 
Copenhague » (organisé par Parvous) et un grand nombre de jour- 
naux révolutionnaires à tendances défaitistes, d'une part édités 
entièrement aux frais de l'état-major allemand, d'autre part 
seulement subsidiés ; c'étaient : le « Social-Démocrate» (à Genève — 
journal de Lénine), « Naché Slovo )) (Paris — journal de Trotzky), 
« Na Tchoujbiné » (Genève — avec le concours de Tchernov, 
Katz et d'autres), le « Messager Russe », la a Rodnaya Rietch », 
la « Semaine », etc. Le « Comité de Secours intellectuel aux pri- 
sonniers de guerre en Allemagne et en Autriche » (Genève) qui était 
en rapports avec les autorités officielles de Moscou et recevait 
de là ses subsides, tout en s'occupant de ce travail purement phi- 
lanthropique, ne dédaignait pas, en même temps, de répandre 
la littérature défaitiste et révolutionnaire. 

Pour définir le caractère de toutes ces publications il suffira 
de citer une ou deux phrases qui expriment la manière de voir 
de leurs inspirateurs. Lénine dans le « Social-Démocrate » écrivait : 
« le moindre des maux serait l'effondrement de la monarchie tza- 
riste, le plus barbare et le plus réactionnaire de tous les gou- 
vernements... » Tchernov, le futur ministre de l'agriculture, dans 
la «Mysl )) déclarait n'avoir qu'une seule patrie — l'Internationale...» 

En même temps qu'on faisait paraître ces pubhcations, les 
Allemands invitaient les collaborateurs de Lénine et de Tchernov 



— 192 — 

et en particulier, ceux du Comité de rédaction du périodique « Na 
Tchoujbiné » à organiser des conférences dans les camps de pri- 
sonniers, tandis que l'espion allemand, le consul von Pelche, 
recrutait activement parmi les émigrés russes de la gauche qui 
avaient atteint l'âge du service militaire, des agitateurs pour la 
propagande dans l'armée. 

Mais tout cela n'était qu'un travail préliminaire. La révolu- 
tion russe avait ouvert des perspectives infinies à la propagande 
allemande. En dehors des hommes honnêtes qui avaient été naguère 
persécutés et qui luttaient sincèrement pour le bien du peuple, 
la Russie fut envahie par la lie révolutionnaire formée d'éléments 
de r « Okhrana » russe, de l'espionnage international et d'émeutiers. 

Les autorités de Pétrograd craignaient par- dessus tout d'être 
accusées de tiédeur démocratique. Le ministre Milioukov avait 
déclaré a maintes reprises que le « gouvernem.ent considérait tout 
à fait admissible le retour en Russie de tous les émigrés, sans 
se préoccuper de leur attitude envers la guerre, ni de ce que leurs 
noms figurassent dans les listes de contrôle international «(l). Le 
ministre entra en pourparlers avec les Anglais, exigeant d'eux de 
relâcher les bolcheviks qu'ils tenaient en état d'arrestation, Brons- 
tein (Trotzky), Zourabov, etc. 

Pour Lénine et ses adeptes ce fut plus compliqué, car, nonobstant 
les réclamations du gouvernement russe, les Alliés, sans aucun 
doute, ne leur auraient pas laissé traverser leur pays. Voilà pourquoi, 
selon le témoignage de Ludendorf, le gouvernement allemand 
expédia Lénine et ses compagnons (en premier lieu 17 personnes) 
en Russie, laissant à leur convoi libre passage par l'Allemagne. 
Cette entreprise, qui devait dans la suite donner de si graves résul- 
tats, était largement subsidiée, en or et en valeurs, par des agences 
allemandes à Stockholm (Ganetzky-Furstenberg) et à Copen- 
hague (Parvous), et par la Banque russe de Sibérie. Mais l'or, 
selon l'expression de Lénine, « n'a pas d'odeur ». 

En octobre 1917 Bourtzev fit paraître une liste de 159 per- 
sonnes qui avaient passé en Russie à travers l'Allemagne par 
ordre de l'état-major allemand. C'étaient, d'après Bourtzev, pour 
la plupart des révolutionnaires qui, durant les premières années 
de la guerre, avaient mené, en Suisse, une campagne défaitiste 
et qui, maintenant, se trouvaient être des « agents conscients ou 
inconscients de Guillaume ». Nombre d'entre eux occupèrent 
incontinent des places en vue dans le parti social-démocrate, dans 
le Soviet, dans le Comité (2) et dans la presse bolcheviste. Les noms 
de Lénine, Zederbaum (Martov), Lounatcharky, Nathanson, Ria- 



(1) Dans ces listes figuraient les noms de ceux qu'on soupçonnait 
d'entretenir des rapports avec les gouvernements ennemis. 

(2) Zourabov et Perasitch qui avait servi sous Parvous furent dans 
la suite membres du Comité. 



— 193 — 

sanov, Apfelbam (Zinoviev) et autres devinrent bientôt après 
des noms fatals dans l'histoire de la Russie. 

La revue allemande « die Woche « , le jour de l'arrivée de Lénine 
à Pétrograd, consacra à cet événement un article, dans lequel 
on qualifiait Lénine « d'ami véritable du peuple russe » et d' « hon- 
nête adversaire ». Tandis que l'organe officieux des constitution- 
nahstes-démocrates russes, la iŒietch », qui, cependant, par la 
suite, lutta courageusement et, sans trêve contre les « léninistes », 
honora son arrivée par les paroles suivantes : « le chef généralement 
reconnu du parti social-démocrate se doit de descendre dans l'arène 
de la lutte et, de quelle manière qu'on envisage ses opinions poli- 
tiques, il ne messiéra pas de lui faire bon accueil » . 

Le 3 avril 1917, Lénine arriva à Pétrograd où on lui fit une 
réception triomphale, et quelques jours après il proclamait ses 
thèses qui renfermaient un certain nombre de devises de la pro- 
pagande allemande. 

A bas la guerre et le pouvoir aux Soviets ! 

Les premiers discours et articles de Lénine parurent si absurdes 
et si nettement anarchistes qu'ils soulevèrent des protestations non 
seulement dans toute la presse libérale, mais aussi dans la majeure 
partie de la presse socialiste. 

Cependant, peu à peu, le secteur gauche de la démocratie 
révolutionnaire, renforcé par les agents de l'Allemagne, se rallia 
ouvertement aux idées préconisées par son chef, sans rencontrer 
d'opposition décisive ni de la part de l'hypocrite Soviet, ni de 
celle d'un gouvernement sans volonté. Le flot puissant de la pro- 
pagande allemande et insurrectionnelle submergeait de plus en plus 
le Soviet, le Comité, la presse révolutionnaire et jusqu'à l'ignorante 
masse populaire, et se répercuta, consciemment ou non, même 
parmi les hommes qui détenaient le pouvoir... 

Dès les premiers jours, l'organisation de Lénine, comme on 
put le lire plus tard, au mois de juillet, dans la communication 
du procureur de la cour d'appel de Pétrograd, « dans le but de colla- 
borer aux actes hostiles envers la Russie des gouvernements qui 
étaient en guerre avec elle, s'était entendue avec les agents des 
dits gouvernements pour participer à la désorganisation de l'armée 
russe et de son arrière; aussi elle employa les sommes reçues de 
ces gouvernements à l'organisation de la propagande parmi la 
population... dans le même but, aussi, elle organisa à Pétrograd, 
au 3-5 juillet, un soulèvement armé contre le pouvoir suprême. » 

Le Quartier général depuis longtemps élevait en vain la voix 
pour mettre en garde les autorités. Le général Alexéev demandait 
de vive-voix et par écrit, au gouvernement, de prendre des mesures 
contre les bolcheviks et les espions. A maintes reprises je m'adressai 
de même au ministère de la guerre auquel je fis tenir, entre autres, 
tout un dossier, accusant d'espionnage Rakowsky ainsi que des 

13 



— 194 — 

documents témoignant de la trahison de Lénine, Skoropis - loi- 
toukhowsky et d'autres encore. On ne pouvait plus douter que 
î' « Union pour la libération de l'Ukraine » (à laquelle prenaient part 
Mélénewsky et V. Dorochenko (1), ne fût une organisation des 
puissances centrales, pour la propagande, l'espionnage et le recru- 
tement d'éléments séparatistes pour les régiments ukrainiens. 
Dans une de mes lettres (du 16 mai), à la suite de l'interrogatoire 
subi par l'officier russe Ermolenko, fait prisonnier par l'ennemi et qui 
avait pris sur lui déjouer le rôle d'agent de l'état-major allemand, 
je faisais part du fait suivant : « Ermolenko nous a été renvoyé 
à l'arrière du front de la 6^ armée pour y soulever l'opinion en 
faveur de la prompte conclusion d'une paix séparée avec l'Alle- 
magne. Ce fut sur l'instance de ses camarades qu'Ermolenko se 
chargea de remplir cette mission. Les officiers de l'état-major 
allemand, Chiditzky et Lioubar, lui firent entendre que les agents 
de l'état-major allemand, le président de la section de 1' « Union 
pour la libération de l'Ukraine » Skoropis - loltoukhovsky et 
Lénine rempUssaient en Russie les mêmes fonctions d'agitateurs. 
Lénine était chargé d'user de tous les moyens pour saper le prestige 
du gouvernement provisoire aux yeux du peuple russe. L'argent 
à cet effet était fourni par un certain Svendson, employé à l'am- 
bassade allemande de Stockholm... » 

De tels procédés avaient été pratiqués de même avant la révo- 
lution. L'attention de notre haut commandement avait été attirée 
sur le fait du trop grand nombre «d'échappés de captivité.» Beau- 
coup d'entre eux, ayant passé à l'ennemi, s'y préparaient, pen- 
dant un certain temps, aux fonctions d'informateurs, ensuite 
largement rémunérés et munis d'une liste d'affîhés ils étaient 
renvoyés sur le territoire russe, au travers des tranchées. Etant 
dans l'impossibilité de distinguer entre les traîtres et les héros, 
nous prîmes le parti de les renvoyer tous des fronts européens sur 
celui du Caucase. 

Toutes les représentations du haut commandement, relatives 
à la position intenable de l'armée dans ces conditions de trahisons 
en masse, non seulement n'obtenaient aucun résultat, mais encore 
restaient immuablement sans réponse. Je proposai alors au général 
Markov d'inviter V.Bourtzev au Quartier général et de lui soumettre 
les documents secrets concernant la propagande allemande. Pen- 
dant ce temps la démocratie révolutionnaire fêtait Rakowsky 
à Odessa. Kérensky, partant de l'idée qu'il était ministre de la 
guerre de la Révolution, et que pour lui « la liberté de pensée. 



(1) Il est curieux que le même Bronstein (Trozky) qui devait être suf- 
fisamment renseigné quant aux rapports secrets avec les états-majors de 
nos ennemis, écrivit le 8 juillet 1917 dans les « Iswestia « : « Dans le journal 
«Nacbe Slovo') j'ai désigné et attaché au pilori comme agents del'état-major 
autrichi3n, Skoropis-Ioltoukhowsky et Mélénewsky ». 



— 195 — 

d'où qu'elle vînt, était sacrée... » discutait longuement avec Lénine, 
au sein du Soviet, sur la question de la désagrégation du pays et 
de l'armée... Tzeretelli prenait ardemment la défense de Lénine : 
« je ne suis pas d'accord avec la politique préconisée par Lénine. 
Mais ce qu'en dit le député Choulguine est de la calomnie. Jamais 
Lénine n'a suscité de mouvements qui auraient enfreint la marche 
de la révolution. Lénine fait une propagande purement idéologique (1) » 

Cette fameuse liberté de pensée favorisait à tel point la pro- 
pagande germanique qu'on était arrivé à un fait tout à fait inouï : 
l'agent de l'Allemagne et président de la conférence de Zimmer- 
wald et de Kiental, Robert Grimm, tenait des réunions publiques dans 
les capitales et à Kronstadt, dans lesquelles il prêchait ouvertement 
la paix séparée avec l'Allemagne et le discrédit du gouvernenivint 
provisoire !.. A quel état de prostration morale fallait-il qu'on eût 
abouti, à quelle perte de toute dignité et conscience nationales, 
à quel manque de patriotisme pour que Tzeretelli et Skobelev 
pussent « se porter garants » pour un agent provocateur, Kérensky — 
« solliciter » du gouvernement le droit d'entrée en Russie pour 
Grimm, Terestchenko — l'accorder, et les Russes prêter l'oreille 
aux discours de Grimm... sans révolte, sans indignation... 

Lors du soulèvement armé des bolchevite, au mois de juillet, 
quelques fonctionnaires du ministère de la justice, outrés de la 
tolérance indigne dont firent preuve, à cette occasion, les membres 
dirigeants du gouvernement, décidèrent, au su du ministre Péré- 
versiev, de faire connaître au public ma lettre au Ministère de la 
Guerre, ainsi que d'autres documents accusant Lénine de trahison 
à la Patrie. Ces documents, sous forme de déclaration, signés par 
deux sociahstes — Alexinsky et Pankratov — furent communiqués 
à la presse. Cette alîaire, prématurément ébruitée, souleva d'ar- 
dentes protestations de la part de Tchéidze, Tzeretelli et le courroux 
des ministres Nekrassov et Terestchenko. Alors le gouvernement 
interdit de pubher ces informations qui pourraient jeter un blâme 
sur le bon renom de Lénine et usa de mesures répressives... à l'égard 
des fonctionnaires du Ministère de la Justice. Cependant, la décla- 
ration parut dans la presse. A son tour, le Comité exécutif du Soviet 
des députés ouvriers et soldats manifesta une sollicitude des plus 
touchantes non seulement au sujet de l'inviolabihté des leaders 
bolchevistes, mais encore quant à leur honneur, proposant, dans 
un appel spécial du 5 juillet, de s'abstenir de propager des accusa- 
tions diffamantes contre Lénine et d' « autres hommes politiques » 
jusqu'à ce que l'alïaire fût examinée par une commission spé- 
ciale. Cette attitude envers les bolcheviks eut son exphcation dans 
la résolution des Comités exécutifs centraux (8 juillet), qui tout 
en blâmant la tentative anarcho-bolcheviste de renverser le gou- 



(1) Recueil de discours. Discours, prononcé le 27 avril, à la séance des 
membres de la Douma d'Empire. 



— 196 — 

vernement, émettait toutefois la crainte que les «mesures inévitables 
dont s'étaient vus forcés d'user le gouvernement et les autorités 
militaires... ne créent une atmosphère d'agitation démagogique 
de la part des contre-révolutionnaires qui agissent momentanément 
sous le couvert de l'établissement de l'ordre révolutionnaire, mais 
qui pourraient aussi tendre à se frayer un chemin vers la dictature 

militaire ». . . • n ^ j- ^ i 

Quoi qu'il en soit, la participation criminelle et directe aes 
chefs du bolchevisme à l'émeute et à la trahison, une fois devenue 
manifeste, le gouvernement fut obhgé de procéder aux répressions. 
Lénine et Apfelbaum (Zinoviev), se réfugièrent en Finlande, tandis 
que Bronstein (Trotzkv), Koslowsky, Raskolnikov, Remnev et 
beaucoup d'autres furent arrêtés. Plusieurs des journaux anarcho- 
bolchevistes furent interdits. 

Cependant ces répressions ne furent pas strictement exécutées 
et un assez grand nombre de perturbateurs marquants ne furent 
pas mis en cause et poursuivirent impunément, leur œuvre de 
destruction, avec la même énergie et persévérance. 

* 

Semant la guerre civile à l'intérieur de notre pays, les Alle- 
mands, tout aussi fermement et méthodiquement, mettaient à 
exécution leur autre projet — la paix sur le front. La fraternisation 
s'était déjà pratiquée avant la révolution, et, le jour de la Sainte 
Pâques, était même de tradition ; elle était déterminée par la 
tristesse et l'ennui sans issue qui s'empare des hommes dans les 
tranchées ; par la curiosité et simplement par un sentiment d'hu- 
manité même envers un ennemi — sentiment qui se fit jour chez le 
soldat russe plus d'une fois : sur les champs de Borodino, comme 
sur les bastions de Sébastopol et dans les montagnes des Balkans. 
Toutefois, alors, cette fraternisation n'était pas fréquente, ne 
portait aucunement le caractère d'une tendance dangereuse et 
était sévèrement réprimée par les supérieurs. INIaintenant, par 
contre, l'état-major allemand avait organisé cette manœuvre sur une 
large échelle, sur toute l'étendue du front et avec la participation 
du haut commandement, avec des instructions élaborées dans 
les plus grandp détails, où l'on envisageait : les reconnaissances de 
nos forces et de nos positions mihtaires ; la démonstration de l'ou- 
tillage imposant et de la force de leurs positions, à eux : la persuasion 
aux troupes russes de l'inutihté de la guerre ; la rebelhon des 
soldats russes contre le gouvernement et les chefs mihtaires, 
uniquement intéressés à la continuation de ce « sanglant mas- 
sacre ». Des monceaux de littérature défaitiste, apprêtée en Al- 
lemagne, étaient répandus dans nos tranchées. Tandis que les 
partisans du Soviet et du Comité visitaient en toute hberté 
les tranchées du front faisant la même propagande de fra- 
ternisation et distribuant toutes sortes de journaux et de pu- 



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Le général Kornilov dans la tranchée. 



— 197 — 

blications — la « Prauda », 1' « Okopnaya Pravda », le « Social- 
Démocrate », et autres créations de la pensée et de la conscience 
socialiste russe qui surpassaient de beaucoup en violence 
et en argumentation, l'éloquence jésuitique de leurs confrères 
allemands. Pendant ce temps l'assemblée générale des « délégués 
du front » à Pétrograd, promulguait une ordonnance selon laquelle 
on autorisait la fraternisation dans le but... de propagande révo- 
lutionnaire dans les rangs de l'armée ennemie.!... 

On ne peut lire, sans la plus vive émotion, l'exposé des mo- 
ments vécus par Kornilov, qui en qualité de commandant de la 
8^ armée, au commencement de mai, donc quelque temps après 
la révolution, eut pour la première fois à constater ce phénomène 
fatal de la vie du front. Il fut consigné, alors, par le capitaine 
de l'état-major général, Nejintzev, dans la suite l'héroïque com- 
mandant du régiment Kornilov et qui, en 1918, succomba dans 
la lutte contre les bolcheviks, lors de l'assaut d'Ekaterinodar. 

« Lorsque nous pénétrâmes dans la ligne de feu de nos posi- 
tions, — écrivait Nejintzew — le général Kornilov était sombre. 
Les mots « infamie », ( trahison » qu'il laissa tomber, rendirent seuls 
l'impression du silence mortel des positions. Puis il ajouta : 

— Sentez-vous toute l'horreur, tout le cauchemar de ce silence ? 
Comprenez-vous que les yeux des observateurs de l'artillerie ennemie 
sont fixés sur nous et qu'on ne nous tire pas dessus ? Oui, l'ennemi 
se moque de nous comme d'un adversaire négligeable... Se pourrait-il 
que le soldat russe eût renseigné l'ennemi de mon arrivée sur le 
front... 

« Je me taisais, mais les larmes que je vis dans les yeux du 
héros, larmes pour moi sacrées, m'émurent profondément... et 
dans mon for intérieur je jurai à mon général que je donnerais 
ma vie pour lui, que je mourrais pour notre Patrie. Comme s'il eût 
deviné mes pensées, le général Kornilov fit un brusque mouvement 
vers moi, me serra la main, puis se détourna, comme s'il eût honte 
de cette faiblesse passagère . 

(( Les rapports du nouveau commandant avec son infanterie 
débutèrent par un meeting organisé par les troupes de réserve qui, 
à toutes les raisons qu'on leur donnait de la nécessité de reprendre 
l'offensive, opposaient l'inutihté de continuer une guerre « bour- 
geoise », menée pour le plaisir des « mihtaristes »... Lorsque le général 
Kornilov après deux heures de vaine discussion, physiquement 
et moralement accablé, se rendit dans les tranchées, un tel tableau se 
présenta à ses yeux qu'assurément aucun homme de guerre de notre 
époque ne s'y serait attendu . 

« Nous parvînmes au système des fortifications, où les lignes 
des tranchées des parties adverses étaient séparées ou plutôt reliées 
par des fils de fer barbelés... La venue du général Kornilov fut 
accueillie... par un groupe d'officiers allemands qui dévisagèrent 
insolemment le commandant de l'armée russe ; derrière eux se 



— 198 — 

tenaient quelques soldats prussiens... Le général prenant une 
jumelle de mes mains et s'avançant sur le parapet, se mit en devoir 
d'examiner le terrain de la prochaine rencontre avec l'ennemi. 
Lorsqu'on lui fit observer que les Prussiens pourraient bien tirer 
sur le commandant russe, il répondit : 

— J'en serais fort heureux, — peut-être que cela, au moins, 
dégriserait les soldats russes et ferait cesser cette ignoble frater- 
nisation . 

Dans le secteur du régiment voisin « le commandant d'armée 
fut reçu par un air de marche d'un régiment de chasseurs alle- 
mands, vers l'orchestre duquel se dirigeaient déjà nos soldats — «fra- 
ternisateurs » — . « C'est une trahison », fit le général Kornilov et, 
sur ces mots, s'adressant à l'officier qui se tenait auprès de lui, il 
ordonna de faire savoir aux soldats des deux partis qui étaient 
en train de fraterniser, que si ce spectacle honteux ne cessait im- 
médiatement, il ouvrirait la canonnade. Les Allemands, bien disci- 
plinés, cessèrent de jouer — et, apparemment confus, se retirèrent 
vers leurs tranchées. Quant à nos soldats, oh, ils restèrent long- 
temps encore à discuter, se plaignant de ce que les commandants 
contre-révolutionnaires empiétaient sur leur Uberté ». 

En général, je ne suis pas accessible au sentiment de la ven- 
geance. Mais je ne puis m'empêcher de regretter que le général 
Ludendorf ait quitté l'armée allemande avant qu'elle ne fût démo- 
ralisée et n'ait pas éprouvé, en contact immédiat avec ses troupes, 
les inexprimables souffrances morales que nous eûmes à supporter, 
nous autres commandantes de l'armée russe. 

En dehors de la fraternisation, les autorités militaires alleman- 
des pratiquaient largement, dans des visées de provocation, l'envoi 
de parlementaires dans les rangs des armées russes ou, plus parti- 
culièrement, auprès des soldats. Ainsi, à la fin du mois d'avril, 
un officier allemand se présenta, à titre de parlementaire, sur le 
front de Dvinsk. Il ne fut pas reçu. Cependant, il eut le temps de 
jeter aux soldats les paroles suivantes : « Je suis venu auprès de 
vous avec des intentions pacifiques, ayant à transmettre des offres 
au gouvernement provisoire même; mais vos chefs ne veulent pas 
de la paix. » Cette phrase se répandit instantanément et souleva 
le mécontentement parmi les soldats qui allèrent même jusqu'à 
la menace de quitter le front. Quand donc, quelques jours après, 
sur le même secteur on vit arriver de nouveaux parlementaires 
(un commandant de brigade, deux officiers et un clairon), on les 
conduisit auprès de l'état-major de la 5^ armée. Bien entendu, ils 
n'étaient porteurs d'aucun mandat et ne purent même indiquer 
clairement le but de leur visite, car «l'unique but de ces faux parle- 
mentaires était de prendre connaissance de la disposition de nos 
forces et de leur moral et par le faux semblant d'intentions 
pacifiques réduire nos troupes à l'inaction, favorable aux intérêts 
des Allemands, mais néfaste pour la Russie et pour sa liberté... » 



— 199 — 

D'autres faits analogues se produisirent également sur les fronts 
de la 8^, 9« et autres armées. 

N'est-il pas caractéristique que le prince Léopold de Bavière, 
commandant du front germanique de l'Est, crut pouvoir prendre 
une part active à ces provocations ? Il déclarait dans deux 
radiogrammes qui portaient le ton habituel des proclamations 
de ce genre et qui étaient destinés aux soldats russes et au Soviet, 
que le haut commandement allemand allait au-devant « du désir 
maintes fois exprimé par les députés des soldats de mettre un 
terme à l'eflusion de sang », que « les opérations miJitaires entre 
nous ( les puissances centrales) et la Russie pouvaient cesser sans 
que pour cela la Russie reniât ses alliés ; » que, « si la Russie désirait 
connaître les particularités de nos conditions, elle devait consentir, 
au préalable, à ce qu'elles ne fussent pas ouvertement pubUées... » 
Et terminait par une menace : « peut-être le nouveau gouvernement, 
poussé par ses alliés, désirait-il se convaincre qu'il y avait toujours 
des divisions de gros calibres sur notre front de l'Est » ? 

Lorsque, jadis, les chefs perpétraient quelque bassesse pour 
le salut de l'armée et de la Patrie, ils en ressentaient du moins 
de la honte et se taisaient. De nos jours, les traditions militaires 
ont subi une transformation radicale. 

Qu'il soit dit à l'honneur du Soviet, il apprécia à sa juste valeur 
cet appel des provocateurs et y répondit : « le commandant 
suprême du front germanique de l'Est nous propose un armistice 
séparé, des pourparlers secrets... » Mais « la Russie sait que la défaite 
des Alliés sera le signal de sa propre défaite, et celle des armées 
révolutionnaires de la hbre Russie — non seulement de nouvelles 
hécatombes, mais aussi la ruine de la révolution, la perte de la 
Russie Ubre... » 



Dès les premiers jours de la révolution, la presse russe subit, 
tout naturellement, un brusque changement d'orientation. D'une 
part, il se produisit une certaine différenciation de tous les organes 
bourgeois, qui prirent une attitude de libéralisme conservateur, à 
la tactique desquels se raUia une certaine partie de la presse so- 
cialiste du genre de 1' « Edinstwo » de Plekhanov ; d'autre part, il 
surgit un nombre considérable de nouveaux journaux socia- 
listes. 

Quant à ceux de la droite, ils évoluèrent sensiblement, si 
l'on en juge d'après la déclaration inattendue du collaborateur 
bien connu du « Novoyé Vremia », Menchikov : « nous devons 
être reconnaissant au sort, que la monarchie tzariste qui durant 
mille années n'a cessé de trahir son peuple, s'est enfin trahie elle- 
même et a creusé sa propre tombe. Rouvrir cette tombe et remettre 
sur le tapis la question des candidats au trône, serait, selon moi, 
commettre une grave erreur ». Au cours des premiers mois de la 



— 200 — 

révolution un certain nombre de journaux de la droite furent 
interdits sous l'influence et la pression des Soviets, les autres 
firent preuve de tendances plutôt libérales. Mais, dès la fin de 
septembre 1917, lorsque l'impuissance du gouvernement est défi- 
nitivement avérée, que tout espoir de sortir légalement de l'im- 
passe créée est perdu, et à la suite de l'action de Kornilov, leur 
ton se hausse considérablement. Les attaques de la presse extré- 
miste contre le gouvernement dégénèrent en violentes invectives. 
Différant plus ou moins dans leurs conceptions des problèmes so- 
ciaux posés par la révolution, portant peut-être, avec toute la Société 
russe, le poids de multiples erreurs, la presse libérale a été, cependant, 
nianifestement unanime dans toutes les questions importantes 
d'ordre politique, législatif et national : pouvoir absolu au gouver- 
nement provisoire ; réformes démocratiques dans le sens du pro- 
gramme du 2 mars (1), continuation de la guerre, en union avec 
les alliés, jusqu'à la victoire ; Assemblée Constituante panrusse — 
source du pouvoir et de la constitution du pays. D'autre part 
encore, la presse libérale russe laissera d'elle un souvenir l.onorable 
dans l'histoire de son pays : aux grands jours d'essor moral comme 
à ceux de doute, d'hésitation, de démorahsation générale qui 
signalèrent la période révolutionnaire de 1917, elle ne fut jamais 
im placement pour l'or allemand pas plus, d'ailleurs, que la 
presse de droite. 

L'apparition de la nouvelle littérature sociahste fut accom- 
pagnée de conjonctures défavorables. Elle manquait d'un passé 
de travail régulier, elle manquait de traditions. Sa longue exis- 
tence clandestine, ses méthodes d'activité exclusivement destruc- 
tive, son attitude soupçonneuse et hostile à tout pouvoir, — mar- 
quèrent de leur empreinte les tendances de la presse sociahste, 
n'y laissant que peu de place à l'œuvre créatrice et féconde. Tout 
s'y retrouvait : l'incohérence de la pensée, les contradictions et 
les fluctuations manifestes tout aussi bien au sein du Soviet que 
dans les groupements de partis et dans les partis eux-mêmes, ainsi que 
la pression instinctive et impétueuse des exigences étroitement égoïs- 
tes des classes sociales inférieures, car toute inattention à l'égard de 
ces exigences provoquait une attitude menaçante, que les matelots 
de Kronstadt, « gloire et orgueil de la révolution », résumèrent 
un jour en ces mots adressés au ministre Tchernov : « si vous ne 
faites rien pour nous, ce sera... Michel Alexandrovitch (2) qui s'en 
chargera ! « Et puis, la presse sociahste eut à souffrir de l'influence 
de bon nombre de personnages nouveaux qui y créèrent une 
atmosphère de déshonneur et de trahison. Ces journaux grouillent 
de noms issus de la chronique criminelle, du département de 

(1) Voir chapitre IV. Les articles 7 et 8 ne purent provoquer dans l'opi- 
nion publique qu'un accueil défavorable. 

(2) Le grand-duc Michel Alexandrovitch. 




Meeting •< A bas! 



— 201 — 

rOkhrana et de l'espionnage international. Tous ces Messieurs 
Tchemomasov (fonctionnaire de l'Okhrana, agent-provocateur et 
directeur du journal a Pravda » d'avant la révolution) ; Berthold 
(idem, rédacteur du « Communiste ») ; Dekonsky, Malinovsky, 
Mistislavsky ; les collaborateurs de Lénine et de Gorky, — Na- 
hamkès, Stoutchka, Ouritzky, Guimmer (Soukhanoff) et quantité 
d'autres, non moins connus, conduisaient la presse russe à une 
déchéance morale sans exemple. Ces organes de la presse socia- 
liste différaient seulement d'envergure. Les uns, proches de l'offi- 
cieux « Isvestia des Soviets des députés ouvriers et soldats » ne 
faisaient qu'ébranler les bases du pays et de l'armée, tandis 
que les autres, du type de la « Pravda » (organe des social- 
démocrates bolcheviks), les détruisaient. 

Tandis que les « Isvestia », tout en faisant mainte réserve 
mentale, demandaient le maintien du gouvernement provisoire, 
la « Pravda » déclarait que le « gouvernement est contre-révo- 
lutionnaire et qu'en suite de cela, il ne peut y avoir entre eux 
aucuns rapports. Le but de la démocratie révolutionnaire — c'est 
la dictature du prolétariat. » Quant au journal sociaMste-révolu- 
tionnaire de Tchernov, le « Dielo Naroda », il émettait une for- 
mule neutre : « appuyer de toute manière le gouvernement de 
coalition » ; cependant, « il ne peut y avoir unanimité dans cette 
question et, ce qui plus est, il ne doit pas y en avoir, dans les intérêts 
mêmes de la défense sur les deux fronts... » 

Alors que les « Isvestia » prêchaient l'offensive, sans toutefois 
la victoire finale, et se proposaient toujours, « par-dessus la tête 
du gouvernement et des classes dominantes, de fixer des conditions 
qui mettraient fin à la guerre », — la a Pravda)) se déclarait pour 
une fraternisation générale, et le journal sociaUste-révolutionnaire 
« Zemlia i Volia » tantôt se désolait de ce que l'Allemagne persistât 
dans ses désirs de conquête, tantôt demandait la paix séparée. 
Le journal de Tchernov qui, au mois de mars, considérait que « si 
l'ennemi était vainqueur, c'en serait fait de la hberté russe », au 
mois de mai trouvait qu'en appelant à l'offensive « on dépassait 
les bornes de l'irresponsabihté et de la démagogie, en jouant de 
la façon la plus éhontée la destinée de la patrie.» Celui de Gorky 
la « Novaya Jysn », en la personne de Guimmer (Soukhanoff), finis- 
sait par dire cyniquement : « lorsque Kérensky demande qu'on 
nettoie le territoire russe des troupes ennemies, il dépasse les 
prérogatives de la technique mihtaire. C'est d'une action poUtique 
qu'il s'agit ici, action poUtique qui d'ailleurs n'a pas été prévue 
par le programme du gouvernement de coahtion. Car l'évacuation 
du pays au moyen de l'offensive signifie la « victoire finale... » En 
général la « Novaya Jysn » défendait avec une ardeur particulière les 
intérêts allemands, élevant la voix en toute occurrence, quand ces 
intérêts étaient menacés soit par les AlMés, soit par nous. 

Lorsque l'offensive de nos armées démorahsées aboutit à la 



— 202 — 

défaite sous Tarnopol, Kalousch et Riga, la presse extrémiste sou- 
leva une campagne contre le Quiiilier général et le haut com- 
mandement, et le journal de Tchernov, en connexion avec les 
réformes qu'on projetait d'introduire dans l'armée, s'excla- 
mait hystériquement : « que les prolétaires sachent qu'on veut 
de nouveau les rejeter dans l'étreinte de fer de l'indigence, dans la 
servitude du travail et de la famine... Que les soldats apprennent 
qu'on veut de nouveau les asservir à la «discipline» de messieurs les 
chefs et les obliger de verser tout leur sang, dans le seul but 
de faire renaître la foi des alliés dans la « vaillance de la Russie... » 
L' « Iskra » — organe des mencheviks - internationalistes (Mar- 
tov-Zederbaum) — fut celui qui, de tous les journaux, se comporta, 
dans la suite, avec le plus d'esprit de suite et qui lors de la des- 
cente des Allemands dans l'île Esel, publia l'article intitulé «Salut 
à la flotte allemande ». 

* 
* * 

L'armée possédait, en outre, une littérature militaire. Les jour- 
naux des états-majors des différents fronts et armées qui paraissaient 
avant la révolution avaient un caractère de bulletins purement 
mihtaires. A partir de la révolution, ces journaux se mirent en 
devoir, avec plus de bonne foi et d'honnêteté que de talent, de 
défendre les intérêts et l'existence même de l'armée. Ne rencontrant 
qu'indifférence ou animosité de la part des soldats qui bien vite 
avaient tourné le dos à leurs officiers, et plus encore de la part des 
organes de la « pensée révolutionnaire » publiés parallèlement par 
les comités, ceux de l'armée commencèrent à s'étioler et à 
disparaître peu à peu jusqu'à ce qu'enfin, au commencement d'août 
1917, par ordre de Kêrensky, ils furent définitivement supprimés ; 
les comités des fronts et des armées eurent seuls le droit de faire 
paraître des pubhcations destinées aux soldats. Le « Moniteur de 
Varmée active » — organe du Quartier général, entrepris par le 
général Markov et non soutenu par la grande presse de la capitale 
— eut le même sort . 

La presse des Comités, largement répandue parmi les troupes, 
aux frais du gouvernement, reflétait î?s tendances dont j'ai parlé 
plus haut, dans le chapitre relatif aux Comités, mais avec des 
oscillations allant de l'étatisme à l'anarchisme ; de la victoire 
complète à la conclusion immédiate et spontanée de la paix. Elle 
reflétait, seulement sous un aspect plus médiocre quant au 
fond et à la forme littéraire, la même incohérence de pensée et 
les mêmes tendances aux théories extrêmes qui caractérisaient 
les journaux sociahstes de la capitale. En outre, ceux du front, 
selon la composition des comités qui les faisaient paraître 
et, en partie, en conséquence de leur proximité de Pétrograd, diffé- 
raient quelque peu les uns des autres. Le front le plus modéré 



— 203 — 

était celui du Sud-Ouest, celui de l'Ouest l'était déjà moins, et 
le plus bolcheviste était celui du Nord. En dehors des productions 
littéraires locales, cette presse accueillait, dans bien des cas, les 
arrêtés et les résolutions non seulement des partis nationaux les 
plus extrêmes, mais aussi bien ceux des Allemands. 

Il serait cependant injuste de faire croire à une influence 
directe de cette littérature sur la grande masse des soldats. Cette 
influence n'existait pas, comme il n'y eut d'ailleurs, en ces jours, 
pas de journaux populaires accessibles à leur entendement. La 
presse exerçait de l'influence sur la catégorie des soldats plus ou 
moins instruits qui entraient dans les cadres de l'armée. Ce milieu 
se rapprochant le plus de la mentaUté des soldats dans leur 
masse, c'est à lui qu'échut en partie l'autorité qu'exerçait aupa- 
ravant sur les hommes le corps des officiers. Les idées recueillies 
dans les journaux et reflétées par ce miheu, pénétraient ensuite, 
sous une forme déjà simplifiée, dans les rangs des soldats qui, 
malheureusement, étaient en grande partie, illettrés et ignorants. 
Là, en définitive, toutes les notions, dépourvues des subtils ar- 
tifices de l'argumentation, devenaient extraordinairement primi- 
tives et effroyablement logiques dans leurs déductions. Ce qui y 
prédominait était la négation absolue : 

— A bas ! 

A bas le gouvernement bourgeois, à bas les chefs contre-révo- 
lutionnaires, à bas le « massacre sanglant »), à bas tout ce dont on 
était lassé, dégoûté ou qui d'une manière ou d'autre se mettait 
en travers des instincts zoologiques et contraignait la « volonté 
libre » des individus. A bas toute chose ! 

De cette façon rudimentaire l'armée, dans ses innombrables 
meetings de soldats, résolvait toutes les questions politiques et 
sociales qui agitaient l'humanité. 



* * 

Le rideau est baissé ! Le traité de Versailles a suspendu momen- 
tanément la lutte armée dans l'Europe centrale, afin que, selon 
toute évidence, les peuples, ayant amassé des forces nouvelles, 
reprennent les armes dans le but de briser les chaînes que leur 
a imposées la défaite . 

L'idée de la « paix universelle » que depuis vingt siècles professe 
le Christianisme est enterrée pour longtemps. 

Combien naïfs et puérils nous paraissent les efforts des huma- 
nistes du dix-neuvième siècle qui réclamaient ardemment l'adou- 
cissement des horreurs de la guerre et l'introduction des mesures 
restrictives du droit internationnal, maintenant que nous savons 
qu'on peut non seulement violer la neutrahté d'un pays cultivé 
et paisible, mais encore le livrer à l'envahissement et au pillage ; 



_ 204 — 

lorsque nous pouvons, au moyen de submersibles, faire couler de 
pacifiques bateaux transportant des femmes et des enfants, empoi- 
sonner les gens par des gaz asphyxiants, lacérer les corps humains 
par les éclats des balles explosives ; maintenant que tout un pays, 
toute une nation ne sont cotés dans l'esprit froidement calculateur 
des policitiens qu'à titre de « barrière » contre l'irruption d'une 
force armée et d'idées délétères et qui tantôt soutient, tantôt 
trahit... 

Mais la plus horrible de toutes les armes dues à l'ingéniosité 
de linteUigence humaine, le plus infâme des moyens admis et toléré 
durant la dernière guerre, c'est 

la corruption de Vâme humaine. 

L'Allemagne tient à céder la priorité de cette invention à 
l'Angleterre. Laissons-les résoudre cette controverse à l'amiable. 
Mais je vois mon pays, écrasé agonisant dans les ténèbres de l'horreur 
et de la démence. Et je connais ses bourreaux. 

Devant l'humanité deux principes se sont érigés dans toute 
leur force menaçante, dans toute leur ignoble nudité : 

Tout est permis pour le bien de la patrie! 

Tout est permis pour le triomphe d'un parti, d'une classe sociale! 

Même la perte morale et physique d'un pays ennemi, même la 
trahison de sa propre Patrie, même les expériences sociales sur son 
corps vivant, dont l'insuccès peut la réduire à la paralysie ou à la 
mort. 

L'Allemagne et Lénine décidèrent ces deux questions par 
l'afTirmative. L'univers les en a blâmés. Mais étaient-ils réellement 
unanimes et sincères ceux qui blâmaient cette conduite ? Ces idées 
ne laissèrent-elles pas des traces profondes dans la conscience non 
pas tant des masses populaires, comme dans celle de leurs chefs ? 
Du moins, c'est à cette conclusion que m'amènent la politique uni- 
verselle moderne, si impitoyable, tout particulièrement envers la 
Russie, et la tactique étroite et égoïste des organisations 
sociales. 

C'est terrifiant. 

Je pense que chaque peuple est dans sou droit de défendre son 
existence, les armes à la main ; je sais que longtemps encore la 
guerre sera le moyen habituel de résoudre les questions internatio- 
nales en Utige, et que les procédés de combat seront tantôt 
honnêtes, tantôt, malheureusement, déloyaux. Mais il existe des 
limites, au delà desquelles l'infamie cesse d'être de l'infamie pour 
devenir de la démence. Nous avons atteint cette limite. Et si la 
rehgion, la science, les httératures, les philosophes, les humanistes, 
en un mot les maîtres de l'humanité ne s'élèvent pas contre la 
morale hottentote qui nous a été inculquée, l'univers assistera au 
crépuscule de sa civihsation. 



CHAPITRE XXII 
L'état de l'armée au moment de l'offensive de juin. 



Après avoir signalé les différents facteurs qui, de l'extérieur, 
agirent sur la vie militaire, et les services rendus pendant la guerre 
par l'armée russe, naguère vaillante et héroïque, je passerai main- 
tenant aux jours tragiques de sa déchéance. 

Mon père avait été officier dans un régiment de ligne. Moi-même 
jusqu'à la guerre européenne ai servi pendant vingt-deux ans en 
qualité d'officier dans d'obscures unités de ligne et dans les petits 
états-majors; je fis aussi, bien entendu, les deux ans de la guerre russo- 
japonaise. Je vivais de la même existence que les officiers et les 
soldats, partageant leurs joies et leurs peines ; je consacrai à cette 
vie qui me tenait de si près, de nombreuses pages dans la presse 
mihtaire. De 1914 à 1920, presque sans interruption, je fus à la 
tête des troupes que je conduisais au combat sur les champs de 
bataille de la Russie Blanche, de la Volhynie, en Galicie, dans les 
montagnes de la Hongrie, en Roumanie et puis... et puis dans la 
cruelle guerre civile qui déchirait ma Patrie. 

Je suis plus autorisé de parler de l'armée et de m'en faire 
le porte-parole que tous ces représentants des partis socialis- 
tes qui lui sont totalement étrangers et qui, avec leur pré- 
somption outrecuidante, y ayant à peine touché, voulurent ébran- 
ler les fondements de son existence, se permettaient de juger les 
chefs et les guerriers, d'émettre le diagnostic de sa grave maladie 
et qui, maintenant, après toutes les expériences et les dures épreuves, 
ne désespèrent pas de pouvoir exploiter cette arme puissante et 
redoutable au profit de leur convoitise de partis et d'étroits inté- 
rêts sociaux. Mais pour moi, l'armée ne représente pas seulement 
un phénomène historique, social et moral; pour moi, — c'est pres- 
que toute ma vie. J'y retrouve tant de souvenirs aimés et inou- 
bliables ; j'y retrouve l'ensemble enchevêtré des jours heureux et 
des jours tristes si rapidement écoulés ; j'y retrouve, enfin, tant 
de sépulcres chéris et tous les rêves ensevehs et toute ma foi 
inébranlable. 

C'est avec précaution qu'il faut toucher à l'arm-ée, se rappelant 
toujours que non seulement les principes et les faits historiques, 
mais tout aussi bien les détails de son existence, pour infimes 
qu'ils paraissent, sont pleins d'importance et de sens profond. 

Lorsque la révolution éclata, un ancien vétéran, adoré des 
officiers comme des soldats, le général Paul Ivanovitch Mist- 



— 206 — 

chenko, ne pouvant se réconcilier avec le nouveau régime, se retira 
de l'armée. Il vivait dès lors à Temirhanchoura, ne dépassait 
pas les limites de son jardin et portait toujours son uniforme de 
général et ses croix de Saint-George, même aux jours du bolche- 
visme. Un jour que les bolcheviks se présentèrent chez lui pour 
y procéder à une perquisition et voulurent lui enlever ses déco- 
rations et ses épauiettes, le vieux général passa dans la pièce voisine 
et se brûla la cervelle... 

Que celui qui veut, rie de ces « préjugés désuets ». Quant à 
nous, nous honorerons sa glorieuse mémoire. 

Ainsi donc, la révolution s'accomplit. 

Il ne pouvait y avoir de doute qu'un pareil cataclysme n'eût 
une répercussion profonde dans l'existence nationale. La révo- 
lution devait violemment ébranler l'armée, relâchant et brisant 
tous les liens historiques par lesquels elle se maintenait encore. 
Ce résultat était logique, naturel et ne pouvait être conjuré ; il 
ne dépendait ni de l'état dans lequel se trouvait alors l'armée, ni 
des rapports réciproques des commandants mihtaires et de leurs 
hommes. Nous ne pouvons considérer ici que les circonstances qui 
auraient pu retenir l'armée de la chute et qui l'entraînèrent à sa 
déchéance. 

Et puis vint le nouveau pouvoir. 

Il aurait pu comprendre trois éléments différents : le haut com- 
mandement (la Dictature mihtaire) ; la Douma d'Empire, où la bour- 
geoisie aurait prédominé (le Gouvernement Provisoire), et la démo- 
cratie révolutionnaire (le Soviet). Ce fut le Gouvernement Provi- 
soire qui devint le pouvoir suprême. Les deux autres éléments se 
comportèrent envers lui de manière très différente : tandis que le 
haut commandement s'y soumettait sans réplique et, par consé- 
quent, était contraint de suivre ses ordres, le Soviet usurpait peu 
à peu sa place. 

Le gouvernement était dans l'alternative : ou bien il réprimerait 
le plus sévèrement, le plus impitoyablement, les mouvements 
subversifs qui se produiraient dans l'armée, ou bien il s'y prêterait 
avec indulgence. Sous la pression du Soviet et par manque de fer- 
meté et de compréhension des lois régissant l'existence de la force 
armée, le pouvoir prit le second parti. 

Ce fait décida du sort de l'armée. Toutes les autres circonstances, 
tous les éléments, phénomènes et influences n'eurent pour effet 
que de ralentir la décomposition de l'armée et d'éloigner le moment 
de sa chute. 

Les jours radieux d'union touchante et joyeuse entre officiers 
et soldats s'envolèrent bien vite pour faire place à des heures 
moroses, pesantes et pleines de soucis. Cependant ils eurent leur 
temps, ces jours heureux, ce qui fait croire qu'il n'existait pas 
d'abîme infranchissable entre les deux rives, entre lesquelles l'inexo- 
rable logique de la vie, depuis longtemps, tendait à jeter un pont. 



— 207 — 

Soudain et d'eux-mêmes les vieux préjugés qui répandaient l'irri- 
tation dans les rangs des soldats, s'étaient écroulés ; tandis que 
les officiers, se ressaisissant, deve laient plus sérieux, plus laborieux. 

Mais des flots de journaux, de proclamations, de résolutions 
et d'ordres provenant d'autojités ignorées et, en même temps, 
une masse d'idées nouvelles firent irruption dans les rangs des sol- 
dats qui n'étaient pas capables de se les assimiler. Puis vin- 
rent des hommes nouveaux avec des paroles nouvelles — des 
discours pleins de promesses et de séductions qui libéraient 
les soldats de toute subordination et leur donnaient l'espoir 
de l'écartement immédiat du danger de mort. Lorsqu'un com- 
mandant de régiment s'informa naïvement s'il ne fallait pas 
traduire ces hommes devant la cour martiale et les fusiller, il 
fut répondu, de Pétrograd, à son télégramme qui avait passé 
par toutes les instances, que ces hommes étaient inviolables et 
étaient délégués dans les camps par le Soviet, dans le but même 
d'éclairer les soldats sur le sens véritable des événements politiques... 

Lorsque, maintenant encore, les chefs de la démocratie révolu- 
tionnaire qui n'ont pas tout à fait perdu le sentiment de leur res- 
ponsabilité d'avoir mené la Russie à sa chute, disent que ce mou- 
vement, déterminé par une divergence sociale profonde entre la 
classe des officiers et celle des soldats et l'asservissement absolu 
de ces derniers, portait un caractère instinctif, fatal, auquel ils 
n'avaient pu résister, — c'est là un mensonge avéré. Toutes les 
devises fondamentales, tous les programmes, la tactique, les ins- 
tructions, les directives, posés à la base de la « démocratisation « 
de l'armée, avaient été élaborées par les sections militaires des 
partis sociaHstes longtemps avant la guerre en dehors de toute 
pression des « éléments )>, mais partant de calculs clairs et nets, — 
produits de la « raison et de la conscience socialistes ». 

Il est vrai que les officiers engageaient les soldats à ne pas 
croire à ces «paroles nouvelles » et les exhortaient à continuer 
de faire leur devoir. Mais il faut ne pas oublier que, dès les premiers 
jours, les Soviets avaient déclaré les officiers ennemis de la révolu- 
tion ; dans bien des villes déjà on leur avait inf Ugé les plus cruelles tor- 
tures et même la mort ; et leurs bourreaux étaient restés impunis... 
Il devait y avoir des raisons pour que même du sein de la «bourgeoisie» 
Douma d'Empire ait surgi l'étrange et inattendue « déclaration » 
suivante : « Ce l^^^ mars, parmi les soldats de la garnison de Pétro- 
grad, les bruits s'étaient répandus que les officiers auraient enlevé 
les armes aux soldats. Ces bruits vérifiés, dans deux régiments, 
se trouvèrent être faux. A titre de président de la Commission 
mihtaire du Comité provisoire de la Douma d'Elmpire, je déclare 
que les mesures les plus radicales, allant jusqu'à la peine de mort, 
seront prises pour prévenir de pareils actes de la part des officiers. 
Colonel Engelhardt. » 

Ensuite parurent l'ordre du jour n° î, diverses déclarations, etc. 



— 208 — 

Il se peut, toutefois, qu'on aurait pu lutter contre ce torrent de 
paroles hypocrites et mensongères qui affluaient de Pétrograd et des 
Soviets locaux et qui trouvaient un écho chez les démagogues de 
l'armée, si l'on ne s'était trouvé en face d'un phénomène qui 
paralysait tous les efforts des commandants militaires ; c'était 
l'instinct animal de la conservation qui s'était emparé entièrement 
des soldats dans leur masse. Ce sentiment avait toujours existé, 
mais il était refoulé par l'exemple du devoir accompli, par des 
lueurs intermittentes de conscience nationale, par une certaine pu- 
deur enfin, par la peur et la contrainte. Lorsque ces mobiles cessè- 
rents d'agir et lorsque pour endormir la conscience déjà si faible des 
masses apparut tout un arsenal de nouvelles idées et de conceptions 
qui justifiaient l'égoïsme animal le plus primitif et lui prêtaient des 
motifs idéologiques, alors l'armée ne put plus exister. Ce sentiment 
de conservation annihila tous les efforts des chefs, détruisit les prin- 
cipes moraux et l'essence même de l'ordre militaire. 
Et quelque chose d'inouï commença (1). 

* * 

... Dans un vaste champ, autant que l'œil peut voir, s'étendent 
les lignes infinies des tranchées russes et allemandes, tantôt rap- 
prochées, entremêlant leurs fils de fer barbelés, tantôt s'éloignant 
les unes des autres et se perdant au loin derrière la crête verte des 
collines. Le soleil est déjà haut, mais un silence absolu règne alen- 
tour. Ce sont les Allemands qui sont les premiers levés. Ici et là, 
de derrière les tranchées on distingue leurs silhouettes ; il y en a 
qui montent sur le parapet pour y étendre au soleil les habits 
trempés de l'humidité de la nuit... La sentinelle de notre tranchée de 
premières lignes ouvre des yeux encore pleins de sommeil, s'étire 
paresseusement et jette un regard indifférent sur les tranchées 
ennemies... Un soldat, en chemise sale, pieds nus, la capote ne 
tenant qu'aux épaules, sort de la tranchée et, frissonnant à l'air 
frais du matin, s'en va lentement vers les positions allemandes 
où, entre les deux lignes ennemies, se trouve la « boîte aux lettres », 
de laquelle il prend le dernier numéro du journal allemand, le 
« Messager russe » et la proposition adressée aux soldats russes 
d'échanger des marchandises. 

Toujours le silence. Pas un coup de canon. La semaine précé- 
dente, le comité du régiment avait fait paraître un arrêté, prohi- 
bant le tir contre les positions ennemies et même le tir d'épreuve 
dans le but de fixer les distances ; on n'avait qu'à les repérer sur 
la carte. Le commandant d'artillerie, membre du dit comité, avait 
entièrement approuvé l'arrêté. Lorsque, hier, le commandant d'une 



(1) Ici je donne à mon exposé de la vie sur le front la forme d'un récit, 
dont, toutefois, les moindres épisodes sont des faits réels, pris sur le vif. 



— 209 — 

batterie de campagne avait ordonné de tirer sur une nouvelle ligne 
de tranchées allemandes, notre infanterie ouvrit la fusillade contre 
son propre poste d'observation ; un téléphoniste fut blessé. Et 
la même nuit, les soldats du régiment d'infanterie allumèrent un 
grand feu sur l'emplacement de la batterie de gros cahbre nouvelle- 
ment arrivée... (1). 

Il est maintenant 9 heures du matin. La première compagnie 
se réveille et se lève peu à peu. Les tranchées sont affreusement 
sales et pleines d'ordures ; dans les étroits passages de communi- 
cation et dans les tranchées de seconde Ugne, où les soldats sont 
entassés en plus grand nombre, l'air est vicié, étouffant. La terre 
du parapet s'éboule. Personne ne pense à réparer le mal — on 
n'en a pas envie et puis, il ne reste que peu de soldats dans la com- 
pagnie. Il y a de nombreux déserteurs ; plus de cinquante hommes 
sont partis légalement : les plus vieux ont été hcenciés, ceux qui 
désiraient des permissions les ont obtenues de par l'autorisation 
arbitraire du comité ; d'autres devinrent eux-mêmes membres des 
innombrables comités ou bien encore firent partie des diverses délé- 
gations. Dernièrement, par exemple, une nombreuse délégation 
s'était rendue, de la part de la division, auprès du camarade Kérens- 
ky pour vérifier s'il avait réellement ordonné l'offensive ; enfin, 
à force de menaces et de violences, les soldats terrorisaient à tel 
point les médecins des régiments que ceux-ci délivraient des certi- 
ficats de congé même aux « gravement bien portants... » 

Les heures se traînent vides, accablantes. On s'ennuie, désœuvré. 
Dans un coin, on joue aux cartes ; dans un autre, un soldat qui 
vient de rentrer de permission raconte quelque chose mollement, 
sans entrain ; l'air résonne de gros mots. Un autre soldat ht à 
haute voix le « Messager russe « : 

« Les Anglais veulent que les Russes versent leur dernière 
goutte de sang pour la plus grande gloire de l'Angleterre, qui 
recherche avant tout son profit... Nos chers petits soldats, vous 
devez savoir que la Russie, depuis longtemps, aurait conclu la 
paix, si l'Angleterre ne l'en avait empêchée. Nous devons nous en 
détourner complètement ; c'est le peuple russe qui le veut ; telle 
est sa sainte volonté... » 

Quelqu'un laissa échapper un grossier juron. 

— Ah bien fichtre oui, faire la paix... on crèvera ici sans avoir 
revu la liberté... 

Le lieutenant Albov qui commandait la compagnie, passait 
le long des tranchées et d'un ton indécis, presque supphant, s'adres- 
sait aux groupes des soldats : 

— Camarades, vite au travail. De trois jours nous 



(1) Il est à noter que les régiments techniques, et en particulier l'ar- 
tillerie, gardèrent jusqu'au bout une attitude plus digne et maintinrent 
dans leurs rangs une certaine discipline. 



14 



— 210 — 

n'avons pas creusé un seul passage de communication avec les 
tranchées de premières lignes. 

Ceux qui jouaient aux cartes ne tournèrent pas même la tête ; 
quelqu'un à mi-voix marmonna : « c'est bon. » Celui qui lisait le 
journal se souleva et déclara avec désinvolture : 

— La compagnie ne veut pas creuser de passages, car cela 
signifierait des préparations à l'offensive, et le comité a arrêté... 

— Allons, vous n'y entendez rien. Et pourquoi aussi parlez- 
vous pour toute la compagnie ? Si même il n'était question que 
de se défendre, à la moindre alerte nous serions perdus : la compagnie 
ne pourrait jamais passer aux premières lignes par un seul boyau. 

Et là-dessus, avec un geste de lassitude, il passa outre. C'était 
à désespérer. Chaque fois qu'il avait tenté de leur parler plus lon- 
guement, à cœur ouvert, ils l'avaient écouté avec attention, — 
ils aimaient à causer avec lui ; somme toute, sa compagnie, à sa 
manière, ne lui voulait que du bien. Mais il sentait qu'entre eux 
et lui un mur épais s'était élevé contre lequel se brisaient ses meil- 
leurs élans. Il avait perdu le chemin de leur âme; il s'était égaré 
dans les ténèbres de grossièreté, de méfiance et de suspicion 
qui remplissaient en ce moment l'âme des soldats. Peut-être ne 
sait-il plus comment leur parler, quels mots employer ? Ce n'est 
pas cela. Fort peu de temps avant la guerre, étant encore étudiant, 
il s'était pris d'une sympathie passionnée pour le mouvement révolu- 
tionnaire ; il avait alors causé avec le peuple dans les campagnes, 
dans les usines, et avait su trouver les mots « vrais », dont le sens 
était accessible à tous. Mais quelles paroles sauraient faire affronter 
la mort à des hommes dont tous les sentiments étaient dominés 
par un seul instinct, celui de la conservation. 

L'apparition soudaine du colonel interrompit le cours de ses 
pensées. 

— C'est le diable ! l'officier de service n'est pas à son poste. 
Les hommes sont à peine habillés. De la saleté, de la puanteur 
partout. A quoi pensez-vous donc, heutenant ? 

Le colonel à cheveux gris, parcourut les rangs des soldats 
d'un regard sévère qui imposait qu'on le veuille ou non. Ceux-ci 
se levèrent précipitamment. Ayant regardé par l'embrasure, il 
se recula, stupéfait, et demanda nerveusement : 

— Qu'est-ce que cela signifie ? 

Au beau milieu du champ, entre les clôtures de fils de fer bar- 
belés un vrai marché était établi : des soldats allemands et les nôtres 
échangeaient de l'eau-de-vie, du tabac, du lard et du pain. A 
l'écart, un officier allemand, robuste, au teint coloré et au regard 
arrogant, était à moitié couché sur l'herbe et parlait au soldat 
Soloveitchik. Détail curieux : l'insolent et hardi Soloveitchik 
se tenait devant lui dans une atitude décente et respectueuse. 

Le colonel, repoussant le guetteur, lui prit des mains le fusil 
qu'il plaça dans l'embrasure. Un murmure courut parmi les soldats: 



— 211 — 

on priait de ne pas tirer. L'un d'eux prononça, comme pour lui- 
même : 

— C'est de la provocation... 

Le colonel, pourpre de rage, se retourna pour une seconde 
et lui cria : 

— Silence ! 

Tous se turent et se précipitèrent aux embrasures. Le coup 
partit : l'officier allemand eut un brusque soubresaut, puis resta 
immobile ; du sang coulait de sa tête. Les soldats qui trafiquaient 
se dispersèrent. 

Le colonel jetant le fusil à terre, prononça, les dents serrées, 
« les lâches », puis continua sa tournée. L' « armistice » était rompu. 

Le lieutenant se retira chez lui. Il était las, le cœur gros. Com- 
bien lourdement lui pesait la conscience de son inutihté dans 
ces ineptes conjonctures qui dénaturaient tout le sens de son 
dévouement à la patrie qui, seul, justifiait toutes ces peines 
et peut-être une mort prochaine. Il se jeta sur sa couchette 
et y resta une heure, deux heures, tâchant de ne penser à rien, de 
s'oublier... 

Et de l'autre côté de la paroi de terre il entendait une voix étouf- 
fée et tramante qui semblait envelopper son cerveau d'une vis- 
queuse toile d'araignée : 

— Ils ont de la chance ces fils de chiens, ils reçoivent cent 
quarante roubles nets par mois ; tandis qu'à nous — voyez-vous 
cette largesse — on nous donne sept roubles et demi. Mais attendez 
seulement, notre jour viendra... 

Et puis : 

— J'ai entendu dire qu'on partageait les terres dans notre 
gouvernement de Kharkov. Ah, si l'on pouvait rentrer au pays... 

On heurta à la porte. C'était le sergent-major. 

— Votre Honneur ! (il s'adressait toujours de la sorte à son 
commandant, lorsque sans témoins) la compagnie murmure et 
menace de quitter la position si on ne la relève. Le 2^ bataillon 
devait venir nous relever à 5 heures du matin et il n'est toujours 
pas là. Ne pourrait-on s'informer par téléphone? 

— La compagnie ne s'en ira pas, Ivan Petrovitch... C'est bien, 
je téléphonerai, mais à présent, c'est trop tard, — après l'incident 
de ce matin, les Allemands ne nous laisseront pas, de jour, nous 
relayer . 

— Que si! Ceux du Comité sont renseignés. Je me dis ainsi, — 
il baissa la voix, — que Soloveitchik a eu le temps d'y courir et 
de tout exphquer. Les Allemands ont promis de faire la paix, 
à condition que la prochaine fois que le Commandant viendrait 
dans les tranchées, on les préviendrait : alors, ils jetteraient une 
bombe. Vous devriez l'en informer, sans cela... 

— C'est bien... 

Le sergent allait se retirer, mais le lieutenant le retint. 



— 212 — 

— Ça va mal, Petrovitch. On n'a pas confiance en nous. 

— Mais en qui, grand Dieu, ont-ils confiance; voilà, par exemple, 
la semaine passée, dans la 6^ compagnie, ils ont choisi eux-mêmes 
leur sergent; eh bien, maintenant, ils se fichent de lui, ne lui lais- 
sent pas dire un mot... 

— Et qu'adviendra-t-il après ? 

Le sergent rougit et répondit à mi-voix : 

— Après... viendra le règne des Soloveitchik ; ils nous domi- 
neront et nous serons, comme qui dirait, leurs bêtes de somme... 
Voilà ce qui adviendra, votre Honneur ! 

Enfin la relève se présenta. Le capitaine Bouravine comman- 
dant la 5e compagnie entra dans la cahute. Albov lui proposa 
de prendre connaissance du secteur, il lui exphquerait la disposition 
de l'ennemi. 

— Si vous le voulez, bien que cela n'ait aucune importance, 
car, de fait, je ne commande plus la compagnie, je suis boycotté. 

— Comment cela ? 

— Mais oui... On a choisi pour capitaine l'aspirant, mon subal- 
terne, et l'on m'a destitué sous prétexte d'attachement à l'ancien 
régime, car, voyez- vous, j'avais ordonné de faire l'exercice deux 
fois par jour ; vous savez que les renforts nous arrivent sans 
préparation aucune. Ce fut l'aspirant — qui, le premier, vota 
mon éloignement. — «On vous en a assez fait voir , avait-il 
dit aux hommes. A présent votre heure est venue. Il faut don- 
ner un bon coup de balai, à commencer par les chefs. Un jeune 
saura tout aussi bien s'y prendre avec un régiment pour peu qu'il 
soit un vrai démocrate et sache défendre les droits des soldats ». 
Je m'en serais allé, mais le commandant du régiment s'y est caté- 
goriquement opposé et m'a défendu de remettre à qui que ce soit 
la compagnie. La voilà donc avec deux chefs. Depuis cinq jours 
j'endure ça. Ecoutez, Albov, vous n'êtes pas pressé ? Alors, causons 
un peu. J'ai le cœur meurtri. Albov, l'idée du suicide ne vous est- 
elle jamais venue en tête ? 

— Pas jusqu'à présent. 
Bouravine se leva brusquement. 

— Comprenez-vous, il m'ont saU l'âme, ils ont insulté à ma 
dignité d'homme, et ainsi chaque jour, à chaque heure, dans chaque 
mot, dans chaque regard et chaque geste, je me sens continuelle- 
ment bafoué, insulté, outragé. Que leur ai-je fait ? Voilà huit ans 
que je suis au service, sans famille, sans feu, ni. lieu. Toujours au 
régiment, dans mon cher régiment. Deux fois, j'ai été blessé, mais 
sans attendre la convalescence complète je revenais en toute hâte 
au régiment, — et voilà ! J'aimais les soldats, — c'est gênant de 
le dire soi-même, mais ils se souviennent fort bien comment 
maintes fois je passais en rampant sous les fils de fer barbelés 
pour ramener des blessés... Et maintenant... Eh bien oui, je révère 
le drapeau du régiment et je hais leurs chiffons rouges. J'accepte 



— 213 — 

la révolution. Mais pour moi la Russie est infiniment plus pré- 
cieuse. Je ne puis ni admettre, ni supporter tous ces comités, tous 
ces meetings, toute cette . saleté, en un mot, qu'on a introduite 
dans l'armée. Cependant je ne gêne personne, je n'en parle pas, 
je n'essaie pas de persuader qui que ce soit. Pourvu qu'on nous 
laisse honnêtement terminer la guerre ; après quoi je suis prêt à 
casser les pierres au bord des routes, à condition de ne pas rester 
dans une armée démocratisée de la sorte. Mon subalterne leur parle 
de tout : nationalisation, socialisation, contrôle ouvrier... Tandis 
que moi, je ne sais pas : je n'ai jamais eu le temps de m'occuperde 
ces questions et, à vrai dire, je ne m y suis jamais intéressé. Vous 
rappelez-vous, lorsque le commandant d'armée est venu, il a dit 
aux soldats : « allons donc, ne m'appelez pas « Monsieur le général », 
dites-moi tout bonnement « camarade George... >> Mais moi, je 
ne peux pas le faire, on ne me croirait, d'ailleurs, pas. Alors je 
me tais. Ils le comprennent et se vengent. Ils sont, malgré toute 
leur ignorance, de fins psychologues ! Et savent trouver le point 
le plus vulnérable. Hier, par exemple... » 

Il se pencha à l'oreille d'Albov et termina à voix basse : 

— Je rentre du mess... A mon chevet j'ai une photographie 
— un souvenir qui m'est cher. Et bien, ils y avaient dessiné une 
obscénité !.. 

Bouravine se leva et se passa la main sur le front : 

— Allons voir les positions... Si Dieu le veut, il ne me reste 
plus longtemps à souiïrir. Pas un homme de ma compagnie ne 
veut aller en reconnaissance. J'y vais moi-même chaque nuit ; 
un volontaire m'accompagne quelquefois, — il a le goût de la 
chasse. S'il m'arrivait malheur, soyez bon, Albov, voyez à ce 
qu'un petit paquet, qui est dans ma valise, arrive à destination. 

La première compagnie, sans attendre d'être relevée, s'en 
était allée à la débandade. Albov s'achemina à sa suite. Le boyau 
de communication se terminait par une vaste dépression de terrain 
où cantonnaient les troupes de réserve. Pareil à une gigantesque 
fourmilière le camp du régiment s'y étalait avec ses huttes de 
terre, ses tentes, ses cuisines de campagne fumantes et les piquets 
auxquels on attache les chevaux. Auparavant, on les masquait 
soigneusement au moyen de plantations artificielles, qui, main- 
tenant, étaient desséchées, avaient perdu leurs feuilles et ne mon- 
traient que des branches nues et raides. Sur la prairie, par places, 
des soldats s'exerçaient, mollement, paresseusement : c'était tout 
de même gênant de ne rien faire du tout. On ne voj'^ait que peu 
d'officiers : aux bons il répugnait de prendre part à l'inepte comédie 
qui avait remplacé leur véritable travail ; les mauvais y trouvaient 
une excuse à leur paresse et à leur désœuvrement. Au loin, sur la 
route, dans la direction de l'état-major du régiment, venait une 
foule d'hommes, une colonne de soldats peut-être, au-dessus de 
laquelle flottaient des drapeaux rouges. A leur tête avançait un écri- 



— 214 — 

teau sur lequel se lisaient, de loin, en lettres blanches, les mots 
suivants : 

« A bas la guerre ! » 

C'étaient de nouvelles réserves qui s'approchaient. Aussitôt, 
comme sur un signal donné, tous les soldats qui s'exerçaient quit- 
tèrent leurs rangs et coururent au-devant des nouveaux venus. 

— Eh, les pays, de quel gouvernement êtes-vous ? 

Et une conversation animée s'ensuivit sur les différentes ques- 
tions d'actualité, questions pleines d'intérêt passionné, palpitant : 
que fait-on avec les terres, aura-t-on bientôt la paix... On s'inté- 
ressait pourtant aussi de savoir s'il n'y avait pas de véritable eau- 
de-vie, car celle qu'on distillait soi-même, en assez grande quantité, 
à la « distillerie » du 3^ bataillon, était par trop mauvaise et avait 
même provoqué des symptômes morbides. 

Albov se rendit au mess. Les officiers se réunissaient pour le 
dîner. Mais où étaient l'animation de naguère, les causeries pleines 
d'intimité, les rires joyeux et tous les souvenirs de la vie de camp, 
orageuse, sévère, mais, par contre, glorieuse ! Les souvenirs sont 
flétris, les rêves envolés, et la dure réahté pèse lourdement sur tous. 

On ne parlait que d'une voix contenue, s'interrompant au 
beau milieu de la conversation ou bien s'exprimant à mots couverts, 
car les domestiques du mess pouvaient les dénoncer, et parmi les 
officiers, il y avait de nouvelles figures... Il n'y a pas longtemps 
de ça le comité du régiment, sur le rapport d'un des serviteurs, 
avait examiné l'affaire d'un officier du régiment, chevaher de Saint- 
George et auquel le régiment était redevable d'un de ses plus hauts 
faits. Il paraît que ce commandant avait dit quelque chose des 
« esclaves révoltés ». Et, bien qu'il eût été démontré que ces paroles 
n'étaient pas de lui, mais qu'il n'avait fait que citer le discours 
du camarade Kérensky, le comité lui exprima son « indignation » ; 
force lui fut de quitter le régiment. 

Le personnel des officiers se modifia. Il ne restait que 
deux ou trois officiers de carrière. Les uns avaient péri ; les autres 
étaient estropiés ; les troisièmes ayant reçu des « marques de désap- 
probation et de manque de confiance » erraient par le front, assié- 
geaient les états-majors, s'inscrivaient dans les bataillons de la 
mort, dans les différentes institutions de l'arrière ; d'autres, enfin, 
plus démorahsés, retournaient tout simplement chez eux. L'armée 
n'avait plus que faire de ceux qui détenaient ses traditions d'hon- 
neur et de gloire, — c'étaient de vieux préjugés bourgeois, réduits 
en poussière par l'esprit créateur de la révolution... 

Le régiment entier était au courant de l'événement qui s'était 
produit, ce matin même, dans la compagnie d'Albov. On lui deman- 
da des détails. Le fieutenant-colonel, assis à côté de lui, hocha la 
tête. 

— Notre vieux est un brave. Il en va de même pour la 5^ com- 



— 215 — 

pagnie... Je crains que cela ne finisse mal pour lui. Avez-vous enten- 
du ce qu'on a tait au commandant du régiment Doubowsky, pour 
avoir refusé de confirmer la nomination du chef que la compagnie 
s'était choisi et pour avoir fait mettre aux arrêts trois agitateurs ? 
On l'a crucifié. Eh oui, mon cher. On l'a cloué à un arbre, et, à 
tour de rôle, on lui a planté les baïonnettes au travers du corps, on 
lui a coupé les oreilles, le nez, les doigts... 
11 se prit la tête à deux mains. 

— Mon Dieu, d'où cela vient-il que les hommes sont si bru- 
taux, si cruels et si bas... 

A l'autre bout de la salle les officiers discutaient la question qui 
tenait le plus à cœur à tout le monde : où s'en aller... 

— T'es-tu inscrit dans le bataillon révolutionnaire ? 

— Non, cela n'en vaut pas la peine : il se trouve être formé 
sous la surveillance suprême du Comité exécutif ; il aura aussi 
ses comités, ses élections et sa discipline « révolutionnaire ». Ce 
n'est rien pour moi. 

— On dit que Kornilovest en train d'organiser des régiments 
de la mort, à Minsk, on en formerait de même. Ce serait bien de... 

— Quant à moi j'ai présenté ma demande de permutation 
dans notre brigade de tirailleurs en France. Je ne sais seulement 
comment faire avec la langue. 

— Hélas, mon vieux, vous venez trop tard, — fit de l'autre 
bout de la chambre le lieutenant-colonel. Il y a beau temps que le 
gouvernement y a envoyé des « camarades-émigrés » pour éclairer 
les esprits. Et maintenant nos bataillons sont quelque part dans 
le midi de la France, à l'état de prisonniers de guerre ou de bataillons 
disciplinaires, que sais-je. 

En somme, ces conversations n'avaient pour tous qu'une portée 
purement platonique, car leur situation était sans espoir et sans 
issue. Ils rêvaient à haute voix comme, jadis, les Trois Sœurs de 
Tchékhov rêvaient de ^Moscou (1). C'était si bon de s'imaginer un 
pays extraordinaire, où la dignité humaine n'était pas constamment 
ravalée, où l'on pouvait vivre en paix et mourir loyalement, sans 
qu'il fût fait violence et outrage à vos actions les plus méritoires. 
Ce n'est que... 

— Eh, ]Mitka,du pain ! cria d'une voix retentissante l'enseigne 
lasny. 

Ce lasny était un original. Grand, fort, avec une crinière et 
une barbe d'un rouge de cuivre, il était la personnification de la 
force terrienne et de la bravoure. Il avait quatre croix de Saint- 
George et pour ses exploits sur le front avait été promu officier. 
Il ne savait s'adapter aux nouvelles tendances, prononçait « lévo- 
rution » et « métink » et ne pouvait se réconcilier avec le nouveau 
régime. Les origines indubitablement démocratiques de lasny, sa 



(1) Drame de Tchékhov. Les Trois Sœurs. 



— 216 — 

droiture et sa sincérité lui avaient créé une situation privilégiée 
dans le régiment : il lui était permis, sans même qu'il pût se vanter 
d'avoir de l'influence, de juger rudement, grossièrement, parfois 
même avec accompagnement de gros mots, les gens et les choses 
qui jouissaient de la protection et de l'estime de la «démocratie 
révolutionnaire » du régiment. On se fâchait contre lui, mais on 
le supportait. 

— Il n'y a pas de pain que je dis. 

Les ofTiciers préoccupés de leurs pensées et de leurs conver- 
sations n'avaient même pas fait attention qu'ils avaient mangé 
leur soupe sans pain. 

— Il n'y aura pas de pain aujourd'hui, répliqua le servi- 
teur. 

— Qu'est-ce que cela veut dire ? Cours chercher l'économe 
et vite ! 

L'économe vint s'excuser et expliqua d'un air confus que le 
matin il avait envoyé une demande de 32 kilos de pain ; que 
l'intendant avait apposé sur la demande le mot « délivrer », mais 
que le commis Fedotov, membre de la commission économique 
du Comité, avait mis dessus « ne pas délivrer ». C'est ainsi qu'au 
dépôt on avait refusé de livrer le pain. 

Personne ne répliqua : on se sentait gêné pour l'économe et 
troublé par toute cette bassesse qui était entrée de force dans la 
vie et qui l'avait inondée de sa fange ignoble. Seule la basse de 
lasny s'éleva sous les voûtes de la baraque : 

— Quels cochons ! 

Albov s'apprêtait justement à faire un somme après le dîner, 
lorsque le pan qui formait la porte de la tente s'écarta et dans l'in- 
terstice se montra la tête chauve de l'intendant qui était un vieux 
petit colonel taciturne et qui avait repris le service, après avoir 
été en retraite. 

— Peut-on entrer ? 

— Excusez-moi, monsieur le colonel... 

— Ce n'est rien, mon ami, ne vous levez pas. Je ne vous retien- 
drai qu'une seconde. Voyez-vous, ce soir, à 6 heures, aura lieu le 
meeting du régiment. On lira le rapport de la commission écono- 
mique de contrôle et il est certain qu'on m'éreintera. Je ne sais 
pas faire des discours, tandis que vous êtes passé maître en cela. 
Si le cas se présentait, défendez-moi, voulez-vous ? 

— Entendu. Je n'avais pas l'intention d'y aller, mais puisqu'il 
le faut, j'y serai. 

— Merci bien, mon ami. 

... A six heures la plate-forme devant l'état-major du régiment 
était encombrée par la foule. Il y avait là pas moins de 
deux mille personnes qui allaient et venaient, faisaient du bruit, 
causaient et riaient — la même foule russe qui se serait promenée 



— 217 — 

à la Khodynka (1) ou sur le Champ de Mars (2), un jour de fête. La 
révolution n'avait pu transformer, du jour au lendemain, ni son 
intelligence, ni sa mentalité. Seulement, l'ayant abasourdie elle 
l'avait rendue nerveuse, impressionnable et réagissant violemment 
à toutes les influences extérieures. Une quantité de mots — les uns 
d'une grande élévation morale, les autres bassement criminels — 
traversaient la conscience de ces gens, cette conscience qui comme 
un tamis, laissait passer toutes les idéologies nouvelles et ne 
retenait que les parcelles qui pouvaient avoir une application 
réelle à leur vie de tous les jours, leur vie de soldats, de paysans, 
d'ouvriers. Et cette application devait être, à tout prix, positive 
et servir à un but immédiat. De là l'inutilité absolue de tous les 
effets oratoires par lequel, à l'exemple du Ministre de la Guerre, 
on tentait d'influer sur les masses de l'armée ; de là, aussi, l'ab- 
surde sympathie et les marques d'intérêt passionné que la foule 
manifestait sans distinction à des orateurs de tendances nette- 
ment opposées, ainsi que les conclusions inattendue que cette même 
foule tirait des paroles des orateurs et qui plongeaient ceux-ci 
dans l'effroi et la perplexité. 

Dans ces conditions-là, quel sens immédiat pouvaient avoir 
pour la masse populaire des idées comme le devoir, l'honneur, les 
intérêts nationaux, selon l'une des terminologies — et, d'après 
l'autre, des notions telles que : annexions, contributions, droits des 
nationalités et autres termes obscurs ? 

Tout le régiment était là, les meetings attiraient les soldats 
comme tout autre spectacle. Le 2^ bataillon qui se trouvait sur les 
positions, envoya aussi des délégués — presque le tiers de ses soldats. 
Au milieu de la plate-forme s'élevait une estrade pour les orateurs, 
ornée de drapeaux rouges, décolorés par le temps et la pluie depuis 
que l'estrade avait été érigée à l'occasion de la revue du régiment 
par le commandant de l'armée. Actuellement les revues se prati- 
quent non plus sur le front, mais du haut d'une tribune. Aujour- 
d'hui deux questions étaient inscrites à l'ordre du jour : 1° rapport 
de la commission économique sur le ravitaillement des ofTiciers ; 
2» rapport de l'orateur, camarade SkUanka, qu'on avait spécia- 
lement fait venir du Sovdep (Soviet des députés ouvriers et soldats) 
de Moscou pour renseigner les troupes sur la situation politique 
actuelle (la formation du Ministère de coahtion). 

La semaine précédente un meeting avait failli dégénérer en 
graves désordres, à la suite de la déclaration d'une des compagnies, 
que les soldats étaient réduits à manger les lentilles abhorrées et 
la soupe aux choux maigre, et que tous les gruaux et tout le beurre 
allaient aux officiers. C'était pure invention. Néanmoins, il 
avait été décidé d'examiner l'affaire en question et d'en présenter 



(1) A Moscou. 

(2) A Pétrograd. 



— 218 — 

le rapport à l'assemblée générale du régiment. Le rapporteur était 
un membre du Comité, le commandant Pétrov, qui avait été, 
l'année précédente, destitué de ses fonctions d'intendant et qui, 
maintenant, se vengeait. Mesquinement et malignement, il énumé- 
rait avec une ironie aga<;ante tous les petits manquements et 
insuffisances, — il n'y en avait pas de graves — et qui, d'ailleurs, 
ne se rapportaient pas à la question, de l'intendance du régiment, 
et lisait son rapport d'une voix traînante, monotone. La foule 
un instant apaisée, cessa d'écouter et une rumeur s'éleva, de tous 
côtés on entendait : 

— Assez ! 

— Cela suffit I 

Le président du Comité interrompit la lecture du rapport et 
proposa aux « camarades désireux de se faire entendre» de prendre 
la parole. Un soldat monta sur l'estrade — grand, gros — qui 
commença d'une voix hystérique : 

— Camarades, vous avez entendu ? Voilà où s'en va le bien 
des soldats ! Nous souffrons de toute manière, c'est à peine si 
nous sommes vêtus, nous sommes dévorés de vermine, nous avons 
faim, et ils nous ôtent le dernier morceau de la bouche... 

A mesure qu'il parlait, une surexcitation nerveuse s'emparait 
de la foule, une sourde rumeur montait et des exclamations appro- 
batives se faisaient entendre : 

— Quand donc cela finira-t-il ? Nous sommes rendus, tués 
de fatigue... 

Soudain, des derniers rangs résonna la basse tonnante de 
lasny qui couvrit la voix de l'orateur et celle de la foule : 

— Quelle compagnie ? 

Il y eut un mouvement de confusion. L'orateur se tut. On enten- 
dit des cris indignés à l'adresse de lasny. 

— De quelle compagnie es-tu ? 

— De la 7e. 

Des voix s'élevèrent dans les rangs des soldats : 

— Ce n'est pas vrai, nous ne le connaissons pas, dans la 7®... 

— Attends donc, l'ami, tonnait toujours lasny, n'est-ce pas 
toi qui es arrivé, ce matin, avec les nouvelles réserves, tu portais 
encore l'écriteau. Quand donc as-tu eu le temps de te fatiguer 
pareillement, pauvre homme ! 

L'humeur et l'attitude de la foule changèrent instantanément. 
Ce furent des coups de sifflets, des rires, des cris, des plaisanteries, 
et l'orateur malencontreux disparut dans la foule. Quelqu'un 
prononça: « La résolution » ! 

Sur l'estrade parut de nouveau le commandant Petrov 
qui se mit à Ure la résolution d'avance préparée, proposant de 
réduire les officiers à la ration des soldats. Mais on ne l'écoutait 
plus. Deux, trois voix crièrent : « c'est juste ». Petrov hésita un 
instant, puis mit la résolution dans sa poche et descendit de l'es- 



— 219 — 

trade. Le second point — relatif à la destitution de l'intendant 
en chef du régiment et à la nomination immédiate d'un nouvel 
intendant (évidemment ce devait être le rapporteur) — ne fut pas 
même entendu. Le président du Comité annonça : 

— La parole appartient au membre du Comité exécutif du 
Soviet des députés ouvriers et soldats de Moscou,, au camarade 
Sklianka. 

On en avait assez des orateurs locaux ; l'arrivée d'un nou- 
veau personnage, entouré, de plus, d'un certain prestige par les 
soins du Comité, excita l'intérêt générai. La foule se rapprocha 
de l'estrade ; on fit silence. Un petit homme noir grimpa plutôt 
qu'il ne monta les degrés de l'estrade, et, une fois-là, nerveux et 
myope, il ne cessa de rajuster le lorgnon qui ne tenait pas sur son 
nez. Il se mit à parler avec volubilité, ardeur, et une gesticulation 
des plus animées. 

— Camarades soldats ! Plus de trois mois se sont écoulés depuis 
que les ouvriers de Pétrograd et les soldats révolutionnaires ont 
rejeté le joug du tzar et de ses généraux. La bourgeoisie — en la 
personne de Terestchenko, le rafTmeur de Kiew bien connu, du 
fabriquant Konovalov, des propriétaires fonciers Milioukov, 
Goutchkov, Rodsianko et d'autres traîtres aux intérêts populaires 
€t imposteurs du peuple russe, — s'est emparée du pouvoir. 

L'attente du peuple russe tout entier, qui exigeait qu'on procé- 
dât immédiatement à la conclusion de la paix, que nous propo- 
saient nos frères ouvriers et soldats allemands — tout aussi dés- 
hérités que nous — se trouva être trompée, car Mlioukov envoya 
un télégramme à l'Angleterre, et à la France, leur faisant savoir 
que le peuple russe était prêt à combattre jusqu'à la victoire 
finale. 

Le malheureux peuple russe comprit que le pouvoir était tombé 
entre les mains de gens encore plus hostiles aux ouvriers et aux 
paysans. C'est pourquoi le peuple éleva sa voix puissante et s'écria : 
« A bas les pattes ! » 

La bourgeoisie maudite frémit de terreur en entendant la 
clameur puissante des travailleurs et, hypocrite, attira au pouvoir 
la soi-disant démocratie — les socialistes-révolutionnaires et 
les mencheviks, qui de tout temps étaient liés d'amitié avec la 
bourgeoisie pour trahir les intérêts des travailleurs...» 

Ayant ainsi esquissé de quelle manière s'était constitué le 
ministère de coahtion, le camarade Sklianka décrivit avec plus de 
détails, les perspectives alléchantes de l'anarchie dans les cam- 
pagnes et les centres manufacturiers où le « courroux populaire 
jettera bas le joug du capitalisme » et où « les biens de la bour- 
geoisie passeront graduellement aux mains de leurs véritables 
propriétaires, — les ouvriers et les paysans les plus indigents. » 

— Les soldats ont encore d'autres ennemis, continua-t-il. 
Ce sont les serviteurs du gouvernement tzariste, qu'on vient de 



— 220 — 

renverser, les partisans invétérés des fusillades, du knout, des 
coups de poing en pleine figure. Les plus féroces ennemis de la 
liberté, ils ont arboré maintenant le ruban rouge, vous appellent 
et camarades » et feignent d'être vos amis, tandis que dans le fond 
de leur âme ils cachent les plus noirs desseins et préparent le retour 
des Romanov. Soldats, ne croyez pas au loup qui se déguise sous 
une peau d'agneau. Ils veulent vous entraîner à un nouveau massa- 
cre. Si vous y tenez, suivez-les. Que vos cadavres pavent le 
chemin par lequel reviendra le tzar sanguinaire ! Que vos orphelins 
et vos veuves, délaissés de tous, retombent dans la misère, la faim 
et les maladies !» 

Ce discours eut, bien entendu, un grand succès. L'atmosphère 
s'échauffait, l'excitation montait, cette surexcitation des «masses 
en fusion », lorsqu'on n'en peut plus prévoir ni les hmites, ni la 
tension, lorsqu'on ne sait plus par quelles voies s'écoulera le torrent. 
La foule s'agitait, exaspérée, accompagnant d'exclamations appro- 
batives ou d'invectives à l'adresse des « ennemis du peuple » les 
différents passages du discours qui assouvissaient tout spécialement 
ses instincts et son terrible égoïsme mis à nu. 

Sur l'estrade apparut Albov, pâle, les yeux flamboyants. Il 
échangea quelques mots précipités avec le président de la réunion, 
qui s'adressa à la foule. Dans le tumulte général on ne pouvait 
distinguer ses paroles ; longtemps il agita les bras et le drapeau 
rouge, qu'il venait d'arracher à l'estrade, avant qu'il pût obtenir 
un silence relatif. 

— Camarades, le lieutenant Albov demande la parole ! 
On répondit par des cris, des coups de sifflets : 

— A bas ! On n'en veut pas ! 

Mais Albov était déjà sur la tribune, crispant ses mains serrées 
sur la rampe, penché vers la masse houleuse à ses pieds. Il disait : 

— Si, je parlerai et vous n'oserez pas ne pas écouter un de 
ces officiers que ce monsieur, en votre présence, déshonore et ba- 
foue. Qui est-il, qui lui paye ses discours favorables aux Allemands, 
personne de vous ne le sait. Il est venu pour vous tromper par 
ses discours déconcertants et s'en ira plus loin semer le mal et 
la trahison. Et vous avez pu le croire. Tandis que nous qui depuis 
quatre ans portons ensemble avec vous la lourde croix de cette 
terrible guerre, nous sommes devenus vos ennemis. Pourquoi ? 
Est-ce parce qu'au heu de vous envoijer au combat, nous vous y 
avons mené à notre suite, semant de cadavres d'officiers le chemin 
parcouru par le régiment ? Serait-ce parce qu'aucun des anciens 
officiers du régiment n'est indemne, et que ceux qui restent sont 
tous mutilés ? » 

Il parlait avec une sincérité, une douleur profondes. Il semblait, 
par moments, que ses paroles auraient dû pénétrer l'enveloppe 
rugueuse de leurs cœurs endurcis, que de nouveau il se produirait 
un revirement dans l'humeur de la foule... 



— 221 — 

— Lui, votre « nouvel ami », — vous incite à la révolte, à la 
violence, aux usurpations. Comprenez-vous pour qui c'est profitable 
qu'en Russie le frère s'élève contre le frère, que dans les pogroms 
et les incendies se consument le bien non seulement des capitalistes 
mais aussi de tous les ouvriers et de tous les paysans ? Non, ce 
n'est pas par des violences, mais par les lois et le droit que vous 
obtiendrez et les terres et la liberté, et une existence supportable. 
Vos ennemis ne sont pas ici, — ce ne sont pas les officiers; ils 
sont là, derrière les fils de fer barbelés, — ce sont les Allemands. 
Et jamais nous n'aurons ni la liberté, ni la paix, si nous restons 
ignominieusement, lâchement sur place, tandis que dan l'élan 
irrésistible de Y offensive... 

Etait-ce que l'impression produite par le discours de Sklianka 
avait été trop vive, était-ce que les soldats sofTensèrent du terme 
« lâchement » — l'homme le plus poltron, le plus lâche, ne pardonne 
jamais qu'on le lui fasse sentir, — était-ce, enfin, qu'Albov avait 
prononcé le mot exécré d' « offensive » que, depuis quelque 
temps, on ne tolérait plus au régiment, mais le fait est qu'on ne 
le laissa plus parler. 

La foule rugissait, vomissant des injures et se pressait de plus 
en plus compacte, vers l'estrade, dont elle brisa la rampe. La situa- 
tion devenait critique : une rumeur sinistre montait de la foule, 
des visages haineux, des mains menaçantes se tendaient vers la 
tribune. L'enseigne lasny se fraya un chemin jusqu'à Albov et 
le prenant par le bras, l'entrama de force vers la sortie. Là accou- 
raient aussi, précipitamment, les soldats de la première compagnie 
et, grâce à eux, mais à grand 'peine, Albov réussit à sortir de la 
foule qui l'accablait d'injures. Quelqu'un lui lança encore : 

— Attends seulement, fils de chien, tu auras ton compte ! 
Puis vint la nuit. Le camp était plongé dans le silence. Le ciel 

couvert de nuages. Il faisait nuit noire. Albov, assis sur la couchette, 
dans son étroite tente, faiblement éclairée par un bout de chandelle, 
écrivait un rapport au commandant du régiment : 

« L'état d'officier, impuissant, bafoué, ne rencontrant de 
la part des subalternes que méfiance et insubordination, rend absurde 
et vain le service dans cette condition. Je viens vous prier d'inter- 
céder pour que je sois dégradé, afin que comme soldat je puisse 
remplir honorablement et jusqu'au bout mon devoir. » 

Il s'étendit sur son lit, la tête entre les mains. 

Un vide inexprimable, oppressant, l'envahit, comme si une 
main invisible avait retiré toute pensée de sa tête, toute douleur 
de son âme. Mais qu'est-ce donc ? Un bruit se fit entendre, le mât 
de la tente fut arraché, la bougie s'éteignit. On tomba sur lui en 
masse : une grêle de coups terrible, impitoyables s'abattit sur tout 
son corps. Il ressentit une douleur aiguë, intolérable à la tête, 
à la poitrine. Son visage se couvrit comme d'une ondée tiède et 
visqueuse. Puis, tout devint calme, paisible, comme si ce qui avait 



— 222 — 

été souilrance et horreur, se fût détaché pour rester à terre, tandis 
que l'âme, Ubérée s'envolait, légère, heureuse... 

... Albov revint à lui au contact d'une fraîcheur : un soldat 
de sa compagnie, un homme d'âge mûr, Goulkine, était assis à 
son chevet et d'un linge mouillé essuyait le sang de son visage. 
Remarquant qu'Albov était revenu à lui : 

— Voyez donc comme ils l'ont arrangé, les canailles, dit-il. 
Cela ne peut être que la 5^ compagnie, j'ai reconnu l'un d'eux. 
Avez-vous bien mal ? Dois-je appeler le docteur ? 

— Non, mon ami, ce n'est rien. Merci, Albov lui serra la main. 

— Un malheur est arrivé aussi à leur commandant, le capitaine 
Bouravine. Cette nuit on l'a apporté sur une civière, il est blessé 
au ventre ; le brancardier dit qu'il n'en a pas pour longtemps. 
Il revenait de sa tournée de reconnaissance et tout près de notre 
clôture barbelée une balle l'a atteint. Est-ce un coup des Allemands 
ou des nôtres, on ne sait. 

Il se tut un instant, puis reprit : 

— Qu'est-ce qui se passe avec les gens, c'est à n'y rien com- 
prendre. Tout ça — on veut nous en faire accroire. Ce qu'on nous 
dit des ofTiciers, ce n'est pas vrai, nous le comprenons bien. Il y 
en a de toutes les sortes, parmi vous, comme ailleurs, c'est sûr. 
Mais nous les connaissons, ceux-là. Est-ce que nous ne savons pas, 
par exemple, que vous, vous êtes bon pour nous. Ou bien prenons 
le lieutenant lasny. Celui-là n'est pas l'homme à se vendre. 
Eh bien, quand il essayerait de vous défendre, il y passerait aussi. 
Ah ! il y a trop d'inconduite. On n'écoute que les gens de rien... 
Je me dis ainsi que cela vient de ce que les gens ont perdu la crainte 
de Dieu. Ils ne savent plus ce que c'est que le respect... 

Albov, afïaibh, ferma les yeux. Goulkine se baissa hâtivement 
pour border la couverture qui avait ghssé à terre, puis le bénit 
d'un signe de croix et se retira tout doucement. 

Mais Albov ne pouvait dormir. Une tristesse, une angoisse 
mortelles, le sentiment accablant de la sohtude lui serrait le cœur. 
Il aurait voulu avoir auprès de lui un être vivant dont il aurait 
senti la présence silencieuse, qui l'aurait fait échapper à ses terribles 
pensées. Il regretta de n'avoir pas retenu Goulkine. 

Silence absolu alentour. Le camp tout entier repose. Albov se 
leva, alluma de nouveau la bougie. Une désolation pesante, déses- 
pérée, le tenaillait. Il avait perdu la foi en toute chose. S'en aller 
de la vie ? Non, ce serait se rendre. Il faut y entrer en plein, au 
contraire et marcher de l'avant, les dents serrées, réprimant sa 
douleur, sa. colère, jusqu'à ce qu'une balle perdue, allemande ou 
russe, vienne trancher le fil de cette existence exécrée. 

L'aube naissait. Un nouveau jour commençait, un jour de vie 
mihtaire, effroyablement pareil à celui qu'on venait de vivre.. 

Ensuite les « masses en fusion » débordèrent irrémédiablement. 



— 223 — 

On tuait les officiers, on les brûlait vifs, on les écartelait ; lentement 
avec une cruauté indicible, on leur fendait la tête avec des mar- 
teaux. 

Puis ce furent des millions de déserteurs. La soldatesque, 
innombrable, envahissait, comme une avalanche, les chemins de 
fer, les voies fluviales, les grand routes, brisant, piétinant, détruisant 
les voies de communication qui restaient encore à la pauvre Russie. 

Enfin, ce fut Tarnopol, Kalouch, Kazan... Ce fut un cyclone 
de pillages, de tueries, de violences, d'incendies, qui parcourut 
la Gahcie, la Volhynie, la Podolie et d'autres gouvernements encore, 
laissant partout des traces sanglantes et éveillant chez les habi- 
tants démorahsés, affolés par tant d'horreurs, ce désir monstreux: 

« Si seulement les Allemands arrivaient au plus vite ». 

Voilà ce qu'avait fait le soldat. 

Ce soldat, auquel un grand écrivain russe, à l'âme sensible 
et au cœur vaillant, disait (1) : 

« ... Combien d'hommes as-tu tués, en ces jours, soldat ? 
Combien as-tu fait d'orphehns ? Combien as-tu laissé de veuves 
inconsolables ? Entends-tu ce que murmurent leurs lèvres, dont 
tu as à jamais chassé le sourire joyeux ? 

« Assassin ! Assassin ! 

« Mais qu'est-ce que les mères, les orpheHns ? L'heure est 
venue, qu'on n'aurait pu prévoir, l'heure effroyable où tu as trahi 
la Russie, où tu as jeté la Patrie sous les pieds de l'ennemi ! 

« Toi, soldat, que nous avons tant aimé... que nous aimons 
encore.» 



(1 ) Léonide Andréew. Article intitulé « A toi, soldat I 



CHAPITRE XXIII 
Les organisations d'officiers. 



Dans les premiers jours d'avril 1917, les officiers du quartier 
général sentirent le besoin de créer une organisation sous le nom 
d' « Union des officiers de l'armée et de la marine ». Les promoteurs 
de l'Union (1) partaient du principe qu'il était essentiel de penser 
de la même manière pour comprendre identiquement les événe- 
ments politiques et pour travailler dans le même sens, car jus- 
qu'à ce moment « la voix des officiers pris dans leur ensemble 
ne s'était pas fait entendre. Nous n'avions rien dit au sujet des 
graves événements vécus. Le premier venu parlait pour nous et 
voulait décider non seulement des questions militaires, mais aussi 
de celles de l'existence intime et de la façon de vivre de l'armée. » 

Deux objections pouvaient y être opposées: en premier lieu, il 
était indésirable d'introduire spontanément dans le corps des officiers 
les principes du self-government collectif, qui avaient été inoculés 
du dehors à l'armée sous forme de Soviets, de comités et de congrès 
et qui y avaient déjà propagé la décomposition ; en second lieu, 
il était à craindre qu'une organisation indépendante d'officiers 
réaugmentât encore davantage l'inimitié qui partageait officiers et 
soldats. Partant de ce double raisonnement, le généralissime et 
moi, nous nous montrâmes catégoriquement opposés à ce projet. 
Mais la réalité brisait déjà les cadres habituels et se moquait 
de nos raisons et de nos motifs. Un projet de loi parut qui don- 
nait à l'armée toute hberté d'organiser des unions, des assem- 
blées, et il n'aurait pas été équitable de priver les officiers du droit 
de former des organisations professionnelles, qui du moins leur 
auraient été un moyen de sauvegarde. De fait, les sociétés d'officiers 
s'étaient déjà formées dans différentes armées, et cela à Kiew, 
Moscou, Pétrograd et d'autres villes, dès les premiers jours de la 
révolution. Toutes ces organisations allaient chacune de son côté, 
à tâtons, et certaines d'entre elles, dans les grands centres, sous 
l'influence délétère des conditions de l'arrière, faisaient déjà 
preuve d'un penchant manifeste à la politique des Soviets. 

La plupart des officiers de l'arrière vivaient d'une tout autre 



(1) Les plus actifs en furent le lieutenant-colonel de l'état-major général 
Lebedev (dans la suite commandant de l'état-major de l'amiral Koltchak) 
et Pronine. 



— 225 — 

vie morale que ceux du front. Ainsi, par exemple, le Soviet des 
députés officiers de Moscou fit paraître, au commencement d'avril, 
une résolution selon laquelle « le travail du Gouvernement Provi- 
soire devait s'effectuer... dans l'esprit des revendications socia- 
listes (?) et politiques de la démocratie, représentée par le Soviet 
des députés ouvriers et soldats », et qui exprimait le désir que dans 
la composition du Gouvernement Provisoire entrassent en nombre 
considérable les représentants des partis s(?cialistes. Mais cette 
falsification de l'opinion des officiers devint encore plus manifeste : 
le Soviet des officiers de la ville de Pétrograd convoquait un congrès 
panrusse des députés officiers, des médecins et des fonctionnaires 
de l'armée à Pétrograd, pour le 8 mai. Cette décision était 
d'autant plus indésirable que le promoteur du congrès — le Comité 
exécutif, à la tête duquel se trouvait le lieutenant-colonel d'état- 
major Goustchine — avait pleinement démontré ses tendances 
déplorables : en participant à l'élaboration de la déclaration des 
droits du soldat ; en collaborant activement dans la commission 
de Polivanov, en flattant servilement le Soviet des députés ouvriers 
et soldats et en aspirant irrésistiblement à une fusion avec ce dernier. 
Cependant^ lorsque la proposition en fut faite au Soviet, celui-ci 
considéra la fusion momentanément irréalisable pour différentes 
causes d'ordre technique. 

Prenant en considération toutes ces circonstances, le Généra- 
lissime approuva la convocation d'un congrès des officiers à Mo- 
hilev, à condition qu'en aucun cas il ne serait fait usage de son 
nom, ni de celui du chef de l'état-major pour exercer une pres- 
sion sur l'opinion. Mais cette attitude correcte comphqua, en quelque 
sorte, l'affaire : un certain nombre d'états-majors qui étaient con- 
traires à cette idée, entravèrent la propagation de cet appel, et 
certains chefs de l'armée, comme, par exemple, le commandant de 
la région militaire d'Omsk, interdit absolument l'envoi des 
officiers au congrès. Dans différents endroits ce projet éveilla 
la méfiance des soldats et provoqua même des complications, en 
suite desquelles les promoteurs du congrès proposèrent aux sec- 
tions mihtaires d'envoyer, en même temps que les officiers, aussi 
des soldats qui assisteraient aux réunions du congrès. 

Malgré tous ces obstacles, il y eut plus de 300 officiers délégués 
qui s'assemblèrent à Mohilev, dont 76 % venaient du front, 17% 
des unités de réserve et 7 % de l'arrière. Le 7 mai le congrès 
fut inauguré par un discours du GénéraHssime. Ce jour-là, pour 
la première fois, le haut commandement déclara, — non pas en 
conciliabule secret, ni dans un pli confidentiel, — mais ouver- 
tement, pour que tout le pays pût entendre : 

— La Russie marche à sa perte. 
Le général Alexéev disait : 

— Bien souvent nous rencontrions dans les appels, les ar- 
rêtés, dans les pages de nos quotidiens cette phrase brève: 
15 



— 226 — 

« la patrie est en danger ». Nous nous y sommes habitués. C'est 
comme si nous lisions de vieilles chroniques des temps anciens 
et ne puissions saisir tout le sens de ces mots brefs. Cependant, 
messieurs, c'est, malheureusement, une vérité fatale. La Russie 
marche à sa perte. Elle est au bord de rabime. Encore quelques 
chocs et de tout son poids elle y sombrera. L'ennemi occupe la 
huitième partie de son territoire. On ne le séduira pas avec ces 
paroles utopiques : « la paix sans annexions, ni contributions ». 
Il dit ouvertement qu'il ne restituera pas nos terres. Il tend sa 
patte avide là où jamais encore un soldat ennemi n'a pénétré, — 
vers la plantureuse Volhynie, vers la Podolie, vers la région de 
Kiev, c'est-à-dire il veut s'emparer dé toute la rive droite de 
notre Dniepr. 

Pourquoi sommes-nous là ? L'armée russe laissera-t-elle faire ? 

Ne jetterons-nous pas hors de notre pays cet insolent ennemi, 
après quoi nous laisserons les diplomates conclure la paix avec 
ou sans annexions ? 

Soyons francs : l'esprit guerrier de l'armée russe est abattu ; 
hier encore forte, menaçante, elle reste aujourd'hui fatalement 
impuissante devant l'ennemi. L'ancienne tradition de fidéhté à 
la Patrie a laissé place au désir seul de paix et de repos. Au lieu 
d'activité, d'énergie, dans l'armée se sont éveillés les instincts 
les plus bas et une soif inextinguible de conservation. 

A l'intérieur, où donc est cette forte puissance, à laquelle aspire 
tout le pays ? Où donc est ce pouvoir qui saurait imposer à chaque 
citoyen son devoir envers la patrie ? 

On nous dit que ce pouvoir va venir, mais rien ne l'annonce. 

Où est l'amour de la patrie ? 

Sur nos bannières on a tracé le grand mot de « fraternité », 
mais on n'a su l'inscrire ni dans les cœurs, ni dans les esprits. 
La haine de classes est déchaînée parmi nous. Des catégories en- 
tières d'hommes qui ont loyalement rempli leur devoir envers 
la Patrie sont mis en suspicion ; sur ce terrain un gouffre s'est 
creusé entre les deux parties de l'armée russe — les officiers et 
les soldats. 

Et c'est en ce moment que s'est réuni le premier congrès des 
officiers de l'armée russe. Il me semble qu'on ne pouvait le choisir 
plus opportun pour rétablir sans plus tarder l'union dans notre 
grande famille et pour que tous les officiers unis par des liens d'ami- 
tié, tentent d'insuffier dans nos cœurs une noble impulsion, un 
puissant élan, — car sans élan il n'y a pas de victoire, et, sans victoire, 
pas de salut et plus de Russie... 

Animez donc votre activité, par l'amour de la Patrie et par 
une sympathie cordiale envers le soldat ; songez aux moyens de 
relever son nivean moral et intellectuel afin qu'il devienne votre 
sincère ami. Faites cesser cette discorde qu'on a semée artifi- 
ciellement dans nos rangs. 



— 227 — 

Actuellement, — et c'est une maladie générale — on voudrait 
placer tout le monde sur de grandes et sur de petites plates-formes, 
afin que, d'un coup d'œil on puisse inspecter combien il y en a sur 
chacune. Quant à l'armée, elle a accueilli ouvertement, loyale- 
ment et avec enthousiasme, le nouveau régime. 

Nous devons tous nous unir sur une seule et grande plate-forme : 
la Russie est en danger. Il nous incombe à nous membres d'une 
grande armée, de pourvoir à son salut. Que cette plate-forme nous 
unisse et nous prête des forces nécessaires pour mener à bien cette 
œuvre.^ 

Ce discours, dans lequel s'épanchait toute l'inquiétude profonde 
du chef de l'armée, fut le prologue de son éloignement. La démo- 
cratie révolutionnaire, dès la fameuse séance du 4 mai avec 
les commandants en chef, avait prononcé la condamnation du 
général Alexéev ; à présent, après le 7 mai, la presse de gauche 
souleva une campagne impitoyable contre lui, dans laquelle le 
journal officiel des soviets, les « Isvestia » rivalisait avec les 
journaux de Lénine par la triviahté et les inconvenances de ses 
attaques. Cette campagne eut d'autant plus d'importance que 
dans cette question, le ministre de la guerre Kérensky se plaçait 
manifestement du côté des soviets. 

Pour compléter les paroles du Chef suprême, je dis dans 
mon discours en touchant la situation intérieure du pays : 

« ... Par la force inéluctable des lois historiques, l'autocratie 
a été renversée et le pouvoir passa au peuple. Nous sommes 
au seuil d'une existence nouvelle, si ardemment attendue 
et pour laquelle des milliers d'idéalistes ont langui dans les 
mines de la Sibérie, ont péri dans l'exil, au milieu des toundras 
désertes et sont, maintes fois, montés à l'échafaud. 

« Mais c'est avec inquiétude et perplexité que nous envisageons 
l'avenir . 

« Car la liberté n'existe pas pour les tortionnaires révolutionnai- 
res. Car la vérité est absente de la voix du peuple falsifiée î 

«Car il n'y a pas égalité dans la persécution des classes ! 

«Car, enfin, ouest la force réelle dans la bacchanale effrénée 
où tous essayent d'arracher le plus possible à la pauvre Russie 
pantelante, où des milliers de mains avides se tendent vers 
le pouvoir, en ébranlant ses fondements ? » 

Les séances du congrès commencèrent. Ceux qui y ont as- 
sisté, en ont, bien certainement, remporté l'impression ineffa- 
çable de ce récit douloureux des souffrances, subie par les offi- 
ciers de l'armée russe. 

Aucune plume ne saurait rendre les paroles des « capitaines 
Bouravine « et des « lieutenants Albov », telles qu'elles furent alors 
prononcées ; avec un calme qui glaçait l'âme des auditeurs, ils 
touchaient à leurs peines les plus intimes, à leurs plus profonds 



— 228 — 

chagrins. La vive douleur s'était amortie ; le cœur avait épuisé 
toutes ses larmes et toutes ses plaintes ! 

Je regardai les loges où se trouvaient les « camarades-soldats » 
envoyés ici pour surveiller la « contre-révolution ». J'aurais voulu 
pouvoir lire sur leurs traits leurs impressions. Il me sembla les 
voir rougir de honte. Probablement je m'étais trompé, car bientôt 
ils protestèrent bruyamment, réclamant le droit de participer 
aux votes... et cinq roubles de rétribution par jour, « comme pour 
les ofTiciers » . 

Durant ses 13 séances générales, le congrès vota plusieurs 
résolutions. Je ne vais pas m'arrêter longuement à toutes les 
questions d'ordre militaire et technique qui constataient la maladie 
de l'armée et indiquaient les moyens de la guérir. Je ne ferai que 
signaler les particularités caractéristiques de ces résolutions 
qui les distinguaient des autres congrès militaires, de ceux du front, 
des congrès régionaux et professionnels. 

1^1 De toutes les classes, de toutes les castes et professions qui, 
toutes, en ce moment, tentaient d'arracher ce qu'elles pouvaient 
dans leur intérêt particulier, au gouvernement qui avait lâché 
les rênes, les officiers seuls n'ont jamais rien demandé pour eux- 
mêmes. Ils réclamaient un pouvoir au-dessus d'eux et de l'armée. 
Un pouvoir ferme, unique, national et qui aurait ordonné au lieu 
d'« en appeler» à la population. Ils réclamaient le pouvoir d'un gou- 
vernement qui se serait appuyé sur la confiance de tout le peuple, 
et non pas celui d'organisations irresponsables. A un tel gouver- 
nement les officiers auraient apporté une obéissance entière et 
illimitée sans aucunement prendre en considération les divergences 
de vue dans les questions sociales. En outre, j 'affirme que toute cette 
lutte de classes, cette lutte sociale qui s'étendait de plus en plus 
dans le pays, passait sans effleurer les officiers du front occupés 
de leur travail et plongés dans leur chagrin ; cette lutte les tou- 
chait à peine et ne les incitait à aucune participation active ; 
elle n'éveillait leur attention que lorsque ses résultats ébranlaient 
l'existence du pays et, en particulier, celle de l'armée. Je parle, 
bien entendu, des officiers dans leur ensemble ; certaines inflexions 
du côté de la réaction s'étaient, sans aucun doute, produites, mais, 
en 1917, elles n'étaient nullement caractéristiques pour le corps des 
officiers dans son entier. 

Un des meilleurs représentants du milieu des officiers, un homme 
parfaitement cultivé, le général Markov écrivait à Kérensky, dé- 
sapprouvant son attitude envers les chefs militaires : « soldat de 
vocation, de naissance et d'éducation, je ne puis juger et parler 
que de ma profession. Toutes les autres réformes et remaniements 
dans l'administration de notre État ne m'intéressent qu'en tant 
que simple citoyen. Mais je connais l'armée, je lui ai consacré les 
meilleures années de ma vie, j'ai pa\"é ses succès au prix du sang 
de personnes qui m'étaient proches ; moi-même je suis sorti, plus 



— 229 — 

d'une fois, de la lutte, blessé, ensanglanté»... C'est ce que la démo- 
cratie révolutionnaire n'a su ni comprendre, ni apprécier. 

* 
* * 

Bien différemment se comporta le congrès des officiers à Pé- 
trograd (du 18 au 26 mai) qui avait réuni environ 700 délégués. 
Il s'y était formé deux camps distincts : d'un côté les officiers poli- 
ticiens et les fonctionnaires de l'arrière ; de l'autre - — un nombre 
peu considérable de véritables officiers de l'armée dont la parti- 
cipation au congrès était, en quelque sorte, un malentendu. Le 
Comité exécutif avait élaboré un programme se conformant stricte- 
ment à l'usage fixé par les congrès soviétistes quant aux ques- 
tions mises en discussion : 1) l'attitude envers le Gouvernement 
Provisoire et le Soviet ; 2) la question de la guerre ; 3) l'Assemblée 
constituante ; 4) la question ouvrière ; 5) la question agraire ; 
6) la réorganisation de l'armée sur une base démocratique. 

A Pétrograd, on exagéra l'importance du congrès et à son 
ouverture des membres du gouvernement russe et des gouverne- 
ments étrangers prononcèrent des discours solennels ; de la part 
du Soviet le congrès fut même salué par une allocution de Nahamkès. 
Dès le début, l'irréconciliable divergence des deux groupes se ma- 
nifesta. Elle était inévitable, car même dans la question cardinale 
de r« ordre du jour numéro 1», le vice-président du congrès, le 
capitaine Brjosek, émit l'opinion suivante : « sa promulgation 
était motivée par des nécessités historiques : le soldat avait été 
opprimé et il était de toute urgence de le fibérer. » Cette décla- 
ration fut accueillie par les applaudissements prolongés d'une partie 
de l'assemblée ! ! 

Après toute une série de séances orageuses, une résolution fut 
votée par 265 voix contre 246 qui affirmait que les « forces 
révolutionnaires du paj^s étant entre les mains des paysans, 
des ouvriers et des soldats organisés qui composent la plus grande 
partie de la population », le gouvernement devait être responsable 
devant le Soviet Panrusse. 

Quant à la résolution sur la nécessité de l'offensive, elle re- 
cueillit les deux tiers des voix. 

La déclaration (du 26 mai) du groupe, qui représentant réel- 
lement l'opinion de l'armée du front, affirmait la nécessité d'ap- 
puyer de toute manière le Gouvernement Provisoire, donne une 
explication à l'attitude prise par le congrès: «Le Comité exé- 
cutif du Soviet des députés officiers de Pétrograd, en convoquant 
le congrès, n'avait pas en vue la solution du problème pourtant 
d'une actualité si essentielle — la régénération de l'armée, car 
la question de la force combattive de l'armée russe et des 
moyens propres à la relever, ne fut pas même inscrite au pro- 
gramme qui nous fut proposé ; cette question n'y fut introduite 



— 230 — 

que par suite de nos insistances. S'il faut en croire une déclaration 
étrange, pour ne pas dire plus, du président, lieutenant-colonel 
Goustchine, — le but de la convocation du congrès était déterminé 
par le d^ésir du Comité exécutif d'être admis sous nos couleurs, 
dans le Soviet des députés ouvriers et soldats ». Cette déclaration 
du 26 mai provoqua de graves incidents, ensuite desquels les 
trois quarts des participants au congrès se retirèrent et ce dernier 
se dispersa. 

J'ai touché à la question du Soviet des officiers de Pétrograd 
et du Congrès tenu dans cette ville, afin de caractériser la mentalité 
d'une certaine catégorie des officiers de l'arrière qui se trouvaient 
en fréquent contact avec les gouvernants officiels et non officiels 
et qui aux yeux de ces derniers représentaient la « voix de l'armée ». 

* 
* * 

Le congrès des officiers à Mohilev qui avait attiré l'attention 
soutenue et la vive sympathie du généralissime, fut clôturé le 
22 mai. A ce moment, le général Alexéev avait été déjà éloigné 
du commandement des armées russes et, profondément affecté par 
cette épreuve, n'assista pas à la clôture. Voici en quels termes je 
pris congé du congrès : 

« Le généralissime, au moment de quitter son poste, m'a chargé, 
messieurs, de vous remettre son salut le plus sincère et de vous dire 
que son vieux cœur de soldat battait toujours à l'unisson des 
vôtres, qu'il souffrait de votre douleur et vivait du même espoir 
que vous en la régénération de l'armée accablée, mais qui restait 
toujours la grande armée russe. 

Permettez-moi d'ajouter encore quelques mots de ma part. 
De toutes les marches ensanglantées de notre pays, vous vous 
êtes rassemblés ici et nous avez apporté votre chagrin sans issue 
et votre douloureuse tristesse. 

Vous avez déroulé devant nos yeux, l'existence et les travaux 
des officiers au milieu de cette mer en furie qu'est devenue l'armée. 

Vous qui avez si souvent affronté la mort ! Vous qui, intrépides, 
avez marché en tête de vos soldats jusqu'aux fils de fer barbelés 
de l'ennemi, au bruit des coups de canon trop espacés de notre 
artillerie traîtreusement privée d'obus ! Vous qui, le cœur serré, 
mais sans perdre courage, avez jeté la dernière poianée de terre sur 
la tombe de vos fils, de vos frères, de vos amis ! 

Allez-vous hésiter à présent ? 
• Non ! 

Que les faibles relèvent la tête ! Que les forts portent toute 
leur énergie, tout leur élan, tout leur désir de travailler au bonheur 
de leur Patrie, dans les rangs de leurs camarades du front. Vous 
n êtes pas seuls ; tout ce qu'il y a encore d'honnête, tous ceux 



— 231 — 

qui n'ont pas encore perdu leur bon sens, qu'on tente aujourd'hui 
de détruire, tous ceux-là sont avec vous. 

Le soldat vous suivra, quand il aura compris que vous le menez 
non pas en arrière, vers l'arbitraire et les ténèbres, mais en avant, 
— vers la liberté et la lumière. 

Alors la foudre éclatera sur l'ennemi, en finira de lui et de 
la guerre . 

Ayant vécu la même existence et dans la même idée que vous, 
ces trois années de guerre, ayant partagé avec vous et la joie 
éclatante des victoires et la douleur cuisante de la retraite, j'ai 
le droit de lancer à ces messieurs qui nous ont insultés jusqu'au 
fond de l'âme, qui, dés les premiers jours de la révolution, ont 
accompli envers les officiers leur œuvre de Gain... j'ai le droit de 
leur lancer : 

— Vous mentez ! Les offîciei*s russes n'ont jamais été ni des 
mercenaires, ni les suppôts de la tyrannie. 

Amoindri, négligé, déshérité par l'ancien régime, menant 
une existence de privations, notre officier de Hgne, tout au long 
de sa pauvre vie pleine de labeur, a porté, cependant, jusqu'à cette 
guerre nationale, pareil à un flambeau allumé, sa soif de dévoue- 
ment et d'héroïsme. De dévouement au bonheur de sa Patrie. 

Qu'à travers ces murs les créateurs du nouvel état russe 
entendent mon appel : 

— Epargnez l'officier ! Car depuis des siècles et jusqu'à nos -W^ 
jours il est préposé, sentinelle fidèle et inamovible, à la garde de 
l'état russe. La mort seule peut le relever de son poste. » 

Mon discours, imprimé par les soins du Comité, fut distribué 
sur tout le front, et je fus heureux d'apprendre par de nombreuses 
lettres et dépêches qui m'arrivèrent, que les paroles que j'avais 
prononcées pour la défense des officiers, étaient parvenues jusqu'à 
leurs cœurs endoloris. 

Le congrès organisa, auprès du quartier général,une institution 
permanente, le « Comité général de l'Union des officiers (1) ». 
Durant les trois premiers mois de son existence, le Comité n'eut pas 
le temps de jeter de profondes racines dans l'armée. Il se borna à 
constituer des sections de l'Union dans les différentes armées et 
dans les régions militaires ; à examiner les plaintes qui lui étaient 
adressées ; dans des cas exceptionnels, signifier la réprobation 
publique aux officiers indignes (le « tableau noir ») ; à venir en aide, 
dans une mesure bien restreinte, il est vrai, aux officiers chassés par 
leurs soldats ; et enfin à renseigner le gouvernement et la presse sur 
les événements les plus graves de la vie politique et purement mili- 
taire de l'armée. Après l'offensive de juin le ton de ces déclarations 
devint tranchant, provoquant et critique, ce qui ne manqua pas 



(1) Son président était le colonel Novossiltzev, membre de la 4^ Douma 
d'Empire. 



— 232 — 

d'inquiéter considérablement le ministre président qui, dès lors, 
insista obstinément pour transférer le « Comité général » de Mohilev 
à Moscou, son indépendance trop marquée pouvant avoir une 
influence nuisible sur le quartier général. 

Le Comité, peu actif sous le commandement du général Brous- 
silov, prit effectivement une part active à l'action de Kornilov. 
Cependant, ce n'est pas cette circonstance qui détermina le chan- 
gement qui s'était opéré dans son attitude. // est évident que le 
Comité général reflétait alors les sentiments du commandement dans 
son ensemble ainsi que de la plupart des officiers russes du front, — 
devenus hostiles au Gouvernement Provisoire. 

Etant restés jusque-là absolument loyaux et, en majorité, 
parfaitement bienveillants envers le Gouvernement Provisoire, 
supportant, le cœur serré, toutes les expériences qu'il faisait subir, 
volontairement ou involontairement, le pays et l'armée vivaient 
du seul espoir d'une régénération possible de l'armée, désirant 
ardemment reprendre l'offensive et la mener jusqu'à la victoire. 
Mais lorsque toutes ces espérances s'écroulèrent, les officiers 
qu'aucun lien idéologique ne rattachait au deuxième gouverne- 
ment de coalition, qui, tout au contraire, nourrissaient contre lui 
une méfiance décidée, s'écartèrent du Gouvernement Provisoire, 
qui, de la sorte, perdit son dernier et fidèle soutien. 

Ce moment est d'une importance historique extrême et qui per- 
met de mieux comprendre les événements qui suivirent. Les offi- 
ciers russes — pour la plupart profondément démocrates par leur 
origine, leurs opinions et les conditions de leur vie, repoussés avec 
une grossièreté et un cynisme incroyables par la démocratie révo- 
lutionnaire et qui n'avaient pas trouvé un véritable appui dans les 
miheux libéraux, proches du Gouvernement, se trouvèrent dans 
un isolement tragique. Cet isolement ainsi que la confusion où 
se trouvaient les ofTiciers préparèrent un terrain favorable à toutes 
les influences du dehors, influences tout à fait étrangères aux tradi- 
tions du corps des officiers et à son attitude politique d'autrefois, 
influences qui provoquèrent la scission et finalement la lutte fra- 
tricide. Car il ne pouvait y avoir de doute que toute la force, toute 
l'organisation des armées rouges ainsi que des armées blanches 
ne dépendissent uniquement de la personnalité des officiers russes 
des anciens cadres. 

Et si après, durant les trois années de lutte, nous avons été 
témoins de la scission et des dissensions entre les deux forces de la 
Société russe dans le camp anti-bolcheviste, il en faut rechercher les 
causes non seulement dans le désaccord politique, mais aussi dans le 
crime de Caïn perpétré par la démocratie révolutionnaire contre 
les officiers, dès les premiers jours de la révolution. 

La nécessité de préparer une organisation d'officiers au cas où 
seraient renversés le régime actuel et le front, ce que l'on pouvait 
déjà clairement prévoir, paraissait évidente. Mais les organisateurs 



— 233 — 

les plus actifs languissaient en prison. Le Comité général de l'Union 
des officiers, auquel aurait incombé cette initiative, avait été dis- 
sous par Kérensky, à la fin du mois d'août ; aussi la plupart des chefs 
responsables de l'armée étaient pénétrés d'une inquiétude poi- 
gnante et bien fondée au sujet de la destinée des officiers russes. 
Soûs ce rapport, la correspondance entre Kornilov et Doukhonine 
présente un grand intérêt. Après le coup d'état bolcheviste, le 
1er novembre 1917, le général Kornilov, de la prison de Bykhov, 
écrivait à Doukhonine : « prévoyant la marche des événements, 
je pense qu'il serait urgent pour vous de prendre des mesures qui, 
tout en garantissant la sûreté du quartier général, favoriseraient 
l'organisation de la lutte contre l'anarcliie menaçante ». Au nombre 
de ces mesures le général Kornilov indiquait : « la concentration 
à Mohilev et dans un des points les plus rapprochés, sous bonne 
garde, de provisions de fusils, de cartouches, de mitrailleuses, de 
fusils automatiques et de grenades à main, dans le but de les distri- 
buer aux officiers-volontaires qui ne manqueront pas de se réunir 
dans la région indiquée ». 

En marge de ce point Doukhonine avait annoté : « ceci pourrait 
amener des excès ». 

Ainsi, la crainte perpétuelle et exagérée d'une « contre-révo- 
lution » de la part des officiers, resta vaine. Les événements s'abat- 
tirent sur eux à l'improviste, les trouvant non organisés, éperdus, 
n'ayant pris aucune mesure pour assurer leur propre sécurité 
et dispersèrent définitivement leurs forces. 



CHAPITRE XXIV 
La révolution et les Cosaques. 

Dans l'histoire de nos troubles, les cosaques occupent une 
place toute particulière. 

Les relations entre les Cosaques et le Gouvernement russe 
central au cours de plusieurs siècles, se présentent invariablement 
sous un double aspect. Aux frontières lointaines du territoire russe 
où les désordres étaient continus et où la guerre sévissait sans 
trêve, on favorisa de toutes façons les établissements des colonies 
cosaques qui purent se développer sans entraves. Le pouvoir tolérait 
avec indulgence les traditions et les mœurs originales de ces guer- 
riers-laboureurs à qui on laissait — plus ou moins — leur indépen- 
dance et leur « self-government » démocratique : assemblées repré- 
sentatives (« camp » — « cercle » — « conseil »), chef militaire élu 
par les troupes, atamans. « Le Gouvernement, écrit Soloviof, était 
trop faible pour juger avec sévérité les agissements des Cosaques, 
lorsque ceux-ci se bornaient à attaquer les pays étrangers : il fallait, 
pensait-on, laisser un certain champ d'action à cette force turbu- 
lente. » Mais les « agissements » des Cosaques devinrent, à plusieurs 
reprises, hostiles à Moscou. De là une longue lutte à l'intérieur de 
l'empire — lutte qui dura jusqu'à la fin du xv^ siècle. A cette 
date, une répression cruelle étouffa le soulèvement de Pougatchef : 
le coup fut si violent que les Cosaques indépendants du Sud- 
Est ne purent s'en relever. Peu à peu, il abandonna l'opposition 
irréductible où il s'était complu. Et il acquiert une réputation 
nouvelle : il devient l'élément le plus conservateur, le plus dévoué 
au Gouvernement, l'appui du trône, le soutien du régime. 

Le pouvoir se plaît, en toute occasion, à témoigner sa bienveil- 
lance aux Cosaques : on met en avant les services qu'ils ont rendus, 
services considérables, à la vérité ; on enrégimente dans leurs 
troupes, à titre honorifique, des membres de la famille impériale ; 
on promet solennellement le maintien des «franchises cosaques » (1). 



(1) Le dernier rescrit octroyé par l'empereur Nicolas II aux troupes du 
Don est daté du 24 janvier 1906. On y lit ce passage : « Nous confirmons 
tous les droits et tous les privilèges qui leur ont été accordés. Nous leur 
donnons Notre parole Impériale de ne modifier en rien les conditions de 
leur service militaire — service où elles se sont couvertes de gloire — et 
de maintenir intangibles leurs biens et propriétés, conquis au prix de leurs 
travaux, de leurs efforts et du sang des ancêtres ». 



— 235 — 

Mais, en même temps, toutes mesures étaient prises pour enrayer 
le développement excessif de ces « franchises». Il ne fallait pas qu'elles 
missent obstacle à cette implacable centralisation qui fut, pour 
l'état russe à ses débuts, une nécessité inéluctable, mais qui devint 
la grande erreur de son évolution postérieure. Dans cet esprit de 
centralisation, le pouvoir limita l'autonomie des Cosaques, et 
l'on vit, récemment, se créer une tradition : des gens complè- 
tement étrangers aux troupes cosaques et à leurs mœurs furent 
nommés atamans. Les troupes du Don — les plus anciennes, les 
plus nombreuses — furent commandées plus d'une fois par des 
généraux d'origine allemande. 

Le Gouvernement impérial pouvait, semble-t-il, se fier sans 
restriction aux troupes cosaques qui avaient, à plusieurs reprises, 
eu l'occasion de justifier leur réputation, soit en réprimant çà 
et là des séditions politiques, des soulèvements locaux d'ouvriers ou 
de paysans, soit en éteignant un plus grand incendie, la révolution 
de 1905-1906, où elles jouèrent un rôle important. D'ailleurs, toutes 
ces « répressions » — où la violence et la cruauté ont toujours part — 
firent aux masses populaires une impression profonde. On répandit 
partout, en exagérant, les exploits des Cosaques, et ceux-ci devin- 
rent un objet de haine dans les usines, chez les paysans, parmi 
les intellectuels libéraux — mais surtout, dans tous les milieux que 
l'on désigne par le terme général de « démocratie révolutionnaire ». 
Dans tous les écrits illégaux — hbelles, proclamations, feuilles 
illustrées — « Cosaque » signifie « laquais de la réaction ». 

Cette définition manque complètement de mesure. Voici en 
quels termes Mitrophane Bogaevsky, panégyriste des Cosaques du 
Don, esquisse le portrait politique de ses frères : « Ce qui a sauvé 
les Cosaques de l'anarchie — pour le moins aux premiers jours des 
troubles — c'est leur conception de l'Etat, de l'ordre légal. Ils ont 
toujours cru à la nécessité de vivre dans l'obéissance aux lois. 
Cette soif d'ordre, de légalité s'est manifestée et continue de se 
manifester dans toutes les assemblées des troupes cosaques ». 
Voilà certes de nobles aspirations, dénuées d'égoïsme. Mais cela 
ne tranche pas la question. 

Malgré la charge écrasante de leurs obligations militaires, 
(ils étaient tous soldats), les Cosaques jouissaient, surtout dans le 
Sud, d'une certaine aisance. Rien ne les excitait à s insurger contre 
le pouvoir, contre le régime, à l'instar des ouvriers et des paysans 
de la Russie centrale. Une répartition extrêmement compliquée 
des terres mettait les intérêts économiques des Cosaques auto- 
chtones (qu'elle avantageait, du reste), en opposition avec ceux des 
colons « étrangers » (1). Ainsi dans le territoire du Don, pays des 



(1) On appelait ainsi, dans les territoires cosaques, l'élément immigré, 
non autochtone. 



236 — 



troupes les plus anciennes et les plus importantes, chaque pro- 
priétaire disposait, en moyenne : 

Les Cosaques : de 19,3 à 30 dessiatines (arpents) 

Les paysans aborigènes : " 6,5 — — 

Les paysans immigrés : » 1,3 — — 

Enfin, les circonstances historiques d'une part et, de l'autre, 
le système de recrutement des troupes dans des territoires stricte- 
ment délimités — tout cela fit des régiments cosaques un tout 
bien homogène où des hommes de même race se sentaient solidaires. 
Bien que les rapports entre officiers et simples soldats sortissent 
un peu de l'ordinaire, les unités cosaques possédaient une discipline 
solide et obéissaient aveuglément à leur chef et au pouvoir suprême. 
Le Gouvernement sut mettre à profit les sentiments des troupes 
cosaques dont il se servit, fréquemment, pour étouffer les insur- 
rections. Par quoi il excita contre elles une sourde irritation au 
sein des masses populaires. 

En paiement de leurs « franchises » traditionnelles, les Cosaques, 
je l'ai déjà dit, étaient presque tous soldats. Voici un tableau qui 
montrera tout le poids de leurs charges militaires et l'importance 
de leurs troupes au milieu des forces armées de la Russie : 

Effectif des troupes cosaques en automne 1917. 



TROUPES 


Régiments de 
cavalerie 


Sotnias 
(escadrons) non 
enrégimentées 


Bataillons 
d'infanterie 


Du Don 

De Koubagne 

D'Orenbourg 

Du Térek 

De l'Oural 


60 

37 

18 

12 

9 

9 

9 

3 

3 

2 


72 

37 

40 

3 

4 

3 

7 

5 


22 
2 


De Sibérie 


De Transbaïkalie . . . 
De Semirétchénsk . . 

D'Astrakhan 

De l'Amour 


Au total (1) 


162 


171 


24 



Les troupes cosaques se virent dispersées sur tout le front 
russe, de la mer Baltique à la Perse. A l'effectif d'une division,, 
d'un corps de cavalerie, elles étaient attachées à une armée. Ou. 
bien dans certains corps, dans certaines divisions, elles entraient 



(1) Toutes ces troupes avaient leur artillerie. 



— 237 — 

par régiments, par groupes de deux escadrons, par sotnias séparées. 

Vêlement cosaque est le seul de toute Varmée qui ait ignoré la 
désertion. 

Au début de la révolution, dans tous les groupes politiques ■ — 
et aussi chez les représentants des pays alUés — on s'intéressa 
passionnément aux troupes cosaques : les uns fondaient sur elles 
des espoirs irréalisables, les autres, sans réticence, les décla- 
raient suspectes. Les groupes de droite attendaient des Cosaques la 
restauration ; les bourgeois libéraux voyaient en eux les défenseurs 
vigilants de l'ordre public ; les gens de la gauche, hantés par le 
spectre de la contre-révolution, s'efforcèrent, par une agitation 
poUtique forcenée, de désorganiser leurs régiments. Entreprise 
facile à l'époque : une sorte de découragement et de repentir était 
alors la note dominante dans les assemblées, dans les congrès, 
dans les « cercles », dans les « conseils » des Cosaques. Ceux-ci accu- 
saient le pouvoir renversé naguère par la révolution de les avoir 
toujours, par système, dressés contre le peuple. 

Les Cosaques, surtout dans leurs territoires situés en Russie 
d'Europe, entretenaient avec la population agricole des relations 
infiniment compliquées (1). Parmi les lots qui leur appartenaient 
s'insérait toute une bigarrure de terrains : les terres des paysans 
aborigènes, habitant le pays de longue date, d'autres terres, affer- 
mées à long terme, où s'étaient développés de grands villages, 
d'autres enfin, données en fiefs par le pouvoir suprême à divers 
personnages, et tombées peu à peu entre les mains d'immigrés. 
Avec la révolution cette complexité fit surgir des confhts qui se 
manifestèrent par des violences et par des usurpations. Le Gouver- 
nement Provisoire jugea nécessaire d'adresser le 7 avril aux troupes 
du Don (aux aspirations desquelles se conformaient les autres) 
une proclamation qui reconnaissait « les droits historiques, intan- 
gibles des Cosaques sur leurs terres ». Quant à la population immi- 
grée dont la propriété « était de même étayée par des droits histo- 
riques », elle recevrait satisfaction — dans la mesure du possible — 
lorsque siégerait l'Assemblée Constituante. Ce dilemme agraire, qui 
touchait aux intérêts les plus impérieux des Cosaques, fut éclairci 
sans la moindre équivoque au Congrès panrusse des paysans, 
en mai, par Tchernov, ministre de l'agriculture. Ce dernier déclara 
que vu la grande étendue des terres appartenant aux Cosaques, ils 
allaient se voir forcés d'en céder une partie. 

Dans les territoires cosaques, cependant, on étudiait avec une 
ardeur passionnée les questions de « libre disposition » et d' « auto- 
nomie ». La presse donnait à ce sujet des renseignements peu clairs, 
souvent contradictoires. Aucune voix n'avait exprimé encore les 
sentiments des cosaques dans leur totalité. Il est facile de concevoir 



(1) D y avait, dans le Don, 48 % de paysans et 46 % de Cosaques. 



— 238 — 

l'intérêt que suscita le congrès panrusse des Cosaques, ouvert à 
Petrograd au commencement de juin. 

Le congrès, tenant compte de la situation compliquée des 
Cosaques, paya à la révolution son tribut de sympathies, exalta 
l'autorité suprême de l'état et s'occupa de ses intérêts particuliers — 
la question de la propriété terrienne, question essentielle, dominait 
tout ! Il fit ses politesses au Soviet tout en condamnant avec 
fermeté le programme des bolcheviks. 

Et pourtant l'impression définitive manqua de netteté : les 
espérances des uns persistèrent, les craintes des autres ne furent 
pas dissipées. 

A la même époque, la démocratie révolutionnaire prenait 
l'initiative d'une campagne énergique en vue de l'abandon des 
privilèges et de la dissolution des organisations cosaques. Cette idée 
n'eut aucun succès. Au contraire, ils marquèrent une tendance de 
plus en plus vive à suivre leurs traditions particularistes et à faire 
de leurs organisations militaires un tout compact. On créa par- 
tout des gouvernements cosaques, des atamans furent élus par 
le peuple, des organes représentatifs s'établirent (« cercles », 
« conseils ») dont les compétences s'étendaient à mesure que dimi- 
nuaient l'autorité et la puissance du Gouvernement Provisoire. 
On vit à la tête des troupes des hommes de grande valeur : 
Kalédine (Don), Doutov (Orenbourg), Karaoulov (territoire du 
Térek). 

Dès lors, dans les territoires cosaques s'établit un triple pou- 
voir : l'ataman et ses ministres, les commissaires du Gouvernement 
Provisoire et le Soviet des députés ouvriers. 

D'ailleurs l'autorité des commissaires s'émoussa après une 
défense qui dura peu et qui échoua — ils s'efïacèrent bientôt. Plus 
sérieuse fut la lutte des Cosaques contre les Soviets locaux, centre 
les comités qui s'appuyaient sur une soldatesque en révolte. Les 
dépôts, les formations de l'arrière avaient envahi le territoire et 
c'était un vrai fléau qui terrorisait la population, qui répandait 
l'anarchie par les villes et les villages ; on volait, on pillait, on 
s'emparait des terres et des industries, au mépris de toute justice, 
de toute autorité. La vie était devenue intenable. Et les Cosaques 
n'avaient aucun moyen de combattre cette peste : toutes les 
troupes étaient sur le front. En automne 1917 cependant le général 
Kalédine put concentrer — de connivence avec le G. Q. G. — 
une, puis trois divisions avec lesquelles il s'efforça de rétablir 
l'ordre sur le Don. Il occupa militairement les croisements de voies 
ferrées, les mines les plus importantes, tous les points par où 
s'opéraient le ravitaillement et la liaison avec le front et le pou- 
voir central. Toutes ces mesures étaient entravées par la résistance 
acharnée des Soviets qui voyaient partout la contre-révolution. 
Le Gouvernement Provisoire lui-même se méfiait quelque peu de 
ces troupes. Et c'est alors pourtant que ceux de Koubane et du 



— 239 — 

Térek suppliaient le Don de leur envoyer au moins quelques sotnias;: 
« les camarades, disaient-ils, leur rendaient l'existence insuppor- 
table . » 

Les relations d'amitié qui s'étaient établies, aux premiers jours 
de la révolution, entre les démocraties panrusse et cosaque, furent 
bientôt définitivement rompues. Le « socialisme cosaque » n'avait 
rien de commun avec la pure doctrine des idéologues : il ne sortait 
pas de son cadre corporatif, il s'isolait dans ses intérêts de classe. 
Mais la cause de cette rupture ne fut pas seulement la question 
de l'autonomie locale, ce fut surtout le problème agraire : tandis 
que les Soviets voulaient partager les terres selon un système 
égalitaire, sans avantager les Cosaques, ceux-ci défendaient à 
outrance leurs droits de propriété et de gestion sur toutes les terres 
cosaques, alléguant l'histoire et les services qu'ils avaient rendus 
jadis en conquérant ,en protégeant, en colonisant les anciennes 
marches de la Russie. 

On n'arriva pas à établir une administration territoriale unique : 
les luttes intestines commencèrent. 

Une atmosphère de haine entre les Cosaques et les paysans 
immigrés pesait sur le pays. Au cours de la guerre civile, dont la 
violence croissait d'heure en heure, on vit se perpétrer des crimes 
monstrueux : quand le pouvoir passait de mains en mains, les 
vaincus étaient décimés. Dans les grands territoires cosaques, l'une 
ou l'autre moitié de la population était résolument mise à l'écart, 
dans l'organisation et l'administration du pays (1). A côté de ce 
phénomène il s'en produisit un autre : le mouvement séparatiste, 
la sécession des Cosaques. 

Ceux-ci avaient toutes sortes de raisons pour croire que la 
démocratie révolutionnaire était portée à léser leurs intérêts et, 
surtout, dans la question agraire, qui les touchait au vif. D'autre 
part, l'opinion du Gouvernement provisoire à ce sujet était des 
plus équivoques — il se trouvait, d'ailleurs, de toute évidence, 
à la veille de sa chute. L'avenir était indécis. C'est pourquoi, tout 
en suivant la tendance générale et légitime à la décentralisation, 
les Cosaques, toujours, au cours des siècles, épris de Liberté, mirent 
tout leur zèle à se donner l'indépendance la plus large possible : 
l'Assemblée Constituante ne pourrait plus que s'incliner devant le 
fait accompli ; leurs hommes politiques déclaraient tout franche- 
ment : « On aura, au moins, de quoi rabattre. » Peu à peu le désir 
de s'administrer librement évolua, s'élargit : on passa de l'auto- 
nomie à la fédération, à la confédération. A tout cela s'ajoutèrent 
les vanités, les amours-propres locaux, les intérêts particuliers : 
on en vint à rejeter de parti-pris tout ce qui aurait pu fortifier le 
gouvernement central. On s'affaiblissait les uns les autres et la 



(1) Dans les territoires principaux (Don et Koubagne), les Cosaques 
formaient la moitié de la population environ. 



— 240 — 

guerre civile s'éternisait (1). De toutes ces circonstances sortit 
le projet de créer une armée cosaque indépendante. Les troupes de 
Koubagne furent les premières à le concevoir. A ce moment donné, 
Kalédine y fit opposition, d'accord avec ceux des hommes du Don 
qui se montraient partisans d'une politique moins séparatiste. 

Tout ce qui vient d'être exposé a particulièrement trait à trois 
groupes cosaques (Don, Koubagne et Térek) comprenant les 60 % 
de la totalité des Cosaques. Leurs caractéristiques générales sont 
aussi celles des autres territoires. 

A mesure que la composition du ministère se modifiait et que 
son autorité diminuait, les sentiments des Cosaques à l'égard du 
Gouvernement Provisoire se transformèrent. On en trouve l'expres- 
sion dans les motions et dans les proclamations du Conseil de 
la ligue de toutes troupes, celles des atamans, des « cercles » et 
des gouvernements cosaques. Jusqu'au mois de juillet les votes 
sont unanimes : les Cosaques se soumettent au gouvernement et se 
déclarent prêts à le soutenir. Plus tard, tout en reconnaissant jus- 
qu'au bout le pouvoir central, ils manifestent une vive opposition 
quand il s'agit d'organiser leur administration, leur système agraire. 
Us ne veulent plus que leurs troupes servent à réprimer les révoltes 
militaires, à étouffer les troubles et les émeutes. 

En octobre le «conseil» de Koubagne s'érige en Constituante et 
promulgue la constitution du territoire de Koubagne. Il faut signaler 
de quel ton l'on parle : « Quand le Gouvernement Provisoire guérira- 
t-il de cette maladie (le bolchevisme) ? Quand prendra-t-il les 
mesures indispensables pour faire cesser tous ces désordres ? » 

Le Gouvernement Provisoire, à bout d'autorité, sans moyens 
d'agir, cédait sur tous les points et s'efforçait de s'entendre avec 
les gouvernements cosaques. 

Et voici des faits particulièrement intéressants : à la fin d'oc- 
tobre toutes les communications étaient coupées, le Don manquait 
de renseignements précis au sujet des événements de Petrograd 
et de Moscou. On ignorait les destinées du Gouvernement Provi- 
soire, mais on supposait que certains ministres continuaient à 
gouverner, quelque part. Les chefs cosaques, représentant les 
troupes alUées du Sud-Est (2), cherchèrent à atteindre ce reste de 
gouvernement. Ils s'offraient à le défendre contre les bolcheviks. 
Mais ils faisaient leurs conditions, d'ordre économique : on leur 
prêterait un demi-milliard de roubles, sans intérêts, l'Etat prendrait 
à sa charge l'entretien des régiments cosaques en dehors du terri- 
toire de la ligue, on créerait une caisse de retraite et un fonds 
destiné à indemniser les victimes et leurs parents, on abandonnerait 
aux Cosaques tout le butin (?) que leur procurerait la guerre civile. 



(1) Je reviendrai en détail sur tous ces faits. 

(2) Celles du Don, de Koubagne, de Térek, d'Astrakhan et les monta- 
gnards du Caucase septentrional. Voir la suite. 



— 241 — 

Pourichkévitch poursuivit longuement le projet de transférer 
dans le Don la Douma d'Empire qui y aurait fait contrepoids au 
gouvernement provisoire. Au cas où celui-ci eût été renversé, la 
source légale du pouvoir se serait retrouvée intacte, IMais Kalédine 
n'entra jamais dans ces vues. 

Ce qui prouve clairement l'idée qu'on se faisait des Cosaques 
dans les groupes les plus divers, c'est l'attraction que le Don ne cessa 
d'exercer : en hiver 1917 on y vit arriver Rodzianko, Milioukov, 
le général Alexéiev, les prisonniers de Bykhov, Savinkov et même 
Kérensky qui, vers le 20 novembre 1917, sollicita, à Novotcher- 
kassk, une entrevue avec le générai Kalédine. Celui-ci refusa de le 
recevoir. Quant à Pourichkévitch, s'il ne vint pas, c'est que les 
bolcheviks l'avaient arrêté à Petrograd. 

Et soudain l'on comprit qu'on s'était lourdement trompé : 
les Cosaques, à l'époque, n'étaient plus capables d'agir î 

Quand les désordres ensanglantaient leurs territoires, les 
atamans avaient, à plusieurs reprises, demandé l'autorisation de 
retirer du front une partie au moins de leurs divisions. On attendait 
ces troupes avec une extrême impatience, on fondait sur elles des 
espérances iUimitées. En octobre, on pensa toucher au but : les 
divisions cosaques se dirigeaient vers leur pays. Elles eurent à 
surmonter cent obstacles : à chaque station le Vikgel (1) ou les 
Soviets locaux refusaient de leur laisser continuer leur voyage ; 
on les insultait, on les désarmait — et pourtant, après avoir mis 
en jeu, selon l'occurrence, la prière, la ruse ou la menace, elles 
rallièrent enfin leur territoire. 

Mais il était tout à fait impossible de soustraire les troupes 
cosaques au fléau qui s'était abattu sur l'armée. Elles avaient subi 
les mêmes influences, extérieures et psychologiques, qui les avaient 
désorganisées tout pareillement — moins radicalement peut-être. 
A deux reprises, on essaya de les faire marcher sur Petrograd sous 
Krimov (2), puis sous Krassnov (3). L'entreprise échoua ; et cela 
contribua à embrouiller davantage encore les idées très confuses 
qu'elles concevaient, au sujet de la situation politique. 

Le retour des troupes cosaques dans leur pays y causa une amère 
désillusion. Ceux du Don, de Koubagne et du Térek(4) tout au moins, 
rapportèrent du front le bolchevisme intégral, dégagé, cela s'en- 
tend, de toute théorie, mais accompagné de tous les phénomènes 
de désorganisation que nous connaissons déjà. Cette désorgani- 
sation se produisit par degrés, elle ne fut complète que plus tard, 



(1) Comité exécutif panrusse des cheminots. 

(2) 3*" corps de cavalerie pendant la marche de Korniiov sur Petrograd 
contre Kérensky. 

(3) 3' corps de cavalerie aux ordres de Kérensky contre les bolcheviks. 

(4) Les troupes de l'Oural ont ignoré le bolchevisme jusqu'à leur anéan- 
tissement tragique, fin 1919. 

16 / 



— 242 — 

mais dès le début elle se manifesta par la rébellion contre les 
« vieux », par la négation de toute autorité, par les violences, par 
la chasse aux officiers qu'on livrait aux bolcheviks et surtout par 
le refus absolu de prendre les armes contre le Gouvernement des 
Soviets qui avait promis — fallacieusement — de maintenir l'inté- 
grité des droits et des us et coutumes cosaques. Le bolchevisme 
d'une part, les us et coutumes cosaques de l'autre ! Voilà une de 
ces contradictions bizarres qui déchiraient la Russie, prise du 
sombre vertige où sombra la hberté si ardemment désirée. 

Ainsi commença dans la vie des Cosaques et dans leurs familles 
une véritable tragédie. Un mur infranchissable s'était élevé entre 
les « vieux » et « ceux du front ». La paix intérieure s'effondrait. 
Les fils se dressaient contre les pères. 




Le soviet des soldats salue le général Broussilov. 




Réception du général Broussilov au G. Q. G. 



CHAPITRE XXV 
Les unités nationales. 

L'ancienne armée russe a presque toujours ignoré le problème 
des nationalités. Pour les soldats représentant les éléments hétéro- 
gènes de la population, le service était bien un peu plus dur que 
pour les autres, parce qu'ils ignoraient ou connaissaient mal la 
langue russe parlée par les instructeurs. Il y eut fréquemment, 
à cause de ces difficultés de l'instruction militaire, des frottements 
désagréables, déterminés peut-être par la grossièreté et par l'igno- 
rance, mais jamais par l'intolérance nationaliste. Cela rendait 
pénible la situation des soldats d'autres races ; et cela d'autant 
plus que le mode de recrutement qui amalgamait tous les éléments 
hétérogènes, détachait le plus souvent les jeunes hommes de leur 
pays natal. Le recrutement territorial était jugé peu praticable 
par les spécialistes ; les hommes politiques l'estimaient dangereux. 
La question petite-russienne n'existait simplement pas. En dehors 
des heures d'instruction, les Petits-Russiens parlaient leur langue, 
chantaient leurs mélodies, interprétaient leur musique, sans que 
personne y trouvât rien d'étranger : c'était russe, c'était national, 
c'était un des visages de la patrie. A l'armée, toutes les races, 
excepté les Israélites, s'assimilaient assez rapidement — sans 
qu'on y cultivât le chauvinisme nationaliste, sans qu'on y prati- 
quât la russification forcée. 

Chez les officiers, les particularités ethniques s'effaçaient plus 
complètement encore. On y jugeait les hommes sur leurs compé- 
tences professionnelles, sur leurs aptitudes mihtaires, sur leurs qua- 
lités personnelles — leur nationalité passait à l'arrière-plan, on 
ne s'en souciait même pas. Personnellement, pendant mes vingt- 
cinq ans de service avant la révolution, je n'ai jamais, dans mes 
rapports avec mes inférieurs, avec mes chefs, avec mes cama- 
rades, attaché la moinde importance à cette question. Et c'était 
purement instinctif — il n'y avait là ni théories, ni convictions. 
Les problèmes nationaux, soulevés en dehors de V armée par les 
hommes politiques pouvaient passionner les officiers ; on y trouvait 
maintes solutions, parfois radicales, intransigeantes — cependant 
on ne les appliquait jamais à l'armée. 

La condition des soldats israéhtes était quelque peu différente. 
J'y reviendrai. Dans l'ancienne armée, la question juive, on peut 
l'affirmer, n'était pas affaire de pohtique : elle intéressait plutôt 



— 244 — 

les coutumes, les mœurs. II existait incontestablement à l'armée, 
une certaine tendance à opprimer les Juifs. Mais ce n'était pas par 
système, sur un mot d'ordre d'en haut : cette tendance se mani- 
festait spontanément chez le soldat, née de causes complexes, 
sans rapport avec la vie et les mœurs militaires ni avec les relations 
habituelles entre soldats. 

En tout cas, la guerre renversa toutes les barrières, et la révo- 
lution supprima, par voie législative, toutes les restrictions con- 
fessionnelles et ethniques. 

Quand le pouvoir commença à fléchir, les provinces limitrophes 
manifestèrent un incoercible élan c( centrifuge » : on aspirait à 
nationaliser l'armée, c'est-à-dire à la démembrer. Ces aspi- 
rations, du reste, n'avaient pas leur source dans la conscience 
populaire, à cette époque du moins, elles étaient tout artificielles. 
(Je ne parle pas des organisations polonaises.) Ce qui justifiait alors 
cette nationahsation de l'armée, c'était l'ardent désir qu'éprou- 
vaient les chefs de groupements nouveaux, issus de la conjoncture 
politique, d'appuyer solidement leurs revendications. C'était aussi, 
d'autre part, le sentiment de la conservation : les soldats virent, 
dans ces formations militaires que l'on créait et qui subsisteraient 
longtemps, un bon motif pour quitter la ligne du feu, tempo- 
rairement ou pour toujours. On vit se réunir d'interminables 
congrès « nationaux » de soldats — sans l'autorisation du gouver- 
nement ou du haut commandement. Tous les idiomes se firent 
entendre : les Lithuaniens, les Esthoniens, les Géorgiens, les Blancs- 
Russiens, les Petits-Russiens, les Musulmans brûlaient d'exercer 
a le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes » qu'on avait pro- 
clamé. Leurs revendications allaient de l'autonomie nationale à 
l'indépendance absolue. Ils exigeaient la création immédiate de 
troupes détachées. En définitive, les résultats les plus importants — 
et les plus préjudiciables à la cohésion de l'armée — furent atteints 
par les Ukrainiens, par les Polonais et, partiellement, par les Trans- 
caucasiens. On put couper court aux autres entreprises de ce 
genre. En octobre 1917, quand l'armée russe vivait ses dernières 
heures, le général Cherbatchov tenta, pour sauver le front roumain, 
de répartir ses hommes entre les diverses nationahtés : cette expé- 
rience, faite sur une grande échelle, échoua complètement. Une 
seule race, je dois l'ajouter, ne réclama jamais la « hbre disposition 
d'elle-même » touchant le service militaire — c'est la nation juive. 
Et chaque fois que quelqu'un proposa, pour apaiser les doléances 
des Israéhtes, de créer des régiments spécialement juifs, les miUeux 
visés, soutenus par les groupes de gauche, firent entendre des pro- 
testations enflammées et crièrent à la provocation. 

Le gouvernement s'opposa très nettement au démembrement de 
l'armée et à son fractionnement par nationahtés. Kérensky expose 
sa manière de voir dans une lettre adressée au congrès polonais 
(le le' juin 1917) : « L'émancipation de la Russie et de la Pologne, 



-- 245 — 

cet admirable, cet héroïque mouvement libérateur, ne peut s'accom- 
plir qu'à une condition : l'armée russe doit conserver toute sa 
force, il ne faut en compromettre l'unité par aucun changement 
organique. En détacher des troupes suivant le principe ethnique, 
ce serait, à cette minute particulièrement grave, mettre son corps 
en pièces, anéantir sa puissance ; ce serait conduire à leur ruine 
aussi bien la révolution que la liberté de la Russie, de la Pologne 
et des autres nationalités qui peuplent notre patrie. » 

Quant aux chefs militaires, ils jugeaient ce problème de la 
nationalisation de deux laçons différentes. Le plus grand nombre 
condamnait formellement toute innovation de ce genre. Quelques- 
uns, cependant, espéraient que les nouveaux régiments, marchant 
sous leurs drapeaux nationaux, commenceraient par rompre toute 
attache avec le Soviet des députés ouvriers et soldats, et sauraient, 
dans la suite, éviter les erreurs et les folies de la démocratisation. 
Ils formeraient un noyau politiquement sain et contribueraient à 
consolider le front et à reconstituer l'armée. Le général Alexéiev, 
ennemi déclaré de toutes ces tentatives, n'encouragea jamais que les 
nouvelles organisations militaires des Polonais et des Tchéco- 
slovaques. Le général Broussilov prit l'initiative d'autoriser la 
formation du premier régiment ukrainien. Il demanda ensuite au 
généralissime de ne pas annuler cette décision, afin de ne pas ébran- 
ler son autorité (1) ». On conserva le régiment. Le général Roussky 
autorisa, lui aussi, l'organisation de troupes esthoniennes (2). Et 
il y en eut d'autres. Les mêmes raisons qui avaient amené certains 
chefs à soutenir ces régiments d'un nouveau genre, furent jugées 
à un tout autre point de vue par la démocratie révolutionnaire 
russe : par la voix des Soviets et des comités mihtaires, elle fut 
unanime à condamner la nationalisation de l'arn^ée. Ce fut, un 
peu partout, un déluge de motions intransigeantes et de résolu- 
tions autoritaires. En particuher, le Soviet des députés ouvriers 
et soldats de Kiev, au miUeu du mois d'avril, réprouva, avec une 
énergie indignée, la création de troupes uki'ainiennes : les soldats 
incorporés dans ces troupes n'étaient que des déserteurs et des 
embusqués. A une majorité de 264 voix contre 4, le Soviet exigea 
la suppression des régiments ukrainiens. La gauche socialiste polo- 
naise — le fait est curieux — s'érigea, elle aussi, en adversaire de la 
nationalisation : elle se retira du congrès militaire polonais, en juin, 
sitôt après qu'on eût voté la création de troupes nationales. 

Le gouvernement abandonna bientôt l'attitude ferme qu'il 
avait tout d'abord adoptée contre la nationalisation. L'acte du 
2 juillet qui accorde à l'Ukraine son autonomie, donne en même 



(1) Le général Alexéiev ordonna la refonte immédiate de ces troupes. 
Kérensky permit qu'elles fussent maintenues. 

(2) Qui furent disloquées. 



— 246 — 

temps la solution du problème militaire : « Le gouvernement est dis- 
posé, comme par le passé, à concourir à l'union toujours plus étroite 
des Ukrainiens au sein même de l'armée. Il est prêt à favoriser le 
recrutement de troupes uniquement ukrainiennes, autant que 
cette innovation n'ébranlera pas la force combattive du pays. 
On pourra confier l'exécution de ce programme à des soldats 
ukrainiens que le « conseil » (Rada) central déléguera au Minis- 
tère de la Guerre, à l'état-major et au Grand Quartier Général». 

Les grandes « migrations des peuples » avaient commencé. 

Des agents de l'Ukraine, répandus par tout le front, organi- 
sèrent des unions ukrainiennes et des comités : on prenait des déci- 
sions, on votait des motions exigeant le transfert des soldats 
d'Ukraine dans leurs régiments nationaux. On refusait d'aller aux 
tranchées, sous prétexte que « l'Ukraine était étouffée », etc. En 
octobre, le comité ukrainien du front occidental est prêt à employer 
la force contre le gouvernement qu'il veut contraindre à conclure 
immédiatement la paix. 

Pétlioura (1) affirmait avoir à sa disposition 50.000 soldats 
ukrainiens. Le colonel Obéroutchev (2), commandant les troupes 
de la région militaire de Kiev, déclare ce qui suit : « Au moment 
oti l'on tentait des efforts héroïques pour repousser l'ennemi 
(offensive de juin), je n'ai pu envoyer aucun soldat sur le front. 
Dès que j'avais adressé l'ordre de faire partir une ou deux com- 
pagnies de marche à quelque dépôt — dont la vie n'avait jusqu'alors 
jamais été troublée et où l'on n'avait jamais parlé d'« ukrainisa- 
tion » auparavant — un meeting se réunissait, on déployait le 
drapeau ukrainien jaune et bleu et l'on répétait : 

— Nous marcherons sous notre étendard national. — Mais on 
ne bougeait pas. Des semaines, des mois s'écoulaient, et les compa- 
gnies ne se mettaient en marche ni sous le drapeau rouge, ni sous 
le drapeau jaune et bleu. 

Était-il possible de lutter contre ces embusqués éhontés ? 
Obéroutchev répond lui-même à cette question — et sa réponse 
est frappante : on y retrouve bien le rigorisme abstrait des hommes 
de parti. 

« Pour faire exécuter mes ordres, j'aurais pu, c'est bien évident,, 
employer la force : cette force, j'en disposais. Mais si j'avais réprimé 
par la violence une rébellion couverte par le drapeau ukrainien, 
on ne m'aurait aucunement approuvé pour avoir sévi contre des 
manifestations anarchistes, on m'aurait reproché d'avoir lutté 
contre la liberté nationale, contre le droit des peuples à disposer 
d'eux-mêmes. Quant à moi, socialiste-révolutionnaire, je ne pou- 



Ci) Président du Comité militaire ukrainien. 

(2) Socialiste-révolutionnaire, émigré, joua un rôle très actif dans son 
parti. Il fut nommé à son poste par Kérensky, sur la proposition du Soviet 
des députés s-Dldats de Kiev. 



— 247 — 

vais m'exposer à encourir pareil reproche, surtout dans cette 
Ukraine à laquelle j'ai toujours été très attaché. Je décidai de 
démissionner. » 

Et il démissionna. A la vérité, il attendit jusqu'au mois 
d'octobre, jusqu'à la veille du coup d'État bolcheviste : cinq mois 
environ, il avait commandé les troupes de la plus importante 
des régions militaires, dans le voisinage du front. 

En exécution des ordres du gouvernement, le Grand Quartier 
Général désigna sur tous les fronts les divisions qui devaient être 
« ukrainisées » ; en outre, il choisit, sur le front Sud-Ouest, le 
34me corps, commandé par le général Skoropadsky. Ces troupes 
se trouvaient, ordinairement, en réserve à l'arrière : on y vit arriver, 
à la débandade, des soldats partis de tous les points de la zone des 
armées. Certains optimistes avaient espéré que la nationalisation 
créerait des « régiments sûrs » — ils furent détrompés aussi rapi- 
dement que furent rassurés les groupes de gauche qui avaient 
redouté l'esprit contre-révolutionnaire des nouvelles formations. 
Les troupes ukrainiennes, tout comme les autres, furent rongées 
par le virus de la désorganisation. 

Cependant dans plusieurs régiments glorieux, qui s'étaient 
illustrés au cours de mainte bataille et qu'on venait d'« ukrainiser », 
les officiers et les vétérans soulïraient profondément de cette 
transformation : ils sentaient venir la fin de l'armée (1). En août, 
tandis que je commandais le front Sud-Ouest, de mauvaises nou- 
velles m'arrivèrent du 34"^^ corps. L'esprit d'indisciphne, me 
disait-on, y prenait le dessus. PétUouri, secrétaire général d'Ukraine, 
y envoyait tantôt des ordres, tantôt des recrues. Le com- 
missaire de Pétlioura siégeait à l'état -major du corps, dans un 
local que surmontait l'étendard jaune et bleu. Les anciens officiers 
et sous-offîciers russes qu'on avait conservés dans ces régiments 
où l'on manquait de cadres ukrainiens, étaient exposés aux inso- 
lences des sous-lieutenants souvent illettrés et des grossiers soldats 
« nationaux » qui étaient devenus leurs supérieurs. Sur les troupes 
pesait une atmosphère de haine et de défiance réciproque. 

Je mandai le général Skoropadsky et lui enjoignis de modérer 
l'allure par trop précipitée de 1' « ukrainisation ». Je lui demandai, 
en outre, de rétablir les officiers dans leurs droits ou de les auto- 
riser à quitter le corps. Le futur hetman me déclara que ses actes 
étaient mal interprétés — probablement à cause du passé de sa 
famille (2). Il ajouta qu'il était très profondément et très sincè- 
rement russe ; officier de la garde, il était complètement étranger 
à la sécession ukrainienne. Il se bornait à remplir lès fonctions que 



(1) Entre autres, on « ukrainisa » la 4^ division de tirailleurs, que j'ai 
commandée autrefois. 

(2) L'hetman d'Ukraine Skoropadsky fut un de ses ancêtres. 



— 248 — 

le gouvernement lui avait attribuées, et qui, du reste, lui déplai- 
saient... Mais, immédiatement après notre conversation, Skoro- 
padsky se rendit au Grand Quartier Général, d'où partit, à l'adresse 
de mon état-major, l'ordre de travailler à 1' « ukrainisation » rapide 
du 3i^^ corps. 

Quant aux nouveaux régiments polonais, le problème se 
présentait un peu autrement. Le Gouvernement Provisoire ayant 
proclamé l'indépendance de la Pologne, tout de suite les Polonais 
s'estimèrent « étrangers )>. De fait, des formations militaires polo- 
naises existaient depuis longtemps sur le front Sud-Ouest. Il est 
vrai qu'elles étaient en pleine désorganisation (à l'exception des 
uhlans). Le gouvernement qui avait accordé son autorisation aux 
Ukrainiens, ne pouvait la refuser aux Polonais. Enfui les puissances 
centrales s'étant décidées à octroyer à la Pologne une apparence 
d'indépendance, grâce aux bons offices de l'intendance, envisa- 
geaient aussi la création d'une armée polonaise... ce projet échoua, 
du reste. L'Amérique, à son tour, avait formé des régiments polo- 
nais, en territoire français. 

■ En juillet 1917, le Grand Quartier Général chargea le front 
Sud-Ouest, où je commandais en chef, de créer un corps polonais. 
Je mis à la tête du nouveau corps le général Dovbor-Moussnitsky (1), 
qui commande aujourd'hui l'armée polonaise de Posnanie. Officier 
énergique, résolu, il avait lutté sans tergiverser contre la désorga- 
nisation des troupes russes et le bolchevisme qui s'y développait. En 
peu de temps, il forma des régiments qui n'étaient peut-être pas 
absolument sûrs, mais qui se distinguaient de l'armée russe par leur 
discipline et par leur bon ordre. Et c'était bien l'ancienne disci- 
pline, supprimée par la révolution — sans meetings, sans com- 
missaires ni comités. Aussi ces régiments furent tout autrement 
considérés par l'armée, tout hostile qu'elle fût, en principe, à la 
nationalisation. Après la dissolution des formations révoltées, le 
nouveau corps s'enrichit de leur matériel. Grâce aux bons offices 
de l'Intendance, il fut pourvu de munitions en abondance. Offi- 
ciellement, les effectifs du corps polonais se recrutaient de la 
manière suivante : pour les officiers, par voie de mutation, sur 
leur demande ; quant aux simples soldats, c'étaient des engagés 
volontaires ou des hommes de la réserve. Mais en réalité, là aussi 
on vit se produire la même incoercible débâcle ! les soldats polonais 
fuyaient le front pour les mêmes raisons que les Russes — et les 
rangs de l'armée s'éclaircissaient toujours davantage. 

Voilà pourquoi les régiments polonais ne nous furent d'aucune 
utilité. En juin déjà, au congrès des troupes polonaises, on acclama, 
à la presque unanimité, des discours fort clairs, où le but des nou- 
velles formations était nettement défini : « La guerre touche à sa 
fin, tout le monde le sait. Il nous faut une armée, non pas pour 



(1) Il avait auparavant commandé le 38*^ corps. 



— 249 — 

combattre, mais pour appuyer nos revendications. Nous devons 
posséder une force militaire, si nous voulons que la future conférence 
internationale de la paix discute avec nous ». 

En réalité, le corps n'alla pas au front (son organisation ne fut 
d'ailleurs point achevée). Il refusa de s'immiscer dans les affaires 
intérieures de la Russie (lutte contre le bolchevisme, dès octobre). 
Il se transforma bientôt en « armée étrangère » à la solde et aux 
ordres du haut commandement français. 

Mais, d'autre part, les espérances des nationalistes polonais 
ne se réalisèrent pas non plus. Tandis que se précipitait la débâcle 
générale, tandis que le front s'écroulait, au commencement de 
1918, après l'invasion des Allemands en Russie, le corps fut, en 
partie, fait prisonnier et désarmé ; en partie, il se dispersa. Les 
débris des troupes polonaises trouvèrent, dans la suite, un accueil 
hospitalier à l'Armée Volontaire. 

Personnellement je dois remercier, en passant, le premier corps 
polonais. C'est à quelques-uns de ses régiments, installés à Bykhovo, 
que nous avons dû, pour beaucoup, la vie du général Kornilofï et 
des autres généraux prisonniers, aux jours mémorables de septembre 
à novembre. 
.••. ^ ....•.....••• 

Des forces « centrifuges » avaient bouleversé le pays et l'armée. 
A l'intolérance qui régnait entre les classes, entre les partis, vinrent 
s'ajouter les haines de races. Celles-ci s'expliquaient en partie par 
les circonstances historiques et par les relations qui s'étaient établies, 
au cours des siècles, entre les diverses peuplades habitant la Russie 
et le gouvernement impérial. Mais, d'autre part, elles étaient 
dénuées de toute base solide, de tout fondement raisonnable, 
déterminées qu'elles étaient par des motifs qui n'avaient rien de 
commun avec une conception saine du sentiment national. Ces 
haines, jadis dissimulées ou réprimées, éclatèrent brutale- 
ment au moment précis où le pouvoir central entrait, déli- 
bérément et sans arrière-pensée, dans la voie de la décentra- 
lisation la plus large, au moment où les droits historiques des 
éléments composant l'État russe étaient hautement reconnus, 
au moment où les diverses races, où les diverses « cultures » allaient 
pouvoir disposer librement d'elles-mêmes. 



CHAPITRE XXVI 

L'administration au mois de mai et au commencement de juin. La démis- 
sion de Goutchkov et du généra! Alexéev. Je quitte le Grand Quartier 
Général. L'administration de Kérensky et du général Broussilov. 



Goutchkov, ministre de la guerre, démissionna le l^r mai. Il a 
dit dans quel esprit il avait tenté de réaliser la « démocratisation » 
de l'armée : « Nous voulions endiguer et organiser cet élan d'initia- 
tive, d'indépendance et de liberté qui entraînait tout le monde. 
Mais il y a une limite qu'on ne peut franchir : si nous l'avions 
dépassée, c'était l'écroulement de ce vivant, de ce puissant orga- 
nisme qu'est l'armée. » Incontestablement la limite avait été 
franchie bien avant le l^r mai. 

Je n'ai pas l'intention d'étudier la personnalité de Goutchkov, 
dont je ne mets pas en doute l'ardent patriotisme. Je ne veux parler 
que de ses méthodes. Administrer l'armée au début de la révolution 
— - voilà une charge qui voulait de robustes épaules. En tout cas, 
le ministère Goutchkov n'était nullement qualifié pour diriger 
de fait la vie de l'armée. Ce ministère ne fut point, pour l'armée, 
un guide ; obéissant au « pouvoir parallèle », il cédait aux impulsions 
d'en bas, et, tout en essayant une faible résistance, il se laissait 
mener par V armée, qu'il aurait dû conduire. Il atteignait rapidement 
cette limite au delà de laquelle c'est l'écroulement définitif. 

« Sauver l'armée de la ruine qui la menaçait sous l'influence des 
socialistes et surtout sous la pression exercée par le Soviet des 
députés ouvriers et soldats, forteresse du socialisme ; gagner du 
temps ; laisser l'abcès se résorber ; fortifier de toutes manières les 
éléments sains — voilà quel fut mon programme, » lit-on dans une 
lettre de Goutchov à Kornilov, datée de juin 1917. Et il avait 
raison, indubitablement. Mais sut-il endiguer efficacement le 
flot des forces destructives ? Voilà toute la question. L'armée, en 
tout cas, n'eut pas le sentiment d'être protégée. Les officiers 
lisaient les ordres du jour de Goutchov qui sapaient à la base les 
principes du service et les mœurs militaires. Il est possible que ces 
ordres du jour fussent la conséquence d'un terrible drame, d'une 
lutte pénible... et d'une défaite politique. Les officiers n'en savaient 
rien et n'en voulaient rien savoir. Leur ignorance en ces matières 
était si complète qu'aujourd'hui même, au bout de quatre ans, 



— 251 — 

beaucoup d'entre eux imputent à Goutchov la paternité du fameux 
<i ordre du jour n^ 1 ». Quoi qu'il en fût, les officiers avaient la 
conviction qu'on les trompait, qu'on les abandonnait. Et ils attri- 
buaient les difficultés où ils se débattaient aux réformes du Ministre 
de la Guerre. Ils nourrissaient à son égard des sentiments d'aver- 
sion que renforçaient sans cesse les mécontents : généraux mis à 
la retraite par* centaines, ultra-monarchistes qui ne pouvaient 
pardonner à Goutchov son rôle présumé dans la préparation du 
coup d'État ni son voyage à Pskov (1). 

Donc, si la démission du ministre s'expliquait, d'une part, 
par « les conditions très difficiles où devait s'exercer le pouvoir 
exécutif et, en particuUer, le pouvoir du Ministre de la Guerre 
et de la marine dans ses rapports avec l'armée et la marine (2) » — 
elle s'exphquait aussi par l'absence de toute coopération venant 
des ofTiciers et des soldats. 

Dans un décret spécial, le gouvernement provisoire condamna 
les gestes de Goutchkov « refusant toute responsabihté dans les des- 
tinées de la Russie», et nomma Kérensky ministre de la guerre et de 
la marine. Je ne sais comment, au début, l'armée accepta cette nomi- 
nation, — au Grand Quartier Général, on était sans préventions. 
Kérensky ignorait tout de l'art mihtaire et de la vie miUtaire, 
mais il pouvait être bien entouré. Pour comprendre que ce qui se 
passait à l'armée était pure foUe, il ne fallait aucunement être au 
courant des choses mihtaires. Goutchkov représentait la bourgeoisie, 
les groupes de droite : il n'avait aucun crédit. Peut-être le nouveau 
ministre sociahste, enfant gâté de la démocratie, réussirait-il à 
dissiper l'épais brouillard où sombrait la conscience des soldats. 
Néanmoins il fallait une énorme somme de hardiesse et de confiance 
en soi pour entreprendre pareille tâche : Kérensky a plus d'une fois, 
devant des auditoires de soldats, mis en lumière son attitude : 
« Tandis que beaucoup d'hommes du métier, versés dans l'art 
militaire depuis des années, refusaient le poste de Ministre de 
la Guerre, moi, simple civil, je l'ai accepté ». Personne, reniar- 
quons-le en passant, n'a jamais entendu dire que le poste eût été, 
en mai, offert à quelque général... D'autre part, ce que dit Kérensky 
de la science et de l'expérience est vraiment curieux : on dirait 
que la démocratie révolutionnaire exige de ses élus science et 
expérience — ces « préjugés » : on dirait que Kérensky a la moindre 
compétence en matière mihtaire. 

Aux premiers actes du nouveau ministre, nos espérances s'éva- 
nouirent : il appela à collaborer avec lui des opportunistes pires 
que leurs prédécesseurs, ignorant l'administration des armées et 



(1) C'est lui qui conseilla à l'empereur Nicolas II d'abdiquer. 

(2) Lettre officielle de Goutchkov au président du gouvernement provi- 
soire. 



— 252 — 

la stratégie (1) ; il s'entoura d'anciens conspirateurs qui avaient, 
peut-être, bien mérité de la révolution, mais qui ne compre- 
naient goutte aux besoins de l'armée ; bref, il créa au Ministère 
de la Guerre un esprit de parti incompatible avec l'activité militaire. 
Peu de jours après sa nomination, Kérensky promulgua la 
déclaration des droits du soldat, qui détermina nettement la direc- 
tion qu'il pensait suivre. 

Le 11 mai, le ministre, se rendant au front, s'arrêta à Mohilev. 
Une circonstance nous frappa : il avait été annoncé que son train 
passerait à cinq heures du matin. Seul, le chef de l' état-major 
fut mandé dans son wagon. On aurait pu croire que le ministre 
évitait une entrevue avec le générahssime. Il ne me dit que 
peu de mots, et touchant des questions secondaires : la répres- 
sion de certains troubles qui s'étaient déclarés dans une gare 
assez importante, etc. Quant aux graves problèmes des des- 
tinées de l'armée et de l'offensive prochaine, quant à la nécessité 
impérieuse de mettre d'accord le gouvernement central et le haut 
commandement, dont les divergences d'opinions se faisaient sentir 
trop vivement, tout cela semblait intéresser fort peu le ministre. 
D'ailleurs Kérensky ghssa, dans la conversation, quelques phrases 
au sujet des généraux Gourko et Dragomirov qui comman- 
daient les fronts et qu'il ne trouvait pas à la liauteur de leurs 
fonctions. Je me hâtai de protester. C'étaient là de graves 
symptômes : au Grand Quartier Général il en résulta une ten- 
sion nerveuse. 

Arrivé sur le front Sud-Ouest, Kérensky commença sa fameuse 
campagne de discours, dont le but était de pousser l'armée à 
l'héroïsme. Son éloquence hypnotisait les foules et 1' « autosugges- 
tionnait». Broussilov déclarait dans ses rapports au Grand Quartier 
Général que les troupes accueillaient partout le ministre avec un 
enthousiasme indicible. Kérensky parlait : il parlait avec un pathé- 
tique extraordinaire, une exaltation constante, il épuisait le ré- 
pertoire des images « révolutionnaires » enflammées, il avait souvent 
l'écume aux lèvres : partout il moissonnait les applaudissements 
de la multitude en déhre. Pourtant la plèbe lui montrait, parfois, 
la face de la bête humaine : alors les paroles lui restaient dans la 
gorge et son cœur se serrait ; ces minutes-là auraient dû l'avertir... 
mais de nouvelles frénésies lui faisaient oubher son angoisse. Et 
Kérensky communiquait au Gouvernement Provisoire « que la 
vague d'enthousiasme dans l'armée allait croissant », et que « l'on 
constatait une évolution manifeste vers la discipline et la réor- 
ganisation ». A Odessa, il donna, sans réserve, carrière à son lyrisme 
oratoire : « Je retrouve ici l'élan qui a soulevé toute la nation, 



(1) Les colonels Baranovsky, Yakoubovitch, prince Toumanov et, plus 
tard, Verkhovsky. 




Kerenskj- à un meeting de soldats. 




Kerenskv à un meeting de soldats. 



— 253 — 

c'est le même transport formidable ; le monde ne vit de tels 
instants qu'une fois au cours de plusieurs siècles... » 

Soyons justes. 

Kérensky exhortait l'armée à faire son devoir. Il parlait 
d'honneur, de disciphne, de soumission aux chefs. Il parlait 
de l'avance nécessaire et de la victoire. Il parlait selon le 
rite créé par les révolutions : en s'y conformant, son éloquence 
devait trouver le chemin des coeurs et des esprits du « peuple 
révolutionnaire ». Parfois, fort de son ascendant sur la foule, il lui 
jetait quelque phrase hardie, quelque parole frappante qui s'en- 
volait par le monde : ses fameux « esclaves en révolte», ou ses «ty- 
ranneaux révolutionnaires... » 

Vaines paroles 1 

Tandis que la Russie était en feu, il criait au fléau : « Eteins- 
toi 1 » au Ueu d'y répandre l'eau à pleins seaux. 

Les paroles ne pouvaient combattre les faits, les poèmes hé- 
roïques se substituer à l'austère prose de la vie. En remplaçant 
la Patrie par la Liberté et par la Révolution, on ne définissait pas 
plus clairement les buts de la guerre. On bafouait sans cesse 
la a disciphne d'autrefois » , les « généraux du tsar » ; on 
rappelait le knout, les coups de bâton, 1' « ancienne servitude du 
soldat » ou le « sang soi-disant versé inutilement » Tout cela 
ne faisait qu'élargir l'abîme entre les soldats et les officiers. 
La propagande passionnée en faveur de la « nouvelle discipline 
révolutionnaire, disciphne de fer, disciphne consciente «, c'est-à-dire 
fondée sur « la déclaration des droits du soldat x — disciphne de 
réunions publiques, d'agitation pohtique, ahohssant l'autorité 
des chefs — cette propagande ne pouvait se conciher avec les 
appels à la victoire. Kérensky se laissait impressionner par 
l'atmosphère d'enthousiasme qui l'enveloppait, atmosphère sur- 
chauffée, atmosphère artificietle de théâtre et de meeting ; il était 
entouré de camarades de parti, dressant autour de lui un mur 
infranchissable; au ministère, au cours de ses tournées, au 
miheu de ces auxihaires, des délégués ou des députés que lui 
adressaient les Soviets ou les comités, il voyait l'armée à travers 
les théories et les doctrines pohtiques. Il ne voulut ou ne sut jamais 
se tremper dans la réahté, étudier de près la vie de l'armée, ses 
tourments, ses souffrances, ses aspirations, ses fautes, connaître 
enfin la vérité, la matière vivante, les paroles sincères. Ces problèmes 
mesquins touchant les mœurs et la structure de l'armée — arides 
au premier coup d'œil mais passionnants à l'investigation — 
n'ont jamais fait le sujet de ses discours. On n'y trouvait que l'apo- 
logie de la révolution et la condamnation de quelques altérations, 
du reste causées par la révolution elle-même dans la conception 
de la défense nationale. 

La masse des soldats, avide de spectacles et de scènes senti- 
mentales, écoutait son chef et ses appels à l'abnégation — lui et 



— 254 — 

elle, ils s'enflammaient au « feu sacré », et le lendemain ils retrou- 
vaient leur tâche quotidienne : quant à lui, il poursuivait « la 
démocratisation de l'armée » — quant à elle, elle « approfondissait 
davantage les conquêtes de la révolution ». Et c'est probablement 
ainsi qu'aujourd'hui, au palais de l'art prolétarien, les séïdes du 
bourreau Dzerjinsky contemplent avec émotion le tableau des 
« souffrances du jeune Werther » avant d'aller, la nuit même, 
exercer leur métier de tortionnaires. 

En tout cas, les tournées de Kérensky firent grand bruit. A tel 
point que le feld-maréchal Hindenburg est convaincu, aujourd'hui 
encore, que le front Sud-Ouest, en juin 1917, avait été commandé 
par... Kérensky. Dans son livre : Aus meinem Leben, il raconte le 
remplacement par Kérensky de Broussilov « que les flots de sang 
russe versés par lui, en Galicie et en Macédoine (?) avaient balayé 
de son poste ». (Le feld-maréchal se trompe gravement touchant 
les divers théâtres de la guerre). Il parle aussi de l'offensive dirigée 
par Kérensky, de la défaite qu'il infligea aux Autrichiens à Sta- 
nislavov, etc. 

* 
* * 

Cependant, au Grand Quartier Général, la vie s'éteignait peu 
à peu. Les rouages administratifs tournaient comme par le passé : 
tout le monde était occupé, on prenait des décisions, on donnait 
des ordres. Mais l'âme s'était envolée. Tout ce travail n'était que 
pur formalisme : on savait bien que tous les projets, que tous les 
plans stratégiques se briseraient contre des imprévus que le Grand 
Quartier ne pouvait écarter. Naguère Pétrograd tenait fort peu 
de compte du Grand Quartier ; — maintenant on commençait 
à le traiter un peu en ennemi — et le ministère de la Guerre qui 
entreprenait un vaste travail de réorganisation passa outre tout 
simplement. Le général Alexéiev fut très affecté par cette atti- 
tude : d'autant plus qu'il était en proie aux accès d'un mal qui 
le torturait. Il supportait avec une patience peu commune les faits 
portant atteinte à son amour-propre personnel, le dédain de ses 
droits et de son pouvoir manifesté par l'autorité supérieure. Il 
mettait autant de patience ,de droiture, de sincérité — à recevoir 
les représentants de l'armée et des organisations politiques, qui 
abusaient de sa condescendance. Et il travaillait sans trêve, acharné 
à sauver, au moins, les débris de l'armée. Pour donner l'exemple 
de l'obéissance, il se soumettait, après avoir protesté. Son caractère 
n'avait ni la fermeté ni l'ascendant nécessaires pour forcer le 
Gouvernement Provisoire et les réformateurs civils à compter avec 
le commandement suprême — mais, d'autre part, il ne se renia 
jamais pour complaire au pouvoir et à la plèbe. 

Le 20 mai, à son retour du front Sud-Ouest, Kérensky passa 
quelques heures à Mohilev. Il était sous le charme de ses impressions; 



— 255 — 

il fit un éloge enthousiaste de Broussilovet déclara que l'armée 
manifestait d'excellentes dispositions : les relations entre soldats 
et officiers étaient parfaites. Au cours de la longue conversation 
qu'il eut avec le général Alexéev, il ne prononça pas un mot tou- 
chant les changements qu'il projetait, mais l'attitude un peu gênée 
de son entourage nous fit comprendre que tout était décidé. Je 
n'osai rapporter au généralissime les bruits qui couraient. Je pris 
cependant certaines mesures pour éviter au chef suprême les em- 
barras d'une situation fausse : je lui demandai de différer la tournée 
qu'il devait faire sur le front Ouest. 

Effectivement, dans la nuit du 21 au 22, une dépêche arriva, 
annonçant la révocation du général Alexéev : il était mis à la 
disposition du gouvernement provisoire et remplacé par le général 
Broussilov. Le généraUssime dormait : il fut réveillé par le général- 
quartier-maître Youséfovitch qui lui remit la dépêche. Le chef 
en fut profondément troublé : les larmes lui jaillirent des yeux. 
Que les anciens membres du gouvernement provisoire qui vivent 
encore me pardonnent la vulgarité de mon langage : je dois à la 
vérité de rapporter la phrase suivante que le général Alexéev 
laissa échapper, en causant avec moi : « Les âmes basses ! ils m'ont 
mis à la porte comme un laquais ! » 

C'est ainsi que quitta l'arène — pour un temps — un homme 
d'État de haute valeur, un chef militaire distingué. Faut-il inscrire 
au nombre de ses vertus ou à celui de ses défauts V irréprochable 
loyalisme qu'il mit dans ses rapports avec le gouvernement pro- 
visoire ? 

Le lendemain, au Soviet des députés ouvriers et soldats, M. Kérens- 
ky, interpellé sur le discours du générahssime au congrès des offi- 
ciers et sur les suites qu'il pensait y donner, déclara que le général 
Alexéev était révoqué, et « que, lui, Kérensky, étBit partisan des 
méthodes d'un ancien ministre de la guerre français : il faut que la 
disciphne du devoir (?) soit, avant tout, pratiquée par les chefs ». 
Là-dessus, le bolchevik Rosenfeld (Kamenev) exprima son entière 
satisfaction : la décision de Kérensky répondait aux désirs que le 
Soviet avait mainte fois manifestés . 

Voici l'ordre du jour où le général Alexéev fait ses adieux aux 
armées : 

« Trois ans ou presque j'ai suivi avec vous la voie douloureuse de 
l'armée russe. 

« J'ai vécu vos heures d'héroïsme avec une joie radieuse. J'ai 
souffert profondément aux jours de nos échecs. Mais j'ai toujours 
été soutenu par une foi ardente en la Divine Providence, dans les 
hautes destinées du peuple russe, dans la vaillance de notre soldat. 

« En ce moment où les bases de notre puissance miUtaire sont 
ébranlées, je conserve la même foi. Sans elle, pourquoi vivre ? 

« Je vous salue très bas, chers compagnons d'armes. Je salue 
tous ceux qui ont fait tout leur devoir, tous ceux dont le cœur vibre 



— 256 — 

au nom de la Patrie, tous ceux qui, dans ces jours troublés, ne 
veulent pas permettre que la vie soit déchirée, 

« Recevez donc les adieux d'un vieux soldat, votre ex-géné- 
ralissime. 

« Et gardez-moi un bon souvenir ! 

Général ALEXÉEV. » 

Avant notre séparation, mes relations avec le général Alexéev 
étaient devenues très cordiales ; au moment de partir, il me dit : 

« Toute cette organisation nouvelle s'écroulera bientôt sans 
aucun doute ; nous devrons nous remettre au travail. Consentirez- 
vous, Antoine Ivanovitch, à collaborer de nouveau avec moi ? » 

Je lui en donnai l'entière assurance. 

Depuis la nomination du général Broussilov, le Grand Quartier 
Général perdit définirivement toute personnalité, toute sa conduite 
fut modifiée. L'opportunisme de Broussilov, effréné autant qu'inex- 
plicable, son appétit de popularité révolutionnaire, privèrent le 
corps des officiers de l'appui moral que lui prêtait le Grand Quartier 
antérieur . 

Mohilev fit au nouveau généralissime un accueil singulièrement 
sec et froid. Au lieu des ovations enthousiastes auxquelles le « géné- 
ral révolutionnaire » était habitué, lui que la foule avait promené 
par les rues de Kamenetz - Podolsk, assis dans un fauteuil rouge — 
il trouva la gare déserte et une réception strictement ofTicielle. 
Visages fermés, discours conformes au protocole. Les premières 
démarches de Broussilov, épisodes sans importance, mais carac- 
téristiques, nous rendirent encore plus tristes. Tandis qu'il passait 
en revue sa garde d'honneur, composée de chevahers de Saint- 
Georges, il évita de saluer leur héroïque commandant, un brave 
couvert de blessures, le colonel Timanovsky et les autres officiers, 
mais il s'arrêta pour serrer longuement la main à deux des soldats. 
Ceux-ci furent tellement surpris et gênés d'être ainsi salués par 
leur chef, sur les rangs, qu'ils en laissèrent choir l'arme qu'ils pré- 
sentaient... Il me remit son premier ordre du jour aux armées, écrit 
de sa main, pour l'envoyer... à Kérensky, aux fins de le faire 
approuver préventivement... Dans son discours aux officiers du 
Grand Quartier Général réunis pour faire leurs adieux au général 
Alexéev, Broussilov essaya de justifier sa conduite — oui, je dis 
bien : justifier — comment qualifier autrement ses explications 
équivoques touchant la faute dont il avait chargé sa conscience : 
celle d'avoir parfait la « démocratisation de l'armée « en collabo- 
ration avec Kérensky et les comités. Et quel contraste il y avait 
entre ces paroles et les termes de l'écrit, dont on donna lecture à 
la suite, et où les officiers adressaient leurs adieux au chef qui les 
quittait : 

« Votre nom demeurera éternellement pur et sans tache. C'est 



— 257 — 

le nom d'un travailleur infatigable, qui s'est entièrement voué au 
service de notre chère armée. 

«Aux sombres jours d'autrefois, et aujourd'hui aussi, en pleine 
débâcle, vous êtes resté le citoyen courageux qui se dresse franche- 
ment, loyalement contre l'arbitraire, qui se révolte contre le men- 
songe, la flatterie et les lâches complaisances, qui lutte, à l'arrière, 
contre l'anarchie, sur le front, contre la désorganisation...» 

Mon attitude, comme celle du général Alexéev, ne s'accordait 
pas avec les conceptions poUtiques du gouvernement provisoire 
et, d'autre part, je ne pouvais songer à collaborer avec le général 
Broussilov : nos idées étaient trop dissemblables. Broussilov, lors- 
qu'il était encore sur le front Sud-Ouest, avait consenti, je le sup- 
pose, à agréer le général Loukomsky, présenté par Kerensky, au 
poste de chef d'état-major. Voilà pourquoi je fus fort surpris par 
la conversation que j'eus avec le généralissime, le jour de son arri- 
vée : 

« Eh quoi ! Antoine Ivanovitch ; j'espérais retrouver en vous 
un camarade. J'espérais que nous travaillerions ensemble au 
Grand Quartier. Et vous me faites une tête !... 

— Pardon ! Mettons les choses au point ! Il m'est impossible 
de rester ici plus longtemps ; du reste, tout le monde sait que Lou- 
komsky a déjà été désigné pour me remplacer. 

— Comment ? Auraient-ils osé le nommer sans me prévenir ? » 
Jamais plus, ni lui, ni moi, nous ne revînmes sur la question. 

En attendant mon remplaçant, je continuai à travailler avec 
Broussilov pendant dix jours. Cette collaboration, je l'avoue, me fut 
pénible, au point de vue moral. J'avais servi auprès de lui, depuis 
le premier jour de la guerre. Un mois, j'avais été général-quartier- 
maître à l'état-major de la 8™^ armée, qu'il commandait, puis, 
pendant deux ans, j'étais resté à la tête de la quatrième division 
(anciennement brigade) de tirailleurs, toujours dans sa glorieuse 
armée. Puis j'avais eu le huitième corps, sur le même front. « La 
division de fer » marchait alors de victoire en victoire. Broussilov 
se plaisait à reconnaître hautement ses mérites et la traitait avec 
une affection touchante. Et cette affection allait aussi au chef de 
la division... J'avais vécu avec Broussilov des jours terribles, mais 
aussi des périodes radieuses de succès mihtaires — souvenirs inou- 
bhables I Et maintenant il m'était pénible de causer avec lui, 
avec ce nouveau Broussilov qui avait, si inconsidérément, gâché, 
à son détriment (ce qui est sans importance) et au détriment de 
l'armée, la séduction que son nom exerçait jadis. A l'heure du rap- 
port, chaque fois que la défense des principes indiscutables du 
règlement mihtaire pouvait passer pour un « manque d'esprit démo- 
cratique», la question était tranchée par un non : inutile de 
discuter, de démontrer. Parfois Broussilov interrompait le rapport 
et me disait, non sans émotion : 

« Antoine Ivanovitch 1 Pensez-vous que je ne sois pas écœuré 

17 



— 258 — 

d'avoir sans cesse à la main un torchon rouge à agiter ? Que puis-je 
y faire ? La Russie est malade ; l'armée est malade ; il faut la 
soigner — je ne connais pas d'autre remède ! » 

Il était préoccupé de ma nomination plus que moi-même. Je 
refusai d'émettre un désir : j'irais où l'on m'enverrait. Broussi- 
lov était, je crois, en pourparlers avec Kérensky. Il me dit 
un jour : 

« Ils ont peur, si vous êtes nommé sur un front, que vous ne 
dissol\iez les comités ». Je répondis en souriant : 

— Oh ! non ! Je n'aurai jamais recours à l'assistance des 
comités — mais je n'y toucherai pas ! » 

Je n'avais attaché aucune importance à cette conversation 
plutôt badine — mais, le même jour, le secrétaire eut à expédier à 
Kérensky une dépêche deBroussilov conçue à peu près en ces termes : 
« Je me suis mis d'accord avec Denikine. Tous les obstacles sont écar- 
tés. Je vous prie de le nommer commandant en chef du front Ouest. » 

Au commencement d'août, je partis pour Minsk, accompagné 
du général Markov, mon chef d'état-major. 

Je quittai le Grand Quartier général sans le moindre regret. 
Mes deux mois de « travaux forcés » avaient, certes, élargi les 
horizons — - mais ont-ils laissé quelque résultat, relativement à 
la conservation de l'armée ? Aucun résultat positif, sûrement. 
Mais j'ai, peut-être, réussi à suspendre quelque peu la marche de 
la catastrophe. Rien de plus. 

Voici en quels termes un collaborateur de Kérensky, V. Stan- 
kiévitch (1), qui fut plus tard commissaire suprême, juge ma 
conduite : « Chaque semaine, ou presque, nous arrivaient à Pétro- 
grad des dépêches ( c'étaient les miennes ) où la réforme de 
l'armée était attaquée avec une âpreté pleine de provocation. Oui, 
c'étaient bien des attaques, ce n'étaient pas des conseils. D'ailleurs 
peut-on conseiller d'annuler une révolution ? » Si Stankiévitch avait 
été le seul qui pensât ainsi, et seulement au sujet de Denikine, 
cela n'aurait offert aucun intérêt. Mais c'était là l'opinion d'une très 
grande partie de la démocratie révolutionnaire. Et cette opinion 
s'exprimait sur le Gompte d'un personnage collectif « incarnant 
la tragédie de l'armée russe ». Aussi faut-il s'expliquer là-dessus. 

Oui, certes, il était impossible de supprimer la révolution. 
Je dirai plus : ce nombreux corps d'officiers russes dont je 
partageais les idées n'a point songé à la supprimer : il n'exprimait 
qu'un vœu, qu'une prière, qu'un ordre que le gouvernement cesse 
d'imposer la révolution à l'armée ! » 

Aucun de nous ne pouvait donner d'autre conseil. 
Si le haut commandement placé à la tête des troupes semblait 
« trop peu dévoué à la révolution », on n'avait qu'à le congédier, 
impitoyablement; on aurait remplacé les chefs révoqués par d'autres 



(1) « Souvenirs : 1914-1919 ». 



— 259 — 

hommes — par des apprentis stratèges peut-être — mais il aurait 
fallu que ceux-ci obtinssent et confiance absolue et pouvoir réel. 
Ne faisons pas de personnalités. Alexéev, Broussilov, Kornilov — ■ 
ce sont là des époques, des méthodes différentes. Alexéev avait 
pour système de protester, Broussilov de se soumettre, Kornilov 
d'exiger. Quand on mettait, à tour de rôle, ces hommes à la tête 
de l'armée, avait-on un plan bien défini ? N'était-ce pas plutôt 
l'indice d'une agitation convulsive où le pouvoir central s'ané- 
miait, épuisé par les contradictions qui le rongeaient ? Ne vous 
semble-t-il pas qu'en intervertissant l'ordre des anneaux de 
cette chaîne, on aurait, peut-être, découvert le vrai remède à 
la fataUté qui nous entraînait. 



CHAPITRE XXVII 
Mon service au poste de Commandant en Chef des armées de l'Ouest. 



Je remplaçai le général Gourko. Le départ de ce dernier avait 
été décidé dès le 5 mai : au ministère on tenait tout prêt le décret 
qui le révoquait. Mais Gourko avait fait un rapport où il déclarait 
qu'en présence de la situation créée dans l'armée par la « décla- 
ration des droits du soldat, il déclinait toute responsablité mo- 
rale touchant la conduite des armées. Cette circonstance avait 
procuré à Kérensky un prétexte pour publier, le 26 mai, un ordre 
du jour qui congédiait Gourko «vu son inaptitude» au comman- 
dement en chef et le nommait commandant d'une division » (1). 
Motifs de cette décision : « La patrie est en danger, ce qui 
obhge chaque officier et chaque soldat à faire son devoir 
jusqu'au bout, sans donner à autrui le pernicieux exemple de la 
faiblesse ». Et encore ceci : « Le chef suprême possède la confiance 
absolue du gouvernement (?) ; il doit y puiser la force d'accomplir 
la tâche qu'on lui impose. En déchnant toute responsabilité morale, 
le général Gourko se soustrait à ses obhgations : il avait le devoir 
de rempUr sa charge jusqu'à l'extrême hmite de ses facultés intel- 
lectuelles et de ses forces physiques ». Ces formules hypocrites 
(n'oubhons pas qu'avant qu'elles ne fussent rédigées, le gouvernement 
avait jugé impossible de maintenir Gourko à son poste de comman- 
dant en chef) acquièrent toute leur signification quand on compare 
l'épisode en question avec des événements analogues : la démission 
des ministres Goutchkov, Mihoukov et autres, et même — ô ironie 
de la destinée! — celle de Kérensky : ce dernier avait, en effet, au cours 
d'une crise ministérielle causée par l'intransigeance de la démo- 
cratie révolutionnaire, menacé de quitter le pouvoir et remit, le 
21 juillet, à son suppléant Necrassov, la déclaration écrite que voici : 
« Je ne réussis pas, malgré toutes les mesures que j'ai prises, à 
constituer le gouvernement provisoire comme l'exige le moment 
exceptionnel par où passe le pays ; voilà pourquoi je ne puis, selon 
ma conscience et ma raison, continuer à répondre de mes actes à 
l'état : je prie le gouvernement provisoire de me libérer de toutes 
les fonctions que je remplis ». Et il quitta Petrograd — rapporte 



(1) Grâce aux démarches du général Alexéev, cette nomination fut 
annulée : le général Gourko fut mis en disponibilité. 



— 261 — 

la chronique. Enfin, le 28 octobre, Kérensky, tout le monde le 
sait, s'est enfui clandestinement et a déserté le poste de commandant 
suprême. 

-, Les anciens chefs se trouvaient dans une situation critique. 
Je ne parle pas de ceux qui professaient des opinions politiques 
nettement tranchées, mais simplement des soldats honnêtes. 
Ceux-ci ne pouvaient se décider à suivre Kérensky (il n'est pas 
question de Ihomme mais du système) et à détruire de leurs 
propres mains l'édifice auquel ils avaient travaillé toute leur 
vie. D'autre part, ils ne pouvaient démissionner, c'est-à-dire, au 
jugement de leur conscience, déserter devant l'ennemi qui occu- 
pait le territoire russe. Tel était le cercle vicieux; aucune issue 
ne se présentait. 

Sitôt à Minsk, j'exposai au cours de deux réunions des nom- 
breux fonctionnaires de l'état-major et de l'administration du 
front, puis devant les chefs des armées, mon credo pohtique. Je fus 
bref et tranchant. Je ne me rappelle plus mes paroles, mais voici, 
exactement, le sens de mes déclarations : j'acceptais la révolution, 
en bloc et sans restriction aucune; mais j'estimais désastreux pour le 
pays de « révolutionner » l'armée et d'y introduire la démagogie. 
J'étais décidé à m'y opposer de toute mon énergie et j'invitais 
tous mes collaborateurs à m'aider dans cette tâche. 

Je reçus une lettre de M. V. Alexéev. Il m'adressait ses féli- 
citations cordiales à l'occasion de ma nomination. Et il ajoutait : 
« Secouez-les ; exigez avec calme, mais avec insistance et, sûre- 
ment, laguérison viendra. Point n'est besoin de flagorner le soldat, 
d'arborer des nœuds de ruban rouge, de prononcer des discours 
retentissants... mais sans âme. Il est impossible de conserver l'armée 
plus longtemps, sans changement radical : peu à peu, la Russie 
devient un campement de vauriens prêts à faire payer au poids de l'or 
le moindre mouvement de leur petit doigt. Je suis d'esprit et de cœur 
avec vous dans vos travaux et dans vos projets. Dieu vous aide 1 » 

L' « opinion publique » des troupes était représentée, à Minsk, par 
le comité du front. La veille de mon arrivée, ce groupe bolchevisant 
avait voté une motion contre l'offensive et en faveur de l'union de 
toutes les démocraties contre leurs gouvernements. Aussi nos rela- 
tions furent-elles bien définies, dès le début : je refusai d'entrer en 
tout rapport direct avec le comité qui, du reste, était absorbé par son 
activité propre: il discutait la prépondérance du parti socialiste-révo- 
lutionnaire sur le parti socialiste-démocratique, il votait des motions 
dont la frénésie démagogique étonnait jusqu'aux comités d'armée, il 
distribuait des brochures défaitistes, il excitait les soldats contre les 
officiers. Légalement, le comité n'encourait aucune responsabilité ; 
on ne pouvait le citer devant les tribunaux. Il instruisait, dans l'esprit 
qu'on devine, un grand nombre d'hommes, venus de toutes les 
armées suivre les « cours pour agitateurs ». Les étudiants devaient, 
plus tard, répandre la bonne doctrine partout le front. C'est là 



— 262 



un petit détail — mais il permet d'expliquer, dans leur origine 
bien des manifestations de la « colère et de l'affliction des citoyens »' 
Les représentants des cours adressaient souvent au chef de l'état- 
major leurs prières et leurs réclamations. Un jour, leurs re- 
vendications se firent par trop violentes — il s'agissait d'une 
paire de bottes supplémentaire — Markov les éconduisit. Le lende- 
main, on lisait dans le journal : « Le Front », n» 25, la «motion votée 
par l'assemblée générale des étudiants aux cours pour agitateurs » : 
ils avaient pu se convaincre personnellement des mauvaises dispo- 
sitions des états-majors à l'égard des députés élus par les soldats. 
Ils déclaraient qu'en leurs personnes aussi bien qu'en celles de 
leurs électeurs, le comité du front trouverait toute l'assistance 
nécessaire pour combattre la « contre-révolution », même s'il déci- 
dait d'avoir recours à « l'insurrection armée ». 

Evidemment aucune collaboration n'était à envisager 
Le comité du front finit par adhérer à l'idée de l'offensive, mais 
11 exigea la création de « commissions de contact » qui fonctionne- 
raient pendant le combat. Ces commissions devaient se composer 
de membres du comité du front et des comités d'armée; elles 
auraient le droit de participer à la préparation des opérations et 
de contrôler les faits et gestes des chefs et des états-majors, 
des troupes chargées d'exécuter les plans stratégiques (1). Je refusai, 
bien entendu. Mon refus créa de nouveaux embarras qui inquié- 
tèrent fort le ministre de la guerre ; il envoya en toute hâte à Minsk 
son chef de cabinet, le colonel Baranovsky (2) et le commissaire 
aux armées Stankiévitch (3). Les amis de Baranovsky m'ont raconté, 
dans la suite, qu'on avait soulevé la question de ma révocation, 
m plus m moins, en considération de « mes graves malentendus 
avec le comité du front ». 

Stankiévitch donna toute satisfaction au comité : les commis- 
sions de contact furent admises à fonctionner jusqu'au début de 
1 action, mais sans droit de contrôle, sans participation à la prépa- 
ration de l'offensive. ^ r t- f 



* 

s De 



Des trois généraux qui commandaient les armées, les comités 
en tenaient deux sous leur férule : on pouvait les laisser, tempo- 
rairement, a leur poste, l'activité sur leurs secteurs étant nulle 

On préparait l'offensive sur le front tenu par la lO^e armée 
commandée par le général Kisselevsky, dans le secteur de Molo- 

(1) Ce qu'il y avait de plus original dans cette combinaison, c'est due 
des représentants des ouvriers siégeaient aussi au comité du front ouest 

(2) Jeune colonel de l'Etat-major. Kérensky le consultait sur toutes 
les questions militaires. «^^uLCb 

(3) n resta deux jours sur le front ouest, puis il fut appelé dans le nord 
Kalinme vint le remplacer. 



— 263 — 

detchno. J'allai passer en revue les troupes et les positions, faire 
connaissance avec les chefs et leurs hommes. On a trouvé dans les 
chapitres précédents une synthèse de mes impressions vécues ; 
j'y ai consigné maint fait et épisode de la vie sur le front Ouest. 
Je ne voudrais pas me répéter ici : je m'en tiendrai à quelques dé- 
tails. Je passais en revue les troupes sous les armes. Certaines 
unités — c'était l'exception, je dois le dire — avaient conservé 
une tenue normale, leur aspect d'avant la révolution, un moral 
satisfaisant. Elles appartenaient au corps que commandait Dov- 
bor-Moussnitsky, chef sévère, maintenant sans faiblesse l'ancienne 
discipline. Les autres régiments avaient, dans leur majorité, gardé 
un semblant d'organisation et de subordination, mais les hommes 
ressemblaient, par leur mentahté, à des fourmis chassées de leur 
fourmihère bouleversée. Après la revue, je parcourus les rangs et 
causai avec les soldats. Je fus positivement accablé par leurs dis- 
positions : c'était tout à fait nouveau pour moi ; ils se plaignaient 
sans cesse ; tourmentés de soupçons, ils se défiaient de tous et de 
tout ; ils se jugeaient à tout propos lésés, ils en voulaient à leur chef 
d'escouade et au commandant du corps, les lentilles ne valaient rien, 
on les laissait trop longtemps au front. Ils en voulaient au régiment 
voisin ou encore au gouvernement provisoire qui avait tort de se 
montrer intransigeant dans ses rapports avec les Allemands. J'assistai 
enfin à des scènes que je n'oubherai de ma vie... Dans un des corps 
d'armée je demandai qu'on me fît voir le régiment en plus mauvais 
état. On me conduisit au 703 "^^ le régiment de Souram. Nos auto- 
mobiles s'arrêtèrent près d'une foule immense d'hommes désarmés, 
les uns debout, les autres assis. Derrière le village, des groupes 
erraient par les champs. Tous, ils étaient en haillons (on avait 
vendu les uniformes pour boire), piedsnus, hirsutes, malpropres!.. 
Ils avaient atteint la dernière limite de la dégradation physique. 
Le chef de la division (sa lèvre inférieure tremblait nerveusement) 
et le commandant du régiment (il avait l'air d'un condamné à 
mort) vinrent à ma rencontre. Personne ne commanda le « garde à 
vous ! », aucun soldat ne se leva ; ceux qui étaient le plus près 
s'avancèrent et entourèrent nos autos. Mon premier mouvement 
fut de tancer vertement le régiment et de repartir. Mais on au- 
rait pu attribuer mon départ à la poltronnerie. Je me mêlai à 
cette foule. 

J'y restai une heure environ. Seigneur ! qu'était-il arrivé à ces 
hommes, à ces créatures de Dieu douées de raison, à ces labou- 
reurs russes... Leur esprit était tout embrumé. Pareils à des 
envoûtés, à des possédés, ils discutaient avec opiniâtreté, sans 
aucune logique, sans le moindre bon sens, poussaient des cris d'hysté- 
riques, vomissaient les reproches et les jurons les plus abjects. 
C'était navrant, c'était hideux. Tous, nous parUons — on nous répon- 
dait haineusement, avec un entêtement obtus. Peu à peu, je me le 
rappelle, mes sentiments de répugnance pour cette folle indis- 



— 264 — 

cipline s'évanouirent — et je n'éprouvai plus qu'une pitié infinie 
pour ces malheureux hommes russes sordides et incultes, à qui il avait 
été si peu donné, à qui on ne pouvait rien redemander. J'aurais voulu 
que les chefs de la démocratie révolutionnaire fussent présents, 
qu'ils vissent ces hommes, qu'ils entendissent leurs propos. Je leur 
aurais dit : 

— Il n'est plus temps de chercher les coupables. Qui a voulu 
cela ? Est-ce nous, est-ce vous, est-ce la bourgeoisie, est-ce l'auto- 
cratie, est-ce la révolution ? peu importe. Commencez par instruire 
le peuple, restituez-lui figure humaine. Ensuite vous lui ofïrirez 
le sociaUsme, la nationahsation, le communisme... s'il veut bien 
vous suivre dans ces voies. 

Quelques jours après ma visite, ce même régiment de Souram 
assomma à moitié Sokolov, le fameux révolutionnaire qui avait rédigé 
l'ordre du jour numéro 1 et créé l'ordre nouveau dans l'armée. Il 
venait, au nom du Soviet des députés ouvriers et soldats, exhorter 
le régiment à faire son devoir et à coopérer à l'offensive. 

Je me rendis ensuite au congrès organisé par le 2™^ corps du 
Caucase. Une députation spéciale m'y avait convié, avec in- 
sistance. J'y trouvai ici des représentants élus par les soldats; donc les 
conversations étaient plus raisonnées, les aspirations plus posi- 
tives ; dans certains groupes de délégués, auxquels s'était mêlée 
mon escorte, voici sur quoi l'on discutait : tous nos chefs sont réunis 
ici, le généralissime, le commandant de l'armée, le commandant 
du corps, les états-majors, on pourrait les supprimer tous à la fois — 
ensuite il ne serait plus question de l'olïensive... 

Mes entretiens avec les chefs de corps ne furent pas pour me 
rassurer. Un commandant de corps d'armée tenait ses troupes 
bien en main, mais il se voyait débordé par les associations mi- 
litaires ; un autre craignait d'aller voir ses hommes ; j'en trouvai 
un troisième en larmes, complètement abattu par un refus de con- 
fiance qu'on venait de voter : 

— J'ai quarante ans de service. J'ai toujours aimé les soldats : 
ils m'aimaient jadis. Et maintenant on me crache au visage. Je 
ne puis rester à mon poste. 

Je dus accepter sa démission. Tout près de nous, derrière la 
porte, un jeune général divisionnaire était en pourparlers confi- 
dentiels avec les membres du comité qui m'adressèrent aussi- 
tôt, d'un ton impérieux, la demande de mettre à la tête du corps 
d'armée le jeune général en question... 

Ma tournée me laissa des impressions affligeantes. La débâcle 
était de plus en plus manifeste. Je perdais toute espérance. Néan- 
moins on devait travailler. Et il y avait du travail pour tout le 
monde, plus qu'il n'en fallait. Le front Ouest s'était nourri de 
théorie ; il avait vécu des expériences d 'autrui. Il n'avait pas à 
son actif ces victoires éclatantes qui, seules, inspirent une confiance 
absolue dans les méthodes des chefs ; il n'avait encore eu a exé- 



— 265 — 

cuter aucune tentative de rompre les positions défensives de 
l'ennemi. Bien des fois, avec ceux qui devaient le réaliser plus 
tard, j'ai examiné le plan général. J'ai étudié avec eux la prépa- 
ration d'artillerie, les points de départ de l'offensive. Ce qui me 
paraissait le plus difficile, c'était l'organisation de l'assaut. Les 
hommes étaient à tel point démoralisés qu'il était impossible 
d'obtenir d'eux un changement de position, l'installation des 
abris de rassemblement, l'exécution des travaux d'approche, le 
déplacement des batteries (1). Ou bien on ne faisait rien, ou bien 
on ne se mettait à l'œuvre qu'après des efforts inouïs, des sollicita- 
tions instantes... et des meetings. On saisissait le moindre prétexte 
pour refuser de travailler à la préparation de l'offensive. Pour 
mettre au point la défense de leurs positions à peine fortifiées, les 
chefs durent accomphr un travail prodigieux et qui sortait de l'or- 
dinaire : il ne s'agissait pas de diriger les troupes suivant des com- 
binaisons tactiques, il fallait adapter les manœuvres aux qualités 
des divers commandants, à la désorganisation plus ou moins 
grande des régiments, au hasard des secteurs où les positions 
étaient plus ou moins puissamment agencées. 

Et pourtant, quand on croit trouver en notre infériorité tech- 
nique une explication des défaites que nous avons essuyées en 1917, 
on doit traiter cette question avec circonspection : incontestable- 
ment, notre armée était moins parfaite que d'autres ; mais, en 1917, 
elle était incomparablement mieux approvisionnée, plus riche en 
artillerie et en munitions, plus instruite aussi par ses propres expé- 
riences et par celles d'autrui — qu'en 1916 par exemple. Notre 
infériorité technique a été une particularité toute relative, mais 
continue, qui s'est manifestée à toutes les périodes de la guerre 
mondiale, jusqu'au début de la révolution. En 1917 elle s'était 
considérablement atténuée et il n'est pas juste de la mettre dans 
la balance quand on veut juger l'armée révolutionnaire et ses 
opérations. 

Donc, on accomplissait un travail de Sisyphe. Les officiers 
s'y étaient mis de tout cœur. L'éventualité du succès était un dernier 
rayon d'espérance pour ceux qui voulaient sauver l'armée et le 
pays. On pourrait surmonter toutes les difficultés matérielles. 
Mais il fallait relever le moral du soldat. 

Broussilov vint haranguer les régiments. Un des résultats de 
sa tournée fut la révocation, malgré mon avis, du commandant de la 
10™^ armée, une semaine et demie avant l'offensive. J'eus bien de la 
peine à faire agréer mon candidat, le glorieux général Lomnovsky, 
commandant du 8™^ corps. Le nouveau chef n'atteignit Molodetchno 
que quelques jours avant le début des opérations. L'arrivée de Brous- 



(1) C'est l'infanterie qui résistait. L'artillerie a conservé, jusqu'aux 
derniers jours, sa volonté de combattre, presque intacte. 



— 266 — 

silov fut marquée par un malentendu vraiment fâcheux : Fétat-majoi 
de l'armée annonça, par erreur, aux troupes la visite de Kérensky. 
Cette substitution involontaire causa un vif mécontentement et une 
grande agitation : plusieurs régiments déclarèrent qu'on les trom- 
pait et que, si le camarade Kérensky ne venait pas, personnelle- 
ment, leur ordonner d'attaquer, ils ne sortiraient pas des tranchées. 
La deuxième division du Caucase envoya même des délégués aux 
informations. Il fallut, à Petrograd, pour les calmer, promettre 
que le camarade Kérensky arriverait sous peu. On dut inviter le mi- 
nistre de la guerre. Celui-ci partit sans joie : sa campagne de dis- 
cours sur le front Sud-Ouest l'avait désillusionné. Il fit une tournée 
de plusieurs jours, vit les troupes, parla, moissonna des transports 
passionnés et dut, à plusieurs reprises, essuyer des contretemps 
fâcheux. Les événements de Petrograd interrompirent son voyage : 
le 4 juillet, il partit — mais bientôt il revint, enflammé d'enthou- 
siasme ; un nouveau thème oratoire l'inspirait, qu'il sut exploiter 
à fond ; c'était : « le couteau plongé dans le dos de la révolution (1) ». 
Mais quand il rentra au Grand Quartier Général, sa tournée finie, 
il déclara nettement à Broussilov : 

— Décidément je ne crois pas au succès de l'ofi^ensive. 

D'ailleurs, Kérensky envisageait avec le même pessimisme une 
autre question encore : l'avenir du pays. Je me rappelle une de ses 
conversations à laquelle je pris part avec deux ou trois de ses 
intimes (2). Il analysa les étapes consécutives de la révolution 
russe et nous affirma que nous ne réussirions pas à éviter la 
terreur. 

Le temps passait et l'on différait toujours le début de l'offensive. Le 
18 juin, je rédigeai pour les troupes du front l'ordre du-jour que voici: 

« Les armées russes du front Sud-Ouest viennent d'infhger 
aujourd'hui même une défaite à l'ennemi dont elles ont rompu les 
lignes. C'est le commencement d'une bataille décisive : les destinées 
du peuple russe en dépendent — et sa liberté. Nos frères, sur le front 
Sud-Ouest, avancent, victorieusement, sans ménager leur vie. Ils 
attendent de nous une prompte assistance. Ne les trahissons pas ! 
L'ennemi entendra bientôt le tonnerre de nos canons. J'appelle les 
troupes du front Ouest à déployer toutes leurs énergies et à 
préparer sans délai l'offensive! Si nous hésitons, nous encourrons 
la malédiction du peuple russe qui nous a confié la défense de sa 
liberté, de son honneur et de ses biens. » 

Ont-ils compris tout le tragique de la situation, ceux qui ont 
lu cet ordre du jour publié dansles journaux, au mépris des prin- 
cipes élémentaires du secret d'opérations. Toutes les lois de la stra- 
tégie étaient bouleversées. Le commandant en chef russe, impuis- - 



(1) Allusion aux émeutes de Petrograd (du 3 au 5 juillet). 

(2) Pet chersky, président d'un comité; Kalinine, commissaire auxarmées , 



— 267 — 

sant à pousser ses troupes en avant pour dévoiler le front voisin, 
s'efforçait, dût-il, pour y arriver, dévoiler ses projets, d'immobiliser 
les divisions allemandes qu'on retirait pour les envoyer contre le 
front Sud-Ouest et contre les alliés. 

Les Allemands ne tardèrent pas à répondre. Ils firent circuler 
par le front une proclamation où on lisait : « Soldats russes ! Votre 
commandant en chef sur le front Ouest vous sollicite de combattre, 
une fois encore. Nous connaissons son ordre du jour, nous connaissons 
aussi la fausse nouvelle qu'on a répandue, au sujet de la rupture 
de nos lignes au Sud-Est de Lvof. N'y croyez pas ! En réalité, des 
milliers de cadavres russes gisent devant nos tranchées... Votre 
offensive n'amènera nullement la paix... Si vous écoutez l'appel de 
vos chefs vendus à l'Angleterre, nous continuerons la guerre jusqu'à 
ce que vous soyez anéantis ». 

Enfin, le 7 juillet, le bruit de nos canons se fit entendre. Le 
9 juillet, ce fut l'assaut. Trois jours après, je quittai la lO^f^e armée 
pour rentrer à Minsk, accablé. Ma dernière espérance s'écroulait i 
le miracle que j'avais attendu ne s'était pas accompli... 



CHAPITRE XXVIII 
Le commencement de l'offensive russe dans l'été de 1917. La débâcle. 

L'ofïensive des armées russes qui devait se déclencher en mai 
avait été sans cesse différée. Tout d'abord on avait eu en vue une 
action générale et simultanée sur tous les fronts. Mais le moral 
des troupes rendait impossible un mouvement de cette envergure : 
on décida d'attaquer en saillies, à diverses dates. Le front Ouest, 
qui n'avait qu'une importance secondaire, et le front Nord, que 
l'on tenait uniquement pour inquiéter l'ennemi, auraient dû 
commencer les opérations, pour détourner des directions principales 
d'offensive (front Sud-Ouest) l'attention et les forces de l'adversaire 

— mais ils n'étaient pas prêts, au point de vue psychologique. Aussi 
le commandement suprême décida-t-il de renoncer à tout plan 
d'ensemble : il laissa à chaque front la latitude d'engager l'action 
sitôt qu'il se sentirait au point ; l'important était de ne pas trop 
tarder, pour que l'ennemi ne pût effectuer des transferts de troupes 
considérables . 

Cette stratégie — extrêmement simplifiée par la révolution — 
aurait pu, malgré tout, donner d'excellents résultats et influer 
sur le cours de la guerre mondiale. Même si le front Est des Austro- 
allemands n'avait pas été anéanti, elle rendait à notre ligne toute 
sa valeur de perpétuelle et formidable menace; il s'en suivait pour 
les puissances centrales la nécessité d'y faire affluer des forces 
nombreuses, des stocks considérables d'approvisionnements et de 
munitions. Un foyer d'inquiétude continue était allumé de nouveau : 
de nouveau Hindenburg perdait toute sa liberté d'action. 

Pour mettre ces conceptions en pratique, on fixa le début des 
opérations aux dates suivantes : le 16 juin pour le front Sud-Ouest, 
le 7 juillet pour le front Ouest, le 8 juillet pour le front Nord et le 
9 juillet pour le front de Roumanie. Ces trois dernières dates 
coïncident presque exactement avec la déroute qui commençait 
(6-7 juillet) sur le front Sud-Ouest. 

Au début de juin 1917, la démocratie révolutionnaire, en majo- 
rité, avait, je l'ai déjà dit, compris la nécessité d'attaquer l'ennemi 

— d'ailleurs non sans réserves très importantes. Le gouvernement 
provisoire avait donc à son actif, pour appuyer l'idée de l'offensive, 
tous les chefs militaires, tous les officiers, la démocratie libérale, 
le bloc « défensiste » des Soviets, les commissaires aux armées, 



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presque tous les comités supérieurs et beaucoup de comités secon- 
daires. Contre l'offensive se dressait la minorité de la démocratie 
révolutionnaire, représentée par les bolcheviks, les socialistes- 
révolutionnaires de gauche, les groupes de Tchernov et de Tséder- 
baum (Martov). Sur ce plateau de la balance, il convient de mettre 
encore un poids des plus légers... la démocratisation de l'armée. 

Je n'ai pas sous la main le plan de groupement des armées russes, 
mais je puis affirmer que, dans tous les secteurs qui attaquaient, 
nous avions sur l'ennemi la supériorité du nombre et des moyens 
techniques. En particuher, nous possédions une profusion de pièces 
lourdes que nous n'avions jamais connue auparavant. 

C'était au front Sud-Ouest qu'il appartenait d'expérimenter, 
pour la première fois, les qualités de l'armée révolutionnaire. 

Entre le Séreth supérieur et les Carpathes (de Brody à Nad- 
vornaïa) les positions que nous avions atteintes, en automne 1916, 
lors de l'avance victorieuse de Broussilov, au Nord du Dniester, 
étaient maintenant occupées par le groupe d'armées du général 
Bœhm-ErmoiU. Ce groupe se composait de la 4°ie armée autri- 
chienne, sous les ordres du général Terstiansky (dans la direction 
de Bousk, en dehors de l'offensive principale), de la 2™^ armée autri- 
chienne, sous le commandement immédiat de Bœhm-ErmolU 
(dans la direction de Zloczow) et de l'armée allemande du Sud qui 
avait à sa tête le comte Botmer (dans la direction de Bjézany) (1). 
Au Sud du Dniester, la 3^^ armée autrichienne du général Kirch- 
bach formait l'aile droite du front des Carpathes, commandé 
par l'archiduc Joseph. Ces trois dernières armées étaient exposées 
à l'attaque de nos troupes de choc. Ces régiments austro-allemands 
avaient déjà, en été et en automne 1916, subi l'assaut des armées 
russes qui leur avaient infhgé une série de sanglantes défaites. On 
avait, depuis, remplacé en partie les divisions décimées de Botmer 
par des troupes moins fatiguées, prélevées sur le front Nord ; 
quant aux armées autrichiennes plus ou moins réorganisées par 
des instructeurs allemands et la présence de divisions allemandes, 
elles ne constituaient pas cependant une force bien menaçante. 
Le quartier général allemand ne jugeait pas qu'elles eussent une 
gran de capacité d'action. 

Depuis le moment où les Allemands avaient étabh à Tchervitch 
(sur le Stokhod) le quartier général de Hindenburg, toutes les opé- 
rations avaient été suspendues : on espérait la débâcle inévitable 
du pays et de l'armée russes ; la propagande allemande devait, 
d'ailleurs, y travailler. Les Allemands estimaient infime la valeur 
de notre force militaire. Néanmoins, dès qu'il eut appris nos pré- 
paratifs d'offensive, au début de juin, Hindenburg préleva sur 
son front Ouest (en France) six divisions allemandes qu'il envoya 



(1) On y avait incorporé deux divisions turques. 



— 270 — 

renforcer le groupe Boehm-Ermolli : notre adversaire était parfai- 
tement renseigné sur les directions de nos opérations. 

La direction Kaménetz-Podolsk — Lvov avait été prévue pour 
l'avance des armées Sud-Ouest, conduites par le général Houtor. 
Elles marchèrent le long des rives du Dniester : la 11^ commandée 
par le général Erdély, sur Zloczow, la 7^ commandée par le général 
•Sélivatchov, sur Bjézany et la 8^ commandée par le général Kor- 
nilov, sur Galicht. Si l'offensive avait réussi, Lvov aurait été 
occupée, la liaison entre le front de Bœhm-Ermolli et celui de 
l'archiduc Joseph rompue. L'aile gauche de ce dernier, refoulée 
dans les Carpathes, aurait été dépourvue de voies de communi- 
cation. Quant aux autres armées du front Sud-Ouest (la première 
et l'armée Spéciale), elles occupaient un large front, du Pripet à 
Brody. Leur rôle était la défense active et les diversions contre 
l'ennemi. 

Le 16 juin, sur le front tenu par les corps de choc détachés des 
11® et 7e armées, un bombardement d'une violence inouïe com- 
mença. Après une préparation qui dura deux jours sans inter- 
ruption et qui détruisit les ouvrages défensifs de l'adversaire, les 
régiments russes attaquèrent. Entre Zborov et Brzjézany, et près de 
cette dernière ville, le front de l'ennemi fut enfoncé sur une étendue 
de plusieurs verstes. Nous prîmes deux ou trois lignes fortifiées. 
Le 19, on renouvela l'assaut, sur un front de soixante verstes, 
entre le Strypa supérieure et la Naraïouvka. En deux jours de 
combats pénibles mais glorieux, les Russes avaient pris 300 offi- 
ciers, 18.000 soldats, 29 canons et un riche butin de guerre, occupé 
les positions de l'ennemi dans plusieurs secteurs et pénétré dans 
ses lignes à une profondeur de deux ou trois verstes, après l'avoir 
chassé dans la direction de Zloczow, au delà de la petite Strypa. 

La nouvelle de notre victoire, répandue par le télégraphe dans 
toute la Russie, souleva des transports d'allégresse : on se reprenait 
à espérer la résurrection de la puissance militaire russe. Kérensky 
déclara, dans son communiqué au Gouvernement Provisoire : 
« Nous fêtons aujourd'hui le triomphe de la révolution. Le 18 juin, 
l'armée révolutionnaire russe, avec un enthousiasme admirable, a 
pris l'offensive et a démontré à la Russie et au monde son atta- 
chement inviolable à la révolution, son amour de la hberté et de 
la patrie... les soldats iTisses instaurent une discipline nouvelle 
basée sur le sentiment du devoir civique... Cette journée met un 
terme aux appréciations haineuses, aux viles calomnies, touchant la 
reconstruction de Varmée russe sur des fondements démocratiques... » 
L'homme qui a parlé ainsi eut plus tard la hardiesse d'affirmer, 
pour sa justification, qu'il n'était pas responsable de la destruction 
de l'armée : on la lui aurait transmise — héritage fatal ! — préala- 
blement désorganisée... 

Après trois jours de calme sur le front de la 11™® armée, les 
combats reprirent avec rage, des deux côtés de la voie ferrée entre 



— 271 — 

Bathouv et Konioukhy. Les réserves allemandes commencèrent à 
affluer dans les secteurs menacés ; la bataille devint acharnée, san- 
glante. La 11® armée occupa une série de lignes fortifiées, mais 
elle subit de lourdes pertes. Certaines tranchées, au cours de vio- 
lents corps-à-corps, passèrent de mains en mains. Il fallait un nouvel 
effort pour briser la résistance d'un ennemi qui se remettait de 
sa défaite et qui recevait des renforts. 

Cette bataille mit fin, en réalité, aux opérations offensives de 
la 7e et de la 11® armées. L'élan était brisé; ce fut l'immobili- 
sation forcée sur les positions conquises, avec quelques diversions : 
des engagements locaux, des contre-attaques austro-allemandes, 
un tir d'artillerie d'une « intensité intermittente )>. 

Cependant, le 23 juin, l'armée de Kornilov se préparait à avancer. 
Le 25, elle enfonçait les positions de Kirchbach, à l'Ouest de Stanis- 
lavov et débouchait sur la ligne Jésupol-Lyssetz ; le 26, après un 
combat acharné et sanglant, les troupes de Kirchbach s'enfuirent 
en déroute, entraînant dans leur retraite précipitée une division 
allemande qui arrivait à la rescousse. Le 27, la colonne de droite, 
conduite par le général Tchérémissov, occupa Galitch, après qu'une 
partie des troupes eut passé le Dniester, et le 28, la colonne de 
gauche brisa la résistance opiniâtre des Austro-allemands et prit 
Kalouche de vive force. Pendant les deux ou trois jours suivants, 
la 8® armée prit pied sur la Lomnitza et devant cette rivière. 

Au cours de cette brillante opération, l'armée de Kornilov, après 
avoir enfoncé le front de la 3® armée autrichienne sur une distance 
de trente verstes, avait pris 150 officiers, 10.000 soldats et environ 
100 canons. Le passage de la Lomnitza permettait à Kornilov la 
marche sur Dolina-Stry et sur les communications de l'armée 
Botmer. Le quartier-général allemand jugeait critique la situation du 
commandant en chef sur le front Est. 

A ce moment, le général Bœhm-Ermolli concentrait toutes ses 
réserves dans la direction de Zloczow. C'était là que se rendaient 
également les divisions allemandes prélevées sur le front français. On 
fut obhgé cependant de transférer une partie de ces troupes en 
deçà du Dniester, contre la 8"^® armée russe. Elles y arrivèrent 
le 2 juillet et rendirent quelque stabihté aux régiments désorga- 
nisés de la 3^^ armée autrichienne ; depuis ce jour, sur la Lom- 
nitza, commencent des combats de position, souvent très violents ; 
nos succès sont intermittents. 

La concentration des troupes allemandes de choc entre le Séreth 
supérieur et la voie ferrée Tarnopol-Zloczow fut achevée le 5 juillet. 

Le 6, après une forte préparation d'artillerie, ces troupes atta- 
quèrent la ll"i® armée, enfoncèrent ses lignes et commencèrent 
une marche ininterrompue sur Kaménetz'-Podolsk, poursuivant 
les corps de la 11® armée qui fuyaient, pris de panique. L'état-major 
de l'armée, puis le Grand Quartier général et la presse, au mépris 
de la perspective, tombèrent à bras raccourcis sur le 607°^® régiment 



— 272 — 

de Mlynov, qu'on accusa d'avoir causé cette catastrophe. Ce mau- 
vais régiment, complètement corrompu, quitta de son propre chef 
la ligne de combat, découvrant le front. C'est là un fait navrant 
— mais il serait trop simple d'y voir une cause. En effet, dès le 9, 
les comités et les commissaires de la 11® armée télégraphiaient 
au gouvernement provisoire « toute la vérité sur les événements », 
« L'offensive allemande, déclenchée le 6 juillet, prend les proportions 
d'un fléau formidable qui menace peut-être de la ruine la Russie 
révolutionnaire. Le moral des troupes, que les efforts héroïques 
d'une minorité avaient naguère poussées en avant, a brusquement 
empiré. L'enthousiasme du début s'est vite dissipé. La plupart des 
régiments se décomposent de plus en plus. Il n'y a plus d'autorité, 
plus d'obéissance ; les conseils et les exhortations ne font plus 
aucun effet : on y répond par des menaces, parfois par des coups de 
fusil. A plusieurs reprises, l'ordre d'avancer sans délai, pour 
soutenir les troupes de choc, a été discuté pendant des heures dans 
des meetings — les renforts sont partis avec une journée de retard. 
Certains régiments abandonnent les tranchées sans même attendre 
l'approche de l'ennemi. Sur des centaines de verstes on voit se 
traîner vers l'arrière des colonnes de fuyards avec ou sans fusils, 
valides, frais et dispos, absolument sûrs de l'impunité. Parfois 
des unités entières s'en vont ainsi... La situation exige les mesures 
les plus sévères... Aujourd'hui le commandant en chef, d'accord 
avec les commissaires et les comités, a donné l'ordre de tirer sur 
les déserteurs. Il faut que le pays connaisse la vérité... qu'il en 
frémisse et qu'il se décide à frapper sans pitié tous ceux qui, par 
leur lâcheté, perdent et trahissent la Russie et la Révolution. » 
La 11® armée « malgré son écrasante supériorité en nombre 
et en matérial, battait en retraite sans qu'on pût l'arrêter » (1). 
Le 8, elle était déjà sur le Séreth, traversant, à l'Ouest de ce fleuve, 
sans essayer de s'y cramponner, les fortes positions d'où était 
partie notre glorieuse offensive de 1916. Bœhm-Ermolli avait 
lancé à notre poursuite une partie de ses troupes, vers Tarnopol, 
mais il dirigeait le gros de ses forces vers le Sud, entre le Séreth 
et la Strypa, menaçant d'intercepter les lignes de communication 
de la 7® armée, de la jeter dans le Dniester et, peut-être, de couper 
la retraite, ensuite, à la 8® armée. Le 9 juillet, les Austro-allemands 
arrivaient déjà à Micoulintsé, à une journée de marche au Sud de 
Tarnopol... Les armées des généraux SélivatchovetTchérémissov(2) 
étaient dans une situation critique : impossible de manœuvrer ; 
on ne pouvait que se retirer devant la poursuite, à marches forcées. 
La 7® armée était particulièrement menacée : elle se retirait sous 
une double pression, du côté du front, c'étaient les corps du comte 



(1) Rapport officiel du Grand quartier général. 

(2) Qui avait remplacé le général Kornilov, nommé le 7 juillet comman- 
dant en chef du front Sud-ouest. 



— 273 — 

Botmer qui la harcelaient, sur son flanc droit découvert (côté 
Nord), c'étaient les corps de choc Bœhm-ErmoUi. La 8® armée 
devait opérer une retraite de 150 verstes, talonnée par l'ennemi. 

Le 10 juillet, les Austro-allemands occupèrent la ligne Mikou- 
lintsé-Podgaïtsé-Stanislavov. Le 11, les Allemands prirent Tarncpol 
que le premier corps de la garde avait quitté sans combattre ; le 
endemain, ils enfoncèrent nos positions sur le Gnezno et le Séreth, 
au Sud de Trembovha, dé^' eloppant leur offensive vers l'Est et 
le 3ud-Est. Le même jour, l'ennemi, poursuivant la 7™^ et la 
S^^ armées, tenait la hgne qui va du Séreth (entre Trembovha 
et Tchortkov) à Monasterjitzko-Tloumatch. 

Le 12 juillet, le commandant en chef estima la situation déses- 
pérée et donna l'ordre d'abandonner le Séreth. Le 21, les armées du 
front Sud-Ouest repassèrent la frontière russe, après avoir aban- 
donné entièrement la Gahcie et la Bukovine. 

Leur retraite fut marquée par des incendies, des violences, 
des meurtres et des brigandages. Mais on vit aussi un petit nombre 
de régiments lutter avec héroïsme, couvrir de leurs corps et de 
leur vie la déroute de ces fuyards en démence. Et parmi ces braves, 
il y eut les officiers russes dont lés cadavres jonchèrent les champs 
de bataille, en plus grand nombre que ceux des soldats. 

Les armées fuyaient en désordre. Et c'étaient ces mêmes armées 
qui, l'année précédente, avaient, dans leur marche victorieuse, 
pris Loutsk, Brody, Stanislavov, Czernowitz... Elles fuyaient 
devant ces m.êmes armées austro-allemandes qu'on avait écrasées, 
l'année précédente, et qui avaient dispersé leurs fu^^ards par tous 
les champs de Voihjiiie, de Gahcie, de Bukovine — tandis que nous 
faisions des prisonniers par centaines de mille. Jamais nous n'ou- 
blierrons la conduite héroïque des 7^, 8^ 9^ et 11^ armées : au 
cours de l'offensive de Broussiîov, en 1916, elles ont pris 420.000 
hommes. 600 canons, 2.500 mitrailleuses... Il faut croire que nos 
alhés ne l'oublieront pas non plus ; ils savent que la bataille de 
Galicie, s'est répercutée sur la Somm.e et sur l'Isonzo. 

Les commissaires aux arm.ées Savinkov et Filonenko télé- 
graphièrent au gouvernement provisoire : « Il n'y a pas de choix : 
la peine de mort pour les traîtres... pour tous ceux qui refusent de 
sacrifier leur vie à la Patrie. )> 

Au début de juillet, quand on se rendit compte de l'échec de 
l'offensive russe, le Quartier général de Hindenburg décida une 
nouvelle action de grande envergure contre le front de Roumanie. 
En même temps, les 3^ et 7^ armées autrichiennes attaqueraient 
en Moldavie, en passant par la Bukovine et la droite du groupe 
d'armées Mackensen sur le Séreth inférieur. Le but de l'opération 
était la conquête de la Moldavie et de la Bessarabie. Mais dès le 
11 juillet, la 4e armée russe, commandée par le général Ragoza, et 
l'armée roumaine, sous les ordres du général Averesko, prirent 
l'offensive entre la Souchitza et la Pounta, contre la 9^' armée 

18 



— 274 — 

autrichienne. Cette attaque réussit : les positions fortifiées de 
l'ennemi furent prises, les armées avancèrent de quelques verstes, 
on fit 2.000 prisonniers et l'on s'empara de 60 canons. Mais cette 
opération ne fut pas développée : ce n'était du reste qu'une simple 
démonstration ayant pour but de soutenir le front Sud-Ouest ; 
en outre, les troupes de la 4^ armée russe eurent bien vite perdu 
leur élan. Dans le cours du mois de juillet et jusqu'au 4 août, les 
régiments de l'archiduc Joseph et de Mackensen attaquèrent 
dans les directions de Radaouz, de Kimpolung et au Nord de 
Fokchani. Ils remportèrent des succès locaux, sans aboutir à des 
résultats sérieux. Plus d'une fois des divisions russes refusèrent 
d'obéir, quittèrent leurs positions au moment du combat — cepen- 
dant la situation générale sur le front de Roumanie était meilleure 
que sur les autres fronts : cela s'explique par son éloignement de 
Pétrograd, par la présence des troupes roumaines mieux disci- 
plinées et par la nature même des lieux. Tout cela permit qu'on 
tînt sur ce front. 

Cette circonstance, jointe à la faiblesse que manifestèrent les 
armées autrichiennes, la S^^ et la 7^^ (1) surtout, et à la désor- 
ganisation complète des communications entre le groupe Bœhm- 
Ermolli et l'aile gauche de l'archiduc Joseph — força le quartier- 
général de Hindenburg à remettre à une époque indéterminée les 
opérations projetées. Et tout le front Sud-Ouest retomba dans l'inac- 
tion. Quant au front de Roumanie, on y livra, jusqu'à la fin d'août, 
des combats d'importance locale. Mais, en même temps, les Alle- 
mands commencèrent à transférer leurs troupes du Zbroutch 
dans le Nord, dans la direction de Riga. Hindenburg voulait, sans 
grands efîorts, sans grandes pertes (ses réserves lui étaient trop 
nécessaires sur le front français), nous porter une série de coups et 
précipiter, en déprimant le moral des Russes, l'écroulement naturel 
de notre front — sur quoi les puissances centrales fondaient tous 
leurs plans stratégiques et l'éventualité même d'une nouvelle 
campagne, en 1918. 

Sur les autres fronts, toutes nos entreprises échouèrent éga- 
lement. 

Le 7 juillet, les opérations commencèrent sur le front Ouest, 
que je commandais. On en trouvera tous les détails au chapitre 
suivant. A propos de cette offensive, Ludendorf écrit (2) : « De 
toutes les attaques dirigées contre l'ancien front Est (Èichnorn), 
celles du 9 juillet, au Sud de Smorgoni, à Krévo, furent les plus 
violentes... Pendant plusieurs jours la situation fut très difficile — 
jusqu'au moment où nos réserves et notre artillerie réussirent à 
rétablir le front. Les Russes abandonnèrent nos tranchées : ce 
n'étaient plus les Russes de jadis ». 



(1) En Bukovine et dans les Carpathes du nord. 

(2) « Souvenirs de guerre ». 



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Sur le front nord, à la 5^ armée, l'offensive fut liquidée en 
un jour. Au Sud-Ouest de Dvinsk a nos troupes — dit le communi- 
qué — après une forte préparation d'artillerie, ont occupé les 
positions allemandes des deux côtés de la voie ferrée Dvinsk- Vilna. 
Immédiatement après, des divisions entières, sans y être poussées 
par l'ennemi, sont rentrées dans leurs tranchées de départ )>. Le 
communiqué mentionnait la conduite héroïque de certaines unités, 
la bravoure des officiers et l'énormité de leurs pertes... Cet événe- 
ment, sans importance au point de vue stratégique, offre cependant 
un grand intérêt pour l'étude des mœurs révolutionnaires. Il faut 
savoir que la 5^ armée était commandée par le général Danilov (1), 
l'un des chefs particulièrement appréciés par la démocratie révo- 
lutionnaire. Selon Stankiévitch, commissaire sur le front Nord, 
le général Danilov était « l'unique général qui fût, malgré la révo- 
lution, resté maître absolu de son armée. Il y faisait régner une 
concorde parfaite. Les nouvelles institutions : comités, commis- 
saires, loin d'affaiblir son autorité, la rendaient plus effective. 
Il écartait tous les obstacles, sans faiblesse, sans hésitation. A la 
5^ armée, on travaillait sans cesse, on s'instruisait, on se dévelop- 
pait : le général avait pour collaborateurs les hommes les meilleurs 
et les plus cultivés de son armée, » 

Ainsi, l'adoption sans réserves de toutes les innovations révo- 
lutionnaires ne permettait pas à un chef de compter sur ses troupes 
au jour de la bataille. 

* 

Dès le 11 juillet, le général Kornilov, nommé commandant en 
chef du front Sud-Ouest, adressait au gouvernement provisoire 
sa fameuse dépêche (dont copie fut envoyée au commandement 
suprême) : « Une armée d'ignorants affolés est en fuite... » (2) ; 
il exigeait le rétabhssement de la peine de mort ; dans cette dépêche 
il disait : « La patrie court à sa perte, je l'affirme; voilà pourquoi, 
bien qu'on ne me demande pas de conseils, j'exige l'arrêt immédiat 
de l'offensive sur tous les fronts, afin de sauver l'armée et de la 
réorganiser selon les préceptes d'une discipUne sévère. Il serait 
criminel de sacrifier les quelques héros qui ont le droit de vivre 
des jours meilleurs ». 

Malgré le ton singulier de cet écrit, l'idée d'interrompre l'offen- 
sive fut aussitôt adoptée par le haut commandement. D'ailleurs 
l'interruption se produisit d'elle-même, avant qu'on eût reçu les 
directives d'en haut : l'armée n'avait plus envie de se battre, elle 

(1) Danilov fit partie, en qualité d'expert, de la délégation bolcheviste 
qui conclut la paix de Brest-Litovsk. En 1920 il avait un poste dans l'armée 
russe de Crimée. 

(2) Voir le chapitre XVII. 



— 276 — 

avait perdu la force d'attaquer. D'autre part, cet arrêt résultait 
des plans du quartier général allemand. 

On institua sur le front la peine de mort et des conseils de guerre 
révolutionnaires. Kornilov donna l'ordre de fusiller les déserteurs 
et les pillards (les cadavres, marqués de pancartes explicatives, 
devaient être exposés le long des routes ou sur des tertres) ; il créa 
des bataillons de choc composés de volontaires et d'élèves des 
écoles militaires, destinés à lutter contre les fuyards, les voleurs et 
les bandits. Enfin il défendit les m.eetings sur le front : il ordonna 
de les disperser par les armes. 

Ces mesures que Kornilov prit de son propre chef, sa parole 
hardie et franche, le langage ferme qu'il parlait au gouvernement — 
au mépris de la discipline — et surtout ses actes énergiques, tout 
cela augmenta singulièrement son autorité aux yeux de la démo- 
cratie libérale et des officiers. La démocratie révolutionnaire de 
l'armée elle-même, crut voir en Kornilov, au moment où l'effroyable 
désastre l'avait frappée de stupeur, son unique recours dans ce 
malheur : lui seul pouvait tirer le pays de cette situation désespérée» 

La journée du 8 juillet (1), on peut le dire, décida du sort de Kor- 
nilov : pour beaucoup de gens, il devint un héros national. On mit 
en lui les plus grands espoirs ; on croyait qu'il sauverait la patrie. 

Me trouvant à Minsk, j'étais très mal renseigné sur ce qui se 
passait dans les milieux militaires : j'eus, cependant, l'impression 
très nette que Berditchev (2) devenait, grâce à l'influence exercée 
par Kornilov, le vrai centre moral de la Russie. L'étoile de Kérensky 
et celle de Broussilov pâhrent subitement. Dès lors les armées furent 
dirigées selon une méthode nouvelle et singulière : on nous envoyait 
de Berditchev la copie d'une « prescription impérative » ; ou bien 
l'on nous informait d'une décision claire et ferme prise par le chef ; 
quelques jours après, cette décision nous revenait sous forme de 
loi ou d'ordre du jour — de Métrograd ou de Mohilev... 

Incontestablement, la tragédie de juillet avait quelque peu 
dégrisé nos soldats. Tout d'abord un sentiment de honte se mani- 
festa : ce qui était arrivé était trop scandaleux, trop ignominieux ; 
la conscience la moins scrupuleuse, le moral le moins délicat 
n'auraient pu absoudre ces turpitudes. Je me rappelle avoir passé 
plusieurs jours au milieu des soldats dont la foule inondait alors 
tous les chemins de fer : c'était en novembre, je m'étais évadé des 
prisons de Bykhovo, je fuyais sous un nom supposé, en civil. Les 
soldats causaient, évoquaient leurs souvenirs. Je ne leur entendis 
jamais avouer cyniquement leur participation à la félonie de 
juillet. Tous, ils cherchaient à expliquer les événements ; ils en 



(1) C'est le jour où il occupa le poste de commandant en chef du front 
Sud-Ouest et où il transmit au gouvernement provisoire ses premières exi- 
gences. 

(2) Siège de l'état-major du front Sud-Ouest. 



— 277 — 

voyaient surtout la cause dans une trahison — celle des officiers il 
va sans dire ; personne ne parlait de sa propre lâcheté. Après la 
honte, ce fut la crainte. Les soldats sentaient s'exercer une autorité : 
ils se tinrent cois et attendirent les événements. Enfin, l'arrêt de 
toute opération stratégique sérieuse produisit une détente qui se 
marqua par une certaine apatliie et passivité. 

Dans la vie de l'armée russe, ce fui le deuxième moment (le pre- 
mier date du début de mars) où, si Von avait su en profiter, la révo- 
lution russe aurait pu prendre une direction nouvelle. 

Celui qui retrouva le premier son assurance, ce fut 3,1. Kérensky. 
La terreur qui l'avait abasourdi, qui l'avait affolé, s'était dissipée : 
c'est elle qui lui avait dicté ses premières prescriptions sévères. 
jSIais il crjignait le Soviet ; il appréhendait de perdre son influence 
sur la démocratie révolutionnaire; il était mécontent du ton tran- 
chant, insultant, des communiqués de Kornilov (il voyait surgir 
le spectre de la dictature), tous ces sentiments pesaient sur sa 
volonté. Les propositions de lois mihtaires — ces lois qui devaient 
rendre aux chefs leur autorité, à l'armée sa puissance — s'enU- 
sèrent dans les chancelleries, sombrèrent dans le gouffre des ran- 
cunes, des méfiances et des antipathies. 

La démocratie révolutionnaire opposa de nouveau une résis- 
tance opiniâtre aux tendances de Kornilov; elle y voyait un atten- 
tat à la Uberté et une menace pour sa propre existence. Les comités 
de troupes — dont il fallait, pour réorganiser l'armée, Umiter les 
compétences — adoptèrent ia même attitude. La ligne de conduite 
nouvelle, dans ces milieux-là, était jugée nettement contre-révolu- 
tionnaire. 

Et, bientôt, la grande masse des soldats se rendit compte de la 
situation : elle comprit que les « paroles terribles » n'étaient que des 
mots, la peine de mort qu'un épouvantail. En effet, la force réelle 
qui aurait pu les empêcher d'agir à leur fantaisie n'existait pas. 

Et la crainte se dissipa. 

L'orage n'avait pas éclaté ; l'atmosphère était toujours aussi 
lourde ; et de nouveaux nuages s'amoncelaient, prêts à s'entre- ^ 
choquer avec un fracas formidable. 



CHAPITRE XXIX 

La Conférence des Ministres et des Commandants en Chef au G. Q. G.. 

le 16 juillet. 



Dès que je fus rentré à Minsk, venant du front, je reçus l'ordre 
de me rendre, pour le 16 juillet, au Grand Quartier Général, afin 
d'y participer à d'importantes délibérations. Kérensky avait 
demandé à Broussilov d'inviter à Mohilev les chefs les plus compé- 
tents, à son jugement, qui examineraient la véritable situation 
des armées, les conséquences de l'écroulement de juillet et la voie 
où l'on engagerait la politique militaire dans l'avenir. Il paraît que 
le général Gourko, invité par Broussilof, ne fut pas admis par 
Kérensky à prendre part aux délibérations. Le Grand Quartier 
adressa au général Kornilof une dépêche lui demandant d'exposer 
par écrit son opinion sur les questions soulevées, la situation diffi- 
cile sur le front Sud-Ouest ne lui permettant pas de quitter son 
poste. Rappelons-nous qu'à ce moment — le 14 et le 15 juillet — 
la 11^ armée était en pleine retraite, du Séreth vers le Zbroutch, et 
que nous nous demandions tous, avec angoisse, si la 7^ armée 
réussirait à passer le Séreth inférieur et la 8^ la hgne des Zaliéchriki, 
afin d'échapper à la pression des armées allemandes qui coupaient 
les routes. 

Le pays et l'armée étaient à la veille d'une catastrophe : aussi 
décidai-je de faire, sans me préoccuper des conventions de l'éti- 
quette, un tableau exact de l'état des troupes, dans toute sa réaUté 
affreuse. 

J'arrivai chez le générahssime. Broussilov me' dit, à mon grand 
étonnement : 

« Antoine Ivanovitch, je m.e suis rendu compte nettement qu'on 
ne peut aller plus loin. Il s'agit de trancher la question. Ces com- 
missaires, ces comités, cette démocratisation mènent à leur perte 
l'armée et la Russie. Je veux exiger catégoriquement qu'on cesse 
de désorganiser l'arm.ée. Vous me soutiendrez, je l'espère. » 

Je lui déclarai que j'étais absolument de son avis et que j'avais 
l'intention de poser la question de l'avenir de l'armée en termes 
aussi nets et aussi décisifs que possible. Je dois avouer que cette 
démarche de Broussilov me le rendit fort sympathique et que je 
supprimai, mentalement, dans mon discours, toute l'amertume que 
j'avais amassée contre le commandement suprême. 



— 279 — 

On attendit longtemps, une heure, une heure et demie, l'ouver- 
ture de la conférence. Puis on apprit qu'il s'était produit un petit 
incident. Le ministre de la Guerre n'avait été reçu à la gare ni 
par le général Broussilov, ni par son chef d'état-major, le général 
Loukomsky : tous deux, ils avaient été empêchés, par des affaires 
urgentes, d'aller au-devant du train. Kérensky attendit longtemps : 
il finit par perdre patience ; il envoya au général Broussilov son 
aide de camp, porteur d'un ordre cassant :1e généralissime avait à se 
rendre immédiatement à la gare et faire son rapport au ministre. 
Cet incident passa presque inaperçu. Mais ceux qui ont vu de près 
la scène pohtique savent que les acteurs qui s'y produisent ne sont 
que des hommes, avec toutes leurs faiblesses... et que le jeu con- 
tinue souvent dans les couhsses. 

A la conférence participaient les personnages suivants : Kérensky, 
président du conseil, Téréchtenko, ministre des affaires étrangères, 
le général Broussilov, chef suprême des armées, et le général Lou- 
komsky, son chef d'état-major, les généraux Alexéev et Roussky, 
le général Klembovsky, commandant en chef du front Nord, 
moi-même, commandant en chef du front Ouest, et le général Mar- 
kov, mon chef d'état-major, l'amiral Maximov, les généraux Vélit- 
chko et Romanovsky, — Savinkof, commissaire aux armées, et 
deux ou trois jeunes gens de la suite de M. Kérensky. 

Broussilov adressa aux assistants un bref discours qui m'étonna 
par sa tournure vague et trop générale. En réaUté, il parla pour ne 
rien dire. Je me persuadai qu'il tiendrait sa promesse à la fin de 
nos travaux, quand il les résumerait et en dégagerait les conclusions. 
Je me trompais : le général Broussilov ne sortit plus de son silence. 
Après lui, on me donna la parole. Je m'exprimai en ces termes : 

* 
* * 



« C'est avec une profonde émotion et dans le plein sentiment 
de ma haute responsabihté morale, que je commence mon rapport. 
Je vous prie de m'excuser : au temps de l'autocratie impériale, 
j'ai toujours parlé franchement et sans ambages ; je ne changerai 
pas de langage aujourd'hui, sous l'autocratie révolutionnaire. 

« Quand j'ai assumé le commandement du front, j'ai trouvé les 
troupes en pleine décomposition. J'en ai été d'autant plus surpris 
que, ni dans les rapports adressés au Grand Quartier Général, 
ni au moment même de ma nomination, la situation ne m'était 
apparue dans un jour si désavantageux. Mais le fait est facile à 
exphquer : tant que les corps d'armée étaient sur la défensive, ils 
n'ont pas commis d'infractions trop graves à la disciphne. Dès qu'il 
s'est agi d'accomphr son devoir, quand l'ordre a été donné d'oc- 
cuper les tranchées de départ en vue de l'offensive, l'instinct de 



— 280 — 

conservation prit le dessus et la démoralisation s'est manifestée 
pleinement . 

« Dix divisions à peu près, refusaient d'occuper les positions 
désignées en vue de l'offensive : cela a exigé des efforts inouïs de la 
part des chefs de tous grades, des comités, des agitateurs ; cela a 
exigé d'interminables supplications, des exhortations, des con- 
seils... Pour qu'il me fût possible d'agir avec fermeté, j'ai dû, coûte 
que coûte, diminuer le nombre des troupes en révolte. C'est ainsi 
que s'écoula environ un mois : certaines divisions, il est vrai, exécu- 
taient les ordres de combat. Mais le 2^ corps du Caucase et la 169^ 
division d'infanterie étaient en complet désarroi. Certaines troupes 
n'avaient plus figure humaine, non seulement au moral, mais au 
physique même. Je n'oublierai jamais l'heure que j'ai passée au 
milieu du 703^ régiment de Souram. Dans les régiments il y avait 
de huit à dix fabriques clandestines d'eau-de-vie : partout, on ne 
voyait qu'ivrognerie, jeux de hasard, rixes, vols, voire assassinats. 

« J'ai pris une mesure extrême : j'ai ramené à l'arrière le 2« corps 
du Caucase (sans la 51® division d'infanterie) et en ai ordonné la 
dissolution, en même temps que celle de la 169® division d'infan- 
terie. Par conséquent, au début même des opérations, je retranchais 
de mes armées 30.000 baïonnettes, avant le premier coup de fusil. 

«Je dirigeai sur le secteur des Caucasiens la 28® et la 29® divisions 
d'infanterie qui passaient pour les meilleures de tout le front... 
Et voilà que la 29® ayant atteint les tranchées à marches forcées, 
se retira le lendemain dans sa presque totalité (deux régiments 
et demi) ; la 28® fit descendre en tranchées un seul régiment, qui 
décida sans appel de ne pas attaquer. 

« Tout ce qu'il était possible de faire pour relever le moral des 
troupes a été fait. 

« Le généralissime est venu sur le front, lui aussi, après avoir 
causé avec les comités et les représentants de deux corps, il avait 
eu l'impression que « les soldats étaient bien disposés, mais que 
les chefs avaient peur et perdaient la tête ». C'est faux. Les chefs, 
au milieu de difficultés incroyables, ont fait tout ce qu'ils pouvaient. 
Mais Monsieur le Généralissime ignore que le meeting du premier 
corps sibérien où son discours avait soulevé les applaudissements 
les plus enthousiastes, a continué après son départ... De nouveaux 
orateurs y ont pris la parole pour inviter les soldats à ne pas écouter 
« le vieux bourgeois )). (Je m'excuse, mais je dis la vérité — Inter- 
ruption de Broussilou : « Je vous en prie... ») et ont accompagné 
son nom des jurons les plus orduriers. Les violences de ces orateurs 
ont, elles aussi, soulevé un tonnerre d'applaudissements. 

« Le Ministre de la Guerre, en tournée sur le front, qui, par ses 
discours inspirés, avait appelé les troupes au sacrifice, fut reçu avec 
enthousiasme par la 28® division. Mais, au mom.ent où il reprenait 
son train, une députation d'un des régiments est venue lui annoncer 



— 281 — 

que les hommes avaient, avec ceux d'un autre régiment, pris la 
décision, une demi-heure après son départ, de « ne pas attaquer ». 

A la 29^ division, une solennité particulièrement touchante a 
été célébrée : la remise d'un drapeau rouge au commandant du 
régiment d'infanterie de Poti : l'officier avait mis un genou en 
terre pour le recevoir. Par la bouche de trois orateurs, les soldats 
de Poti, avec des cris passionnés, jurèrent de « mourir pour la 
Patrie ». Ce même régiment, dès le premier jour de l'offensive, n'est 
pas même descendu en tranchée : il a fait demi-tour ignominieuse- 
ment et s'en est allé à dix verstes du champ de bataille. 

Parmi les institutions créées pour relever le moral des soldats, 
mais qui, en réahté, ont travaillé à leur démoraUsation, je citerai 
le commissariat aux armées et les comités. 

Il y a, peut-être, au nombre des commissaires des merles blancs, 
des gens qui ne s'occupent que de ce qui est de leur compétence 
et arrivent à être utiles. Alais cette institution crée une deuxième 
autorité à côté de celle des chefs militaires ; c'est une cause perpé- 
tuelle de contestations ; par ses ingérences illicites et criminelles, 
elle désagrège fatalement l'armée. 

Je me vois obligé de tracer le portrait des trois commissaires 
du front ouest. Le premier est, peut-être, un brave homme, un 
honnête homme — je ne le connais pas personnellement — mais 
c'est un utopiste qui ne comprend rien à la vie militaire et, d'autre 
part, ignore la vie tout simplement. Il a une très haute idée de 
son autorité. Quand il exige que le chef d'état-major exécute ses 
ordres, il déclare avoir le droit de révoquer tous les commandants, 
jusqu'au chef d'armée, y compris... Un jour qu"il expliquait aux 
troupes l'essence même de son pouvoir, voici comme il l'a défini : 
« Tous les fronts dépendent du ministre de la guerre, n'est-ce pas ? 
— Eh bien ! moi, pour le front ouest, je suis le ministre de la guerre. » 

Le second — aussi bien renseigné que l'autre sur la vie mili- 
taire — est un socialiste-démocrate à la limite entre le menche- 
\isme et le bolchevisme. C'est lui qui avait été rapporteur de la 
section militaire au congrès panrusse des Soviets. C'est le même 
qui jugeait insuffisante la débâcle causée par la déclaration des 
droits et qui voulait pousser plus avant la démocratisation. Il 
exigeait la faculté de révoquer les officiers, de leur donner des 
certificats ; il exigeait encore la suppression de la seconde moitié 
du § 14; qui reconnaît aux chefs le droit de fusiller les lâches et 
les bandits. Enfin, il demandait la liberté de parole, non seulement 
aux heures de repos, mais aussi sous les armes. 

Le troisième, qui n'est pas russe, nourrit évidemment un grand 
mépris pour nos soldats. Quand il s'approchait d'un régiment, il 
avait l'habitude de lui lancer des jurons choisis : jamais les chefs, 
sous l'ancien régime, n'en avaient proféré de pareils. Mais, chose 
étrange ! les guerriers révolutionnaires conscients et libres trouvent 
ces procédés tout naturels : ils obéissent, ils exécutent tous les 



— 282 — 

ordres. Ce dernier commissaire, au jugement des chefs, nous est 
d'un grand secours. 

Un autre principe de désorganisation, ce sont les comités. Il 
en est, je ne le nierai pas, qui travaillent à merveille et qui font 
tout leur devoir. Plusieurs de leurs membres ont fait à l'armée le 
plus grand bien ; plusieurs ont scellé d'une mort héroïque leur 
dévouement à la Patrie. Mais les services que certains hommes 
ont rendus ne compensent pas le moins du monde, je l'affirme, 
l'immense dommage que les Comités ont causé en introduisant 
dans l'armée la multiplicité des autorités et des chefs, les démêlés, 
les ingérences, tout ce qui est fait pour affaiblir le pouvoir. Je 
pourrais citer par centaines les résolutions qui ont suscité le désordre, 
qui ont jeté le discrédit sur l'autorité. 

Je m'en tiendrai à quelques faits particuhèrement marquants, 
particulièrement significatifs. 

On cherche à se saisir du pouvoir, ouvertement et sans équi- 
voque. 

Le journal du comité du front, dans un article du président, 
exige qu'on attribue aux comités V autorité gouvernementale. 

A la 3^ armée, le comité demande dans une motion — que le 
commandant de l'armée appuyait, à mon grand étonnement — 
« d'octroyer aux comités d'armée les pleins pouvoirs du ministre 
de la guerre et du comité central des députés soldats et ouvriers — 
ce qui leur donnerait le droit d'exécuter toutes leurs décisions... 
au nom du Comité... » 

Quand on s'est mis, au comité du front, à discuter la fameuse 
« déclaration », les opinions se sont divisées au sujet du § 14. Les 
uns ont rejeté la deuxième partie du paragraphe, les autres ont 
exigé l'introduction d'un amendement : « les membres du comité 
du front ont le droit, dans des circonstances analogues, de mettre 
en œuvre toutes mesures utiles et même de faire intervenir la 
force armée même contre les chefs ». Voilà où nous allons. 

Nous trouvons mentionné dans le rapport de la section du 
Congrès panrusse le droit exigé pour les organisations de soldats 
de récuser et de recommander les chefs, le droit de participer à 
la direction de U armée. 

Ne croyez pas qu'il n'y ait là que des théories. Non ; les comités 
empiètent sur tous les domaines : questions miUtaires, intérieures, 
administratives. Et cela est bien en harmonie avec l'anarchie morale 
et matérielle des troupes — où l'insubordination est un fait général. 

Nous étions occupés à la préparation morale de l'offensive. 
Le Comité du front, le 8 juin, vota la motion : « ne pas attaquer » ; 
le 18 juin, changement à vue : on décide de participer aux opé- 
rations. Le Comité de la 2^ armée a résolu, le l^r juin, de ne pas 
attaquer ; le 20 juin, il est revenu sur cette résolution. Le Soviet 
des députés ouvriers et soldats de Minsk a voté, par cent vingt- 
trois voix contre soixante-dix-neuf, de s'opposer à l'offensive. 



— 283 — 

Tous les Comités de la 169™^ division d'infanterie ont exprimé leur 
défiance au gouvernement et déclaré qu'attaquer l'ennemi « c'était 
trahir la révolution ». 

La campagne entreprise contre l'autorité s'est manifestée par 
une série de révocations frappant les officiers supérieurs — les 
Comités y prirent presque toujours une part active. Quelques 
heures seulement avant le début des opérations, dans un secteur 
de la plus grande importance, un commandant de corps d'armée, 
un chef d'état-major et un chef de division ont dû se retirer. La 
même mesure frappa, au total, soixante chefs mihtaires, en com- 
mençant par les commandants de corps d'armée pour finir aux 
commandants de régiments. 

Il est difficile de calculer tout le mal qu'ont fait les comités. Ils 
n'ont pas de disciphne intérieure. Quand la majorité a voté une 
mesure raisonnable — tout n'est pas fait. C'est à leurs membres 
de mettre en pratique la décision prise. Plus d'une fois, des bol- 
cheviks ont abusé de leur titre de membres, pour semer, sans 
risque, le désordre et la révolte. 

Au résumé, multipUcité des dirigeants, multipUcité des auto- 
rités. Au heu de fortifier le pouvoir, on l'afîaiblit. Et le chef miU- 
taire, placé sous tutelle, soumis au contrôle, nommé aujourd'hui, 
révoqué demain, diminué de toutes façons, avait dû conduire 
ses troupes au combat avec autorité, avec courage !.. 

Telle a été la préparation morale qui a précédé l'offensive. 
La concentration des troupes n'est pas achevée. La situation sur 
le front sud-ouest exigeait des secours immédiats. L'adversaire 
avait prélevé sur mon front trois ou quatre divisions pour les 
lancer contre le front sud-ouest : je décidai d'avancer avec les 
troupes restées fidèles, en apparence du moins, à leur devoir. 

Pendant trois jours, notre artillerie avait détruit les tranchées 
ennemies, effectué d'effroyables bouleversements, causant aux 
Allemands de lourdes pertes. La voie était Ubre devant notre 
infanterie. Toute la première zone, ou presque, fut enfoncée. 
Nos hgnes de tirailleurs arrivèrent aux batteries ennemies. Cette 
rupture du front aurait dû se transformer en une victoire éclatante 
— la victoire que nous attendions depuis si longtemps. 

Mais... permettez-moi de vous citer quelques extraits des 
relations de la bataille : 

« Les troupes de la 28™^ division d'infanterie s'approchèrent de 
leurs tranchées de départ quatre heures seulement avant le déclen- 
chement de l'attaque : d'ailleurs, seules, deux compagnies et demie 
du 109^ régiment y parvinrent, avec quatre mitrailleuses et trente 
officiers; le 110® arriva à ses positions réduit de moitié ; deux ba- 
taillons du 111% qui comblèrent les vides, refusèrent d'attaquer; 
au 112®, les soldats regagnèrent l'arrière par dizaines (1). Les 



(1) Relation de l'état-major du front. 



— 284 — 

unités de la 28^ division débouchèrent sous un feu violent d'ar- 
tillerie, de mitrailleuses et de fusils, elles se terrèrent derrière 
leurs barbelés, incapables de se porter en avant : seules, quelques 
troupes d'assaut, accompagnées de volontaires du régiment de 
la Volga et d'un peloton d'officiers, réussirent à enlever la pre- 
mière ligne de tranchées ; mais la mitraille les empêcha de tenir 
et, vers midi, la 28® division regagna ses positions de départ, 
ayant essuyé de lourdes pertes, surtout en officiers. Dans le sec- 
teur de la 51 e division, l'offensive partit à 7 heures 5 minutes. 
Les régiments 202^ de Gouri et 204^ d'Ardagan-Mikhaïlovo, suivis 
de deux compagnies du régiment de Soukhoum et des compagnies 
d'assaut des régiments de Soukhoum et de Poti, enlevèrent rapi- 
dement deux lignes de tranchées qu'elles prirent à la baïonnette 
et, à 7 heures et demie, attaquèrent la troisième ligne. La brèche 
avait été si rapidement faite que l'ennemi surpris ne réussit pas à 
déclencher à temps son tir de barrage. Le 201 ^ régiment de Poti qui 
suivait, arriva à la première ligne de nos tranchées, mais il refusa 
de continuer sa marche, laissant ainsi sans renforts les éléments 
qui avaient forcé les hgnes de l'adversaire. Les troupes de la 134® di- 
vision, qui venaient derrière ceux de Poti, n'exécutèrent pas leur 
mission à cause de l'encombrement des tranchées et aussi du feu 
nourri de l'artillerie ennemie. En partie elles se dispersèrent, en 
partie elles se cachèrent dans nos abris. Ceux de Gori et d'Ardogan 
qui ne voyaient venir aucun soutien, ni derrière eux ni sur leurs 
flancs, commencèrent à s'agiter : plusieurs compagnies dont tous 
les officiers étaient tombés, battirent peu à peu en retraite, suivies 
de toutes les autres, sans y être sérieusement contraintes par les 
Allemands, qui n'ouvrirent un feu violent d'artillerie et de mi- 
trailleuses qu'au moment de la fuite des nôtres... Les troupes de 
la 29® division n'occupèrent pas à temps voulu leur hgne de départ : 
les soldats, déprimés, avançaient sans enthousiasme. Un quart 
d'heure avant le commencement de l'action, le 114® régiment, 
sur le flanc droit, refusa d'attaquer. On le remplaça par le régi- 
ment d'Erivan qui était en réserve. Pour des raisons inconnues, 
le 116® et le 113® régiments partirent trop tard. 

« Après notre insuccès la déroute de nos soldats ne fit que croître 
et, à la nuit tombante, prit des proportions effrayantes. Les sol- 
dats fatigués, démoralisés, déshabitués du bruit de la bataille et 
du fracas des canons, afîaibhs par tant de mois d'inaction, de repos, 
de fraternisations et de meetings, désertaient les tranchées, aban- 
donnaient les fusils, les mitrailleuses, et regagnaient l'arrière. 

« La lâcheté et l'indiscipline de certaines unités étaient si com- 
plètes que les chefs furent obligés de demander à notre artillerie 
de cesser le feu : nos propres canons semaient la panique parmi nos 
soldats » (1). 



(1) Relation de l'état -major du 20^ corps. 



— 285 — 

Voici une autre relation-rédigée par le commandant d'un corps 
d'armée qui lui fut confié la veille des opérations et, par conséquent, 
juge impartial de la préparation : 

« Nous avions tout pour réussir : un plan étudié dans tous ses 
détails ; une artillerie puissante, bien exercée ; un temps favorable 
empêchant les Allemands de mettre à profit leur supériorité en 
aviation ; des forces plus nombreuses que celles de l'ennemi ; des 
réserves arrivant au bon moment ; des munitions à profusion ; 
j'ajouterai : un secteur particulièrement bien choisi pour une 
offensive ; on pouvait, tout près des tranchées, dissimuler un 
grand nombre de batteries ; on avait, pour accéder au front, 
d'excellents passages protégés par des collines ; la distance entre 
notre ligne et celle de l'adversaire était peu considérable ; entr'elles 
aucun obstacle naturel ne s'érigeait, qu'il aurait fallu surmonter 
sous le feu de l'ennemi. Enfin, nos soldats avaient été travaillés 
par les Comités, par les officiers et par le ministre de la guerre, 
Kérensky lui-même, qui étaient parvenus à les pousser en avant. 

« Un succès, un très grand succès fut obtenu, sans grosses 
pertes de notre part. Trois hgnes de tranchées fortifiées furent 
enfoncées et occupées ; nous n'avions plus devant nous que quelques 
gros ouvrages défensifs ; nous aurions pu, au bout de peu de temps, 
faire la guerre de mouvement ; l'artillerie ennemie était réduite 
au silence, nous avions capturé plus de 1.400 Allemands, nous 
avions pris des mitrailleuses en grand nombre et toute espèce de 
butin. En outre, l'adversaire avait eu beaucoup de tués et de 
blessés par le tir de notre artillerie. On pouvait affirmer que les 
troupes disposées en face de notre corps d'armée étaient hors 
d'état de combattre, avant longtemps... 

« Dans tout notre secteur, trois ou quatre batteries seulement 
nous envoyaient de rares obus ; plus rarement encore en entendait 
trois ou quatre mitrailleuses — et des coups de fusil isolés... 

« La nuit tomba... 

« Je reçus alors d'inquiétantes nouvelles : les commandants des 
secteurs où l'on se battait m'annonçaient la désertion des soldats. 
De leur propre chef, les hommes abandonnaient en foule, par 
compagnies entières, notre première Mgne que l'ennemi n'avait 
pas attaquée. Dans certaines positions, il n'y avait plus que le 
commandant du régiment avec ses officiers et quelques soldats. 

« L'opération était manquée, définitivement, sans espoir. 

« Ainsi, j'avais éprouvé, le même jour la joie de ce succès, 
acquis malgré la démorahsation de nos troupes — et l'horreur de 
cette reculade voulue où les soldats perdaient tout le fruit d'une 
victoire nécessaire à la Patrie comme l'air, comme l'eau. Je compris 
notre impuissance à modifier la mentalité inconsciente de nos 
hommes. Et longuement, amèrement, je sanglotai... (1). », 



(1) Relation du premier corps sibérien. 



— 286 — 

Cette opération sans gloire nous a causé des pertes importantes 
qu'il est difficile encore d'évaluer exactement : chaque jour des 
bandes de déserteurs rallient leurs unités. Plus de 20.000 blessés 
ont passé par les postes d'évacuation. Je vais indiquer, sans en 
tirer de conclusions, un certain nombre de chiffres, qui ne manquent 
pas d'intérêt : blessés grièvement, 10 % ; blessés aux doigts et à 
la main, 30 % ; blessés superficiellement (dont les pansements 
n'ont pas été retirés), 40 % — il faut compter probablement dans 
ce nombre beaucoup de simulateurs ; et enfin, contusionnés et 
malades, 20 % . 

C'est ainsi que les opérations se sont terminées. 

Jamais, auparavant, je n'avais eu l'occasion d'engager une 
bataille avec une telle supériorité en hommes et en munitions. 
Jamais la conjoncture ne m'avait fait entrevoir d'aussi brillantes 
possibihtés. Sur un front de dix-neuf verstes, j'avais 184 bataillons 
contre 29 bataillons ennemis, 900 canons contre 300 allemands : 
j'ai conduit au feu 138 bataillons contre les 17 de l'adversaire qui 
se trouvaient en première ligne. 

Et tout s'est écroulé. 

De toute une série de rapports rédigés par les chefs, on peut 
conclure que les dispositions morales des troupes étaient, immé- 
diatement après la défaite, aussi incertaines qu'auparavant. 

Trois jours après, j'ai réuni les commandants d'armée et leur 
ai demandé : 

— Vos armées sont-elles capables de résister à une sérieuse 
offensive des Allemands qui mettraient en hgne leurs réserves ? 

On m'a répondu : Non. 

— Peuvent-elles soutenir le choc des forces allemandes que 
nous avons actuellement devant nous ? 

Le commandant de la 10^ armée déclara qu'il le croyait. 

Deux autres firent des réponses vagues, posèrent des conditions. 

Mais voici quel fut l'avis général. 

« Nous n'avons pas d'infanterie. » 

Je dirai plus : 

Nous n'avons pas d'armée. Et il faut en créer une, sans retard, 
coûte que coûte. 

Les lois que le gouvernement vient de promulguer remettent 
l'armée dans la bonne voie. Mais elles n'ont pas encore pénétré 
profondément : il est difficile de savoir quels sentiments elles sus- 
citent. Cependant, les répressions ne suffisent pas, c'est clair, pour 
tirer l'armée de l'impasse où elle s'est engagée. 

On répète à chaque instant : ce sont les bolcheviks qui ont désor- 
ganisé l'armée. Je proteste contre cette exphcation. Elle est fausse. 
La débâcle a été voulue par d'autres : quant aux bolcheviks, ce 
ne sont que des vers abjects qui pullulent dans l'organisme sup- 
purant. 

Ce qui a désorganisé nos troupes, ce sont les lois militaires de 



— 287 — 

ces quatre derniers mois. Ceux qui les ont désagrégées, ce sont des 
gens qui étaient, peut-être, par une ironie du destin, d'honnêtes 
idéalistes, mais qui ignoraient la vie, les mœurs de l'armée et 
les bases historiques de son existence. 

Au commencement, cela s'est produit sous la pression du Soviet 
des députés ouvriers et soldats, institution nettement anarcliique 
à ses débuts. Puis cela s'est transformé en système funeste et 
fatal. 

Immédiatement après sa nomination, le ministre de la guerre 
m'a dit : 

— Le pays et l'armée sont maintenant révolutionnés. Place 
au travail créateur !... 

Je me suis permis de répondre : 

— Il est un peu tard... » 

Ici, le général Broussilov m'interrompit : 

— Antoine Ivanovitch, veuillez abréger votre rapport, sinon 
la conférence sera trop longue. 

Je compris : il ne s'agissait pas de l'étendue de mon rapport, 
mais bien de sa matière qu'on jugeait risquée. Je répondis : 

— La question que j'ai soulevée est, à mon avis, d'une portée 
immense. Je demande la permission d'exprimer ma pensée jus- 
qu'au bout — sinon je terminerai là mon discours. 

Le silence régnait. J'y vis l'autorisation de continuer. Je repris : 

« La déclaration des droits du soldat fut promulguée. Tous 
les chefs militaires, sans exception, y virent la ruine de notre force. 
L'ex-généralissime Alexéev télégraphia ces mots : « cette décla- 
ration est le dernier clou que l'on plante dans le cercueil préparé 
pour l'armée russe ». L'ex-commandant en chef sur le front sud- 
ouest, le général Broussilov, a déclaré, ici même, à Mohilev, à la 
conférence des commandants en chef : « Il est encore possible de 
sauver nos troupes et de les pousser même à l'offensive, mais à 
une condition : l'abolition de cette déclaration ». 

Personne ne voulut nous écouter. 

Le § 3 autorise les soldats à énoncer librement et sans détours 
leurs opinions poUtiques, religieuses, sociales et autres. La poli- 
tique inonda l'armée. 

Les hommes de la 2^ division de grenadiers du Caucase, qu'on 
venait de dissoudre, s'écriaient avec un étonnement qui n'était pas 
simulé : « Pourquoi cette sévérité ? On nous a permis de dire tout 
ce que nous vouUons, partout où nous désirions parler — et main- 
tenant on nous chasse ! )> Ne pensez pas que cette interprétation 
trop vaste des « libertés » soit particulière à la masse inculte. Quand 
la 169^ division d'infanterie se désagrégea moralement et que ses 
comités exprimèrent au gouvernement provisoire, dans une forme 
violente à outrance, leur défiance et leur décision de ne pas attaquer, 
je donnai l'ordre de la dissoudre. Mais je me heurtai à une difficulté 



— 288 — 

imprévue : les commissaires estimaient qu'il n'y avait pas faute 
commise ; il était licite de tout dire, verbalement ou par écrit ; 
il aurait fallu, pour sévir, coristater que des ordres de combat 
n'avaient, en réalité, pas été exécutés. 

Le § 6 ordonne que tous les imprimés, sans exception, soient 
remis à leurs destinataires. Une vague de libelles rédigés par des 
bandits (les bolcheviks) et d'écrits défaitistes submergea l'armée. 
Cette littérature devint la nourriture spirituelle de nos hommes, 
aux frais de l'État et de la fortune nationale : on en trouve la preuve 
dans la comptabihté du « bureau mihtaire de Moscou » qui, à lui 
seul, procura aux soldats : 

du 24 mars au l^^" mai : 7.972 exemplaires de la « Pravda », 
2.000 exemplaires de la « Soldatskaïa Pravda », 30.375 exemplaires 
du « SociaUste-démocrate », etc; 

du 1" mai au 11 juin : 61.525 exemplaires de la « Soldatskaïa 
Pravda », 32.711 exemplaires du «Socialiste-démocrate», 6.999exem- 
plaires de la « Pravda », etc. 

Cette même littérature fut dirigée sur les villages par l'inter- 
.médiaire des soldats (1). 

Le § 14 établit qu'aucun militaire ne peut-être puni sans juge- 
ment. Cette « liberté » n'intéressait que le soldat, naturellement 
— les officiers, comme par le passé, étaient toujours menacés de 
ce châtiment suprême : la révocation. 
Qu'arriva-t-il ? 

L'administration supérieure de la justice mihtaire, sans même 
prévenir le Grand quartier général, demanda aux tribunaux, 
avant leur démocratisation, de suspendre l'exercice de leurs fonc- 
tions — à l'exception des affaires d'une exceptionnelle gravité, 
la trahison, par exemple. On enlevait aux chefs leur autorité disci- 
plinaire. Les conseils de discipline cessèrent de fonctionner, ou 
bien on les mit à l'index (on ne fit plus d'élections). 
La justice disparaissait définitivement de l'armée. 
Ce iDoycottage des conseils de discipline et ce refus d'une unité 
(constaté par un rapport) d'éhre des jurés, sont significatifs. Le 
législateur peut se heurter à des faits semblables dans l'organisation 
des nouveaux tribunaux militaires révolutionnaires. Dans les 
régiments qui refuseront l'élection, il faudra instituer des jurés 
désignés par le gouvernement. 

Le résultat de toute une série d'actes législatifs a été la ruine de 
l'autorité et de la disciphne. On se moque des officiers : on leur a 
clairement exprimé défiance et mépris. 

On chasse comme des laquais les chefs miUtaires, y compris 
les généralissimes. 

Dans un de ses discours sur le front nord, le ministre de la 



(1) Compte-rendu du journal Le Front, n° 25. 



— 289 — 

guerre, pour définir l'étendue de son pouvoir, a prononcé cette 
phrase significative : 

— En vingt-quatre heures je puis congédier tout le haut 
commandement, et l'armée ne protestera pas. 

Dans d'autres discours, sur le front ouest, il disait aux troupes : 

— Au temps du tsar, on vous poussait au combat à coups de 
knout ; vous aviez, dans le dos, des mitrailleuses... Les généraux 
du tsar vous menaient à la boucherie. Mais aujourd'hui chaque 
goutte de votre sang a son prix... 

Au pied de la tribune où trônait le ministre, je me tenais, moi, 
le commandant en chef, et mon cœur se serrait douloureusement. 
Ma conscience parlait aussi : — C'est faux... Et je me rappelais 
le passé : mes braves tirailleurs de la division de fer qui ne for- 
maient tout d'abord que huit bataillons et douze dans la suite 
ont fait plus de 60.000 prisonniers, ont enlevé 43 canons à l'ennemi 
— et jamais je n'ai eu de mitrailleuses pour les pousser au combat. 
A Mésoliabortch, à Loutovisko, à Loutsk, à Tchartérysky, je ne 
les ai pas conduits à la boucherie. Ces lieux glorieux sont famiUers 
à l'ex-commandant en chef du front ouest... 

Mais on aurait tout pardonné, tout supporté si la préparation 
de la victoire l'exigeait, si cela avait pu aiguillonner le soldat et 
le pousser à l'offensive... 

Je me permettrai de faire un parallèle. 

Sur notre front, Sokolov, accompagné d'autres députés de 
Pétrograd, vint visiter le 703® régiment de Souram. Il y arrivait 
dans la noble intention de combattre l'ignorance épaisse, la décom- 
position morale, particulièrement avancée dans ce régiment. On 
le roua de coups. Nous fûmes tous profondément indignés contre 
cette horde sauvage de bandits. L'alarme fut générale : les comités 
de toutes catégories désavouèrent, à plusieurs reprises, cet odieux 
attentat. Dans des discours pleins de menaces, dans des ordres 
du jour indignés, le ministre de la guerre condamna l'ignoble 
conduite des hommes de Souram. Il adressa, par dépêche, l'expres- 
sion de toute sa condoléance à Sokolov... 

Voici un autre fait : 

Je me rappelle parfaitement le janvier 1915, où nous étions près 
de Loutovisko. Par un froid cruel, enfonçant dans la neige jusqu'à 
la ceinture, le colonel Noskov, l'héroïque manchot, combattait sans 
défaillance à côté de mes tirailleurs. Il conduisait son régiment 
à l'assaut des pentes escarpées, inaccessibles, de la hauteur 804... 
A ce moment, la mort l'épargna. Récemment, deux compagnies sont 
venues, ont demandé à voir le général Noskov, l'ont entouré et, 
après l'avoir tué, sont reparties. 

Je poserai une question à M. le Ministre de la Guerre : a-t-il, 
de toute la puissance de sa parole enflammée, de toute là force 
de sa colère, de tout le poids de son autorité, accablé les infâmes 

19 



— 290 — 

meurtriers ? A-t-il envoyé une dépêche de condoléance à la famille 
du héros assassiné ? 

On nous avait ôté tout pouvoir, toute autorité ; on avait fait 
du mot « chef » un vocable sans âme, sans vie — et, de nouveau, 
une dépêche, partie du Grand quartier général, est venue nous 
cravacher : « Les chefs qui hésiteront, dans la répression, à recourir 
aux armes, doivent être révoqués et cités devant les tribunaux ». 

Non, Messieurs, ce n'est pas cette menace qui fera trembler 
les serviteurs désintéressés de la Patrie, toujours prêts à lui donner 
leur vie ! 

En résumé, les chefs supérieurs se groupent en trois catégories : 
les uns, malgré les difficultés accablantes du service et de l'exis- 
tence, sont courageusement décidés à remplir leur devoir jusqu'au 
bout, loyalement-; les autres laissent faire et suivent le courant ; 
les derniers agitent de toutes leurs forces le drapeau rouge et, 
héritant d'une coutume qui date de la domination tartare, rampent 
à plat ventre devant les nouveaux dieux de la révolution, comme 
ils avaient rampé devant les tsars. 

Quant au corps des officiers... il m'est effroyablement pénible 
de traiter ce sujet de cauchemar. Je serai bref. 

Sokolov, après avoir vu de près la vie militaire, s'est écrié : 

— Je n'aurais jamais pensé que vos officiers fussent de pareils 
martyrs... Je m'incline devant eux. 

Certes, au temps les plus sombres de l'autocratie, les « oprit- 
chniki (1) » du tsar et les gendarmes n'ont jamais fait subir à ceux 
qu'on jugeait criminels d'aussi terribles tortures morales, d'aussi 
injurieuses railleries que celles dont nos officiers, prêts à mourir 
pour la Patrie, sont les victimes de la part des masses incultes 
qu'excitent des misérables, la lie de la révolution. 

On les insulte à tout moment. On les bat, oui, on les bat. Mais 
ils ne viennent pas se plaindre à vous. Ils ont honte, honte à en 
mourir. Dans un coin de sa cagna, plus d'un a soulagé son chagrin 
en versant des larmes, à la dérobée... 

Beaucoup d'officiers — le fait n'a rien de surprenant — ne 
voient qu'une issue à leur situation Ja mort au champ d'honneur. 
Ces quelques phrases, que je relève dans la relation d'un combat, 
ont un accent poignant d'héroïque sérénité et de souffrance cachée : 

« C'est en vain que les officiers, marchant devant les troupes, 
essayèrent de les enlever. A ce moment, au sommet de la 
redoute n» 3, un drapeau blanc fut hissé. Alors quinze officiers, 
suivis d'une poignée de soldats, s'élancèrent seuls, contre l'ennemi... 
On ignore ce qu'ils sont devenus... on ne les a pas revus !... (2) 

Paix aux cendres de ces braves ! Que leur sang retombe sur 
leurs bourreaux, conscients et inconscients ! 



(1) Séides du tzar Jean le Terrible. 

(2) Relation du 38^ corps. 



— 291 — 

L'armée s'est écroulée. Pour la remettre dans la bonne voie, 
il faut prendre des mesures héroïques : 

1» Le gouvernement doit reconnaître ses fautes et revenir de 
ses erreurs, lui qui n'a ni compris ni apprécié l'élan noble et sin- 
cère des officiers. Ceux-ci avaient appris avec joie la nouvelle du 
coup d'État ; ils ont donné leur vie sans compter pour la Patrie ; 

2° Pétrograd, qui ignore l'armée, sa vie, ses mœurs et les bases 
historiques de son existence, doit cesser de promulguer des lois 
mihtaires. Toute l'autorité doit appartenir au générahssime qui 
ne répond de ses actes qu'au gouvernement provisoire ; 

3° La politique doit être bannie de l'armée ; 

4° Il faut abolir la « déclaration » dans sa partie essentielle ; 
supprimer les commissaires, les comités — en modifiant peu à peu 
les fonctions de ces derniers (1) ; 

5° L'autorité sera rendue aux chefs. La discipUne sera rétablie, 
de même que les formes extérieures des convenances et de l'ordre. 

6° Les nominations aux postes supérieurs ne dépendront pas 
seulement de la jeunesse et de l'énergie des candidats, mais aussi 
de leur expérience du service et de la guerre ; 

7° Les chefs auront en réserve des troupes d'élite, attachées 
à la loi, où les trois armes seront représentées ; elles seront 
d stinées prêtes à étouffer toute révolte miUtaire, elles réprime- 
ront les violences de la démobihsation. 

8° On instituera des tribunaux mihtaires révolutionnaires et 
l'on rétabhra la peine de mort à l'arrière pour les militaires et pour 
les civils qui commettront des crimes identiques. 

Vous me demanderez si ces mesures peuvent donner de bons 
résultats. Je vous répondrai franchement : oui, mais dans un avenir 
lointain. Il a été facile de détruire — pour reconstruire il faudra 
du temps ; les mesures que j'ai énumérées constituent une base 
sohde sur laquelle on pourra créer une armée forte et puissante. 

Malgré l'écroulement de notre force mihtaire, nous devons 
continuer la lutte, quelque pénible qu'elle soit, même en pour- 
suivant la retraite jusqu'à des hgnes éloignées. Nos alhés ne pour- 
ront plus escompter l'appui de nos offensives. Mais, en nous 
retirant et en nous défendant, nous attirerons sur nous un nombre 
considérable de régiments ennemis qui pourraient, s'ils étaient 
hbres, être transférés en France — y écraser les alliés et revenir 
ensuite nous anéantir. 

Ce nouveau calvaire exigera peut-être du peuple russe et de 
son armée beaucoup de sang, de grandes privations, des sacrifices 
sans nombre. Mais nous trouverons au bout un lumineux avenir. 

Il y a une autre voie à suivre — celle de la trahison. Elle donne- 
rait pour un temps quelque soulagement à notrp patrie déchirée. 



(1) Cette modification progressive fut exposée pendant le discours du 
Ministre de la Guerre. 



— 292 — 

Mais la malédiction dont le traître est marqué ne lui donnera pas 
le bonheur. Au bout de cette voie, nous trouverions l'esclavage 
politique, moral et économique. 

Le sort du pays dépend de son armée. 

Dans la personne des ministres ici présents, je m'adresse au 
gouvernement provisoire : 

Menez la Russie à la vérité et à la lumière « sous l'étendard 
de la liberté ». Mais donnez-nous la possibilité effective, pour 
défendre cette liberté, de conduire nos troupes au combat sous 
nos vieux drapeaux de guerre. Nous en avons — ne craignez rien ! — 
effacé le nom de l'autocrate, nous l'avons effacé à tout jamais 
de nos cœurs. Il n'existe plus. Mais il y a la Patrie. Une mer de sang 
a été versée. Il y a la gloire des victoires passées. 

Vous autres, vous avez piétiné nos drapeaux, dans la boue. 
L'heure est venue : ramassez-les, et inchnez-vous devant eux... 

... Si vous avez une conscience !.. » 

* 
* * 

J'avais terminé mon discours. Kérensky se leva, me serra la 
main, et me dit : 

— Je vous remercie, général, de vos paroles courageuses" et 
sincères. 

Plus tard, quand il déposa devant la commission suprême d'en- 
quête (1), Kérensky expUqua son attitude en disant qu'il n'avait 
pas voulu approuvé le sens de mon discours, mais seulement la 
fermeté que j'avais témoignée. Il avait eu l'intention de marquer 
son respect pour toute opinion indépendante, fût-elle diamétra- 
lement opposée aux sentiments du gouvernement. Mais en réahté 
— ici je cite ses paroles : « Le général Denikine traçait pour la 
première fois le programme de la revanche : il composait la musique 
de la future réaction miUtaire ». Il y a là une profonde erreur. Nous 
n'a\dons certes pas oublié les causes de la défaite de Galicie en 1915, 
mais d'autre part, nous ne pouvions pas pardonner Kalouche et 
Tarnopol en 1917. Notre devoir, notre droit, notre obhgation 
morale, c'était de rendre impossibles et la Galicie et Tarnopol. 

Après moi, le général Klembovsky prit la parole. J'étais sorti : 
je n'entendis que la fm de son discours. En termes mesurés, mais 
dans le même esprit que moi, il exposa la situation de ses troupes. 
Il termina par une proposition que, seul, le désespoir le plus profond 
avait pu lui inspirer : il demandait qu'on supprimât l'autorité 
unique du chef ; celui-ci serait remplacé par un triumvirat constitué 
par le commandant du front, un commissaire et un soldat élu par 
ses camarades. 

Le général Alexéev était souffrant. Il prononça un bref discours 



(1) Darib l'affaire Komilov. 



— 293 — 

où il analysa la situation de l'arrière et les dispositions des réserves 
et des garnisons. Il confirma une grande partie de mes assertions. 

Le général Roussky, qui suivait alors un traitement aux eaux 
du Caucase et qui n'était plus très au courant de la vie de l'armée, 
examina la situation d'après les discours qu'il venait d'entendre. 
Il mit en parallèle, au point de vue historique et au point Me vue 
moral, l'armée d'autrefois et l'armée révolutionnaire. Il fut cassant 
et violent. Quand Kérensky prit la parole, il découvrit dans le 
discours de Roussky un appel à restaurer... l'ancien régime auto- 
cratique. Les hommes nouveaux ne pouvaient comprendre la 
douleur profonde de ce vieux soldat devant le désastre d: l'armée. 
Kérensky ignorait probablement que les groupes tsaristes avaient, 
de leur côté, furieusement accusé Roussky de UbéraUsme, à propos 
du rôle qu'il avait joué dans l'abdication de l'empereur. 

On lut ensuite la dépêche de Kornilov. En voici les principales 
thèses : il fallait rétabUr la peine Jde mort à l'arrière, surtout pour 
réfréner les débordements des bandes de réservistes ; restituer 
aux chefs leur autorité disciplinaire ; hmiter les compétences des 
comités de troupe et les rendre responsables de leurs actes ; inter- 
dire les meetings, la propagande antipatriotique, l'accès dans la 
zone des armées de tous les délégués, de tous les agitateurs poU- 
tiques. Tous ces vœux, je les avais formulés dans mon rapport : 
on leur donna le nom de « réaction mihtaire ». Mais Kornilov ap- 
pjrtait de plus des propositions d'un autre genre : il demandait 
qu'on renforçât l'institution des commissaires aux armées. On 
enverrait des commissaires dans tous les corps d'armée, on leur 
donnerait le droit de confirmer les verdicts des tribunaux miUtaires 
révolutionnaires. Il demandait encore une épuration décisive du 
haut commandement. Cette dernière clause impressionna vive- 
ment Kérensky. Il y vit « une profondeur et une largeur d'idées » 
autrement intéressantes que les opinions des «vieux raisonneurs» 
enivrés, à son jugement, « du vin de la haine... » Il y avait là, 
sûrement, un malentendu. L'épuration de Kornilov ne visait 
nullement les chefs attachés aux fortes traditions mihtaires (on 
avait alors le tort d'assimiler ces hommes aux monarchistes réac- 
tionnaires), mais bien les mercenaires de la révolution, gens 
sans convictions, sans caractère, incapables de prendre leurs 
responsabiUtés. 

Tout en reconnaissant l'exactitude des faits exposés par nous, 
touchant la situation générale des armées, Savinkov, commissaire 
du front sud-ouest, déclara, en son propre nom, que la démocratie 
révolutionnaire n'en était pas responsable : l'ancien régime lui 
avait donné en héritage des soldats qui n'avaient aucune confiance 
en leurs chefs. Parmi ces derniers, il y avait bien des suspects, 
au point de vue mihtaire comme au point de vue poUtique. Le rôle 
des nouvelles institutions révolutionnaires était de rétabhr des 
rapports normaux entre les officiers et les soldats. (Les commissaires 



— 294 — 

étaient, en outre, « les yeux et les oreilles » du gouvernement pro- 
visoire). 

La conférence fut levée sur un discours de Kérensky. Le mi- 
nistre justifia les mesures prises, prouva que la « démocratisation » 
de l'armée avait été une fatalité inévitable. Il nous reprocha de 
chercher la cause de notre défaite uniquement dans la révolution 
et dans son influence sur les soldats russes, fit une charge à fond 
contre l'ancien régime et ne sut pas, en définitive, nous stimuler 
à collaborer avec le gouvernement. 

On se sépara tristement. On avait l'impression qu'on ne s'était 
pas compris les uns les autres. Moi, tout particuUèrement. Mais je 
gardais l'espoir — hélas ! je me trompais — que notre voix serait 
entendue. 

Cette espérance, une lettre que Kornilof m'adressa, peu après sa 
nomination au poste de chef suprême, vint la confirmer : 

« J'ai lu, avec une très sincère et très profonde satisfaction, 
le rapport que vous avez fait au Grand quartier général le 16 juillet. 
Je le contresigne des deux mains. Je salue très bas votre énergie 
et votre courage qui m'ont enchanté. Je crois fermement qu'avec 
l'aide de Dieu nous pousserons jusqu'au bout la réorganisation 
de notre chère armée, à laquelle nous rendrons la volonté de vaincre». 

La destinée devait cruellement bafouer notre confiance en 
l'avenir. 



CHAPITRE XXX 
Le général Kornilov. 



Deux jours après les délibérations de Mohilev, le général Brous- 
silovdut quitter le poste de généralissime. On avait tenté démettre 
à la tête des armées russes un homme qui adhérait aux nouvelles 
mesures du gouvernement provisoire avec un loyahsme indis- 
cutable, et qui les approuvait. L'expérience n'avait pas réussi. 
On abandonnait le chef qui, jadis, en entrant en charge, avait 
ainsi défini sa mission providentielle (1) : « Je suis chef de l'armée 
révolutionnaire. J'ai été nommé à ce poste lourd de responsabilités 
par le peuple révolutionnaire et par le gouvernement provisoire, 
d'accord avec le Soviet des députés ouvriers et soldats de Petrograd. 
C'est moi qui, le premier, ai passé du côté du peuple : je suis au 
service du peuple, je le servirai toujours i^ ne m'en séparerai 
jamais. » 

Dans ses dépositions devant la commission d'enquête, Kérens- 
ky a exposé les motifs de la révocation de Broussilov: la situation 
du front était désespérée ; une avance des Allemands était pos- 
sible, il fallait, aux armées, une volonté ferme et un plan précis ; 
Broussilov était incapable de prévoir les éventualités graves et 
d'y parer; enfin, il n'avait aucune influence sur les soldats ni sur 
les officiers. 

Quoi qu'il en soit, le départ du général Broussilov n'est pas un 
simple épisode de la vie administrative : en se séparant du généra- 
lissime, le gouvernement avouait, sans détours, la faillite de sa poli- 
tique militaire. 

Le 19 juillet, un décret du gouvernement provisoire portait 
au poste de chef suprême Laur Guéorguiévitch Kornilov, général 
d'infanterie. 

J'ai raconté — au chapitre VII — mon entrevue avec Kornilof 
qui commandait alors les troupes de la région mihtaire de Pe- 
trograd. Sa nomination à ce poste avait eu pour unique but de 
ramener dans le devoir et la subordination la garnison de la 
capitale. Kornilov ne put y réussir. Habitué aux batailles, capable 
d'entraîner par son courage, par son sang-froid, par son mépris 
de la mort, de vrais soldats, le général ne pouvait s'entendre avec 
cette tourbe de fainéants et de mercantis qu'était devenue la gar- 
nison de Petrograd. 



(1) 9 juillet — réponse aux félicitations du Soviet de Mohilev. 



— 296 — 

Son apparence bourrue, sa parole sèche, qu'une émotion sin- 
cère n'animait qu'à de rares intervalles, le contenu de ses propos 
surtout — tout cela ressemblait si peu aux mots d'ordre verti- 
gineux suscités par la révolution ; fa simple foi de soldat, catc- 
chisme du devoir, n'avait rien qui pût enflammer les troupes de 
Pétrograd. Son inaptitude aux petitesses de la politique, son aver- 
sion professionnelle pour les procédés qu'appliquaient, en joignant 
leurs efforts, les bureaucrates de carrière, les sectaires des partis 
avancés et les conspirateurs, l'empêchaient, malgré son titre de 
commandant de la région miUtaire de Pétrograd, d'influer sur 
le gouvernement et de s'imposer au Soviet qui, d'ailleurs, sans 
motifs, se défia du général dès sa nomination. 

Kornilov aurait pu mater les prétoriens de Pétrograd, au risque 
de périr lui-même dans la lutte ; mais il ne pouvait pas gagner 
leurs sympatliies. 

Lui-même, il avait le sentiment que l'atmosphère de la capitale 
ne lui convenait pas. Le 21 avril, après la première émeute bol- 
cheviste, le comité exécutif du Soviet arrêta que, sans son auto- 
risation, aucune troupe ne pourrait sortir, en armes, de la caserne. 
Cette décision força Kornilov à abandonner un poste qui ne lui 
donnait aucun droit, tout en lui imposant une lourde responsabihté. 
Son désistement avait encore une autre cause : le commandant 
en chef de la région mihtaire de Pétrograd ne dépendait pas du 
Grand quartier général, mais du ministre de la guerre. Or, le 30 avril, 
Goutchkov donna sa démission : Kornilov ne voulut pas rester 
aux ordres de Kérensky, vice-président du Soviet de Pétrograd. 
La garnison et les chefs miUtaires de la capitale se trouvaient 
dans une situation inextricable. On dut, coûte que coûte, chercher 
une solution à ce problème comphqué. Le Grand quartier général, 
d'accord avec l'état-major de la région de Pétrograd, étabUt 
un projet dont Kornilov avait pris l'initiative et que le général 
Alexéev approuvait pleinement. Il s'agissait de créer un front 
spécial, chargé de défendre les voies d'accès à la capitale par 
la Finlande et le golfe de Finlande. Ce front aurait été constitué 
par les troupes de Finlande, de Cronstadt, du bord de la mer, des 
fortifications de Réval et par la garnison de Pétrograd. Les bataillons 
de réserve, transformés en régiments actifs, auraient été groupés 
en brigades. La flotte de la Baltique aurait — probablement — 
été comprise dans le système. Ce plan, parfaitement logique au 
point de vue stratégique, d'autant plus qu'on annonçait un im- 
portant renforcement des effectifs allemands sur les routes con- 
duisant à Pétrograd, aurait permis au commandant en chef 
d'opérer, de plein droit, des dislocations de troupes, à des échan- 
ges entre le front et l'arrière, etc. Je ne sais si l'on serait arrivé 
ainsi à déhvrer la capitale de sa garnison, devenue un vrai fléau 
pour les habitants, pour le gouvernement provisoire et même, 
en septembre, pour les éléments non bolchevistes du Soviet. Dans 




Le général Komilov, 



— 297 — 

sa première déclaration, le gouvernement avait promis, avec une 
légèreté inconcevable, « de ne pas désarmer les troupes qui avaient 
pris part au mouvement révolutionnaire et de les maintenir à 
Pttrograd ». Le nouveau projet s'effondra d'ailleurs au départ de 
Kornilov; ceux qui remplacèrent le général, nommés successi- 
vement par Kcrensky, étaient trop indécis au point de vue poli- 
tique et trop ignorants au point de vue militaire pour diriger 
un ensemble de troupes aussi considérables. 

A la fm d'avril, Goutchkov, avant de démissionner, désira 
nommer Kornilov au poste de commandant en chef du front nord, 
poste que laissait vacant la destitution du général Roussky. Le général 
Alexéev et moi, nous étions en conférence avec Thomas et les 
représentants de l'armée française, quand on vint me prier d'aller 
à l'appareil Hughes pour m'entretenir avec le ministre de la guerre. 
Je devais servir d'intermédiaire entre le général Alexéev qui siégeait 
à la conférence et Goutchkov alité par la maladie. Les pourparlers 
furent très compUqués et très laborieux : j'étais forcé de donner une 
forme quelque peu conventionnelle aux propositions que je com- 
muniquais. Goutchkov insistait, Alexéev résistait. Plus de six fois, 
je transmis des répUques dont le ton, mesuré au début, devenait 
de plus en plus vif. 

Goutchkov appuyait sur la désorganisation du front nord : 
il y fallait un chef énergique. Il estimait nécessaire de ne pas éloigner 
Kornilov de Pétrograd : on devait prévoir toutes les éventualités 
politiques... Alexéev répondait par un refus catégorique. Il se 
taisait sur « les éventuahtés politiques » mais alléguait la jeunesse, 
le manque d'expérience de Kornilov, l'inopportunité de le nommer 
plutôt que d'autres généraux plus expérimentés et mieux renseignés 
sur ce secteur, le général Dragomirov (Abram) par exemple. 
Cependant, le lendemain, une dépêche officielle du ministre à 
propos de la nomination de Kornilov ayant été reçue. Alexéev 
déclara qu'il s'y opposait formellement : si l'on passait outre, il 
quitterait immédiatement son poste. 

Jamais encore le générahssime n'avait été aussi inflexible dans 
ses rapports avec Pétrograd. Plusieurs, parmi lesquels Kornilov 
lui-mêm-e — il me l'a avoué depuis — ont eu l'impression qu'il 
s'agissait de quelque chose de plus sérieux que la nomination d'un 
commandant en chef... il y avait aussi l'appréhension de voir 
surgir «le futur dictateur ». Cette supposition tombe d'ailleurs si 
l'on se rappelle qu'on voulait — avec l'assentiment d'Alexéev — 
organiser un front de Pétrograd, spécialement pour Kornilov, 
circonstance de la plus haute importance et grosse d'éventualités. 

Au début de mai, Kornilov prit le commandement de la 8^ armée, 
sur le front sud-ouest. Le général Dragomirov fut nommé comman- 
dant en chef du front nord. 

Et c'est là une deuxième circonstance qui permettra de com- 



— 298 — 

prendre l'énigme des rapports qui s'établirent dans la suite entre 
les généraux Alexéev et Kornilov. 

Ce dernier trouva la 8^ armée — il l'a dit lui-même, en complète 
décomposition. « Pendant deux m.ois, déclare-t-il, j 'ai dû, presque cha- 
que jour, me mêler aux troupes, expliquer aux soldats la nécessité 
de la discipline, encourager les officiers, démontrer aux hommes 
l'urgence d'une offensive... J'ai acquis à ce moment la conviction 
qu'il fallait, pour enrayer la désorganisation de notre armée, des 
mesures décisives et des chefs énergiques. Officiers et soldats at- 
tendaient cette intervention décidée. Parmi eux, tous ceux qui 
comprenaient la situation étaient fatigués de l'anarchie qui ré- 
gnait » (1). 

Nous avons déjà vu — au chapitre XXI — ce que furent les 
tournées d'inspection^de Kornilov. A-t-il réussi à éveiller la con- 
science dans la masse des soldats ? — je ne le crois guère. Pour la 
8e armée, le Kalouche du 28 juin et le Kalouche du 8 juillet nous 
montrent, avec la même netteté, l'un, le visage du héros, l'autre, celui 
de la brute. Cependant, parmi les officiers et dans le petit groupe 
des vrais soldats, le prestige du général grandissait de jour en jour. 
Il grandissait aussi dans l'opinion des milieux russes étrangers au 
sociaUsme. Aussi quand le général Goutor qui avait été élevé au 
poste extrêmement important de commandant en chef du front 
sud-ouest pour l'unique motif qu'il n'était pas réfractaire à la 
démocratisation de l'armée s'était, après la déroute du 6 juillet, 
effondré accablé, désespéré, le seul qui pût prendre sa place 
fut Kornilov (nuit du 7 au 8 juillet). 

... Mais le spectre du « général monté sur un cheval blanc » 
flottait déjà dans l'air et hantait les cerveaux. 

Broussilov s'opposa vivement à cette nomination. Kérensky 
hésita un instant. Mais la situation était désespérée ; Kornilov 
était hardi, courageux, sévère, ferme, indépendant : il ne reculerait 
devant aucune mesure urgente, devant aucune responsabilité. 
Kérensky (2) estimait que les quaUtés de Kornilov, si dangereuses 
au cas d'une victoire, pouvaient, au cours de la déroute, rendre 
d'éminents services. Du reste, quand le maure a fini sa tâche (3), 
il n'est pas difficile de le congédier... Et Kérensky insistait pour 
que Kornilov fût nommé commandant en chef du front sud-ouest. 

Trois jours après sa nomination, Kornilov télégraphia au gou- 
vernement provisoire : « Si le gouvernement ne contresigne pas 
les mesures que je propose et me refuse les moyens de sauver l'ar- 
mée et de l'employer à la défense de la Patrie et de la liberté, ce 
qui est sa destination réelle, je déclare que moi, le général Kor- 

(1 ) Extrait de ses dépositions devant la commission d'enquête. 

(2) Déposition de la commission d'enquête. 

(3) Allusion à un passage de Schiller, souvent cité dans les débats de la 
Douma d'Empire. 



— 299 — 

nilov, je déposerai mes pleins pouvoirs, de mon propre chef.» 
Une série de dépêches poKtiques rédigées par Kornilov, causa, 
dans tout le pays, une émotion considérable, emphssant les âmes 
de crainte, d'animosité ou d'espérance... Kérensky hésitait... 
mais il avait, pour le rassurer, les commissaires et les comités... 
Le front sud-ouest se stabihsait et rentrait, peu à peu, dans l'ordre, 
grâce à la lutte impitoyable de Kornilov contre les bolcheviks de 
larmée... Puis, il y avait l'accablant isolement où se trouvait le 
ministre depuis la conférence du 16 juillet... Il était impossible 
de maintenir Broussilov au poste de chef suprême ; on ne pouvait 
compter sur les généraux de la nouvelle école : les expériences 
qu'on avait tentées en nommant Broussilov et Goutor l'avaient 
bien démontré... Les injonctions de Savinkov étaient pressantes... 
Tous ces motifs déterminèrent Kérensky à nommer Kornilov 
généralissime, bien que le ministre se rendît parfaitement compte 
qu'il n'éviterait pas les confhts dans l'avenir : il se heurterait fata- 
lement contre cet homme qui était foncièrement réfractaire à sa 
nouvelle poUtique miUtaire. Kérensky prit cette décision, le fait 
n'est pas douteux, dans un accès de désespoir. Et c'est le désespoir 
aussi qui lui inspira la nomination de Savinkov au poste d'admi- 
nistrateur du ministère de la guerre. 

Les conflits se produisirent avant qu'on ne les eût attendus. 
Kornilov, dès qu'il eut en mains le décret de sa nomination, envoya 
au gouvernement provisoire une dépêche où il « communiquait >> 
les conditions qu'on devait accepter, si l'on voulait « qu'il conduisît 
le peuple à la victoire et obtînt rapidement une paix juste et hono- 
rable » : 

1) Il n'assumerait de responsabihté qu'envers sa conscience 
et le peuple russe ; 

2) Aucune autorité étrangère n'interviendrait dans ses disposi- 
tions militaires et, par conséquent, dans la nomination des officiers 
supérieurs ; 

3) Les mesures adoptées naguère sur le front s'étendraient à 
tous les points de l'arrière où se trouvaient des réserves ; 

40 On accepterait les propositions qu'il avait transmises, par 
le télégraphe, à la conférence du Grand Quartier Général, le 16 juillet. 

Quand je lus cette dépêche dans les journaux, je fus extrême- 
ment surpris par la première de ces prescriptions. En matière de 
droit gouvernemental, c'était fort original : elle étabUssait la 
souveraineté absolue du générahssime jusqu'à la réunion de l'As- 
semblée Constituante. J'attendis avec impatience la réponse du 
gouvernement. Elle ne vint pas. Il paraît qu'au conseil des ministres, 
à l'arrivée de l'ultimatum signé par Kornilov, il s'éleva de vifs 
débats. Kérensky exigea, afin de consohder l'autorité du pouvoir 
suprême, la révocation immédiate du nouveau généralissime. Le 
gouvernement s'y opposa et Kérensky, passant sous silence les 
autres paragraphes de la dépêche, ne répondit que sur le deuxième 



— 300 — 

point : il reconnaissait au chef suprême le droit de choisir lui-même 
ses collaborateurs immédiats. 

Contrairement aux règles qu'on avait suivies auparavant, 
le gouvernement avait en même temps que la nomination de 
Kornilov, et sans en prévenir ce dernier, décrété celle du général 
Tchérémissov au poste de commandant en chef du front sud-ouest. 
Kornilov y vit une atteinte à ses droits et envoya un nouvel ulti- 
matum où il déclarait qu'il abandonnerait ses fonctions si le général 
Tchérémissov n'était pas rappelé — et sans retard. Il refusa de se 
rendre à Mohilev, avant la solution de cette question. Tchérémis- 
sov, de son côté, était extrêmement irrité et menaçait d'entrer 
« grenades en mains » à l'état-major du front : il exigeait que 
ses prérogatives de commandant en chef fussent confirmées. 

L'affaire s'envenima. Kornilov télégraphia à Petrograd (1) 
qu'il estimait nécessaire la mise de Tchérémissov à la retraite : 
« Pour consohder la disciphne dans les troupes, nous avons décidé 
l'application de mesures très sévères qui frappent les soldats ; 
les mêmes mesures doivent s'appliquer également aux chefs su- 
périeurs ». 

ffLa révolution avait bouleversé tous les rapports en matière 
de discipline. Comme soldat, je ne puis voir en tous ces événements 
qu'un attentat contre l'autorité du gouvernement provisoire (s'il 
en a jamais eu) ; je suis forcé de reconnaître au gouvernement le 
droit et le devoir de faire respecter son pouvoir par tous les ci- 
toyens. Mais, en ma quahté de chroniqueur, j'ajouterai ceci : les 
chefs mihtaires n'avaient pas le choix des moyens ; il s'agissait 
d'arrêter, coûte que coûte, la décomposition de l'armée ; si le 
gouvernement avait possédé une autorité réelle , s'il avait pu, s'il 
avait su l'exercer en s'appuyant sur la force au service du droit, 
il n'aurait encouru ni les ultimatums du Soviet, ni ceux des grands 
chefs. Bien plus, il aurait évité et le 27 août (qui eût été inutile) 
et le 25 octobre (qui eût été impossible). 

Pour finir, le commissaire Filonenko arriva à l'état-major du 
front et annonça à Kornilov que le gouvernement avait, en principe, 
accepté toutes ses propositions. Tchérémissov était mis à la dis- 
position du gouvernement provisoire. On nomma commandant 
en chef du front sud-ouest, à l'aveuglette et en toute hâte, le gé- 
néral Balouïev et Kornilov entra en charge le 24 juillet. 

Le spectre du « général monté sur un cheval blanc » (2) se dessi- 
nait, de plus en plus distinct. 

Beaucoup de gens, fatigués, désespérés de la folie, de la honte où 
s'enlisait la Russie, fixaient les yeux sur lui. Il attirait les vertueux 
et les malhonnêtes, les sincères et les intrigants, les hommes poli- 
tiques, les soldats et les aventuriers. Et tous lui criaient : 



(1) Conversation, par le télégraphe, avec le colonel Baranovsky. 

(2) Locution en vogue pour désigner un dictateur militaire. 



— 301 — 

— Sauve-nous ! 

Quant à lui, le soldat intègre, le grand patriote — peu 
versé dans la politique, connaissant peu les hommes, désespéré dans 
l'àme et aspirant à donner héroïquement sa vie pour le pays, 
exalté par les sympathies vraies et par les flatteries, espérant, comme 
tout le monde, la venue de l'homme prédestiné qu'on attendait, 
dans une tension nerveuse inouïe — il finit par croire au carac- 
tère providentiel de sa mission. Dans cette foi, il vécut et com- 
battit : elle ne s'éteignit qu'avec lui sur les rives escarpées du 
Kouban. 

Kornilov devint un drapeau. Pour les uns, celui de la con- 
tre-révolution pour les autres, celui du salut de la Patrie. 

Autour de ce drapeau commença la lutte pour l'influence, pour 
l'autorité, entre des gens qui, sans lui, n'auraient pu sortir de la 
foule. 

Le 8 juillet déjà, à Kamenetz - Podolsk se produisit un fait 
significatif. Dans l'entourage de Kornilo\', un premier conflit 
éclata entre deux hommes : Savinkov et Zavoïko. Savinkov était 
le révolutionnaire russe le plus en vue, chef du groupe terroriste 
actif du parti sociahste-révolutionnaire, organisateur des princi- 
paux attentats pohtiques: assassinats de Plehve, ministre de l'in- 
térieur, du grand duc Serge Alexandrovitch et autres. Energique, 
cruel, réfractaire à toutes les injonctions de la « morale convention- 
nelle », méprisant Kérensky et le Gouvernement provisoire, il avait 
soutenu par des considérations utihtaires le gouvernement provi- 
soire, qu'il était prêt à balayer, à la première occasion. Il vit en 
Kornilov un instrument qui l'aiderait à créer un sohde pouvoir 
révolutionnaire où il aurait lui, Savinkov, la première place. Quant 
à Zavoïko, c'est un de ces personnages étranges qui sont venus 
entourer Kornilov et qui ont joué, pendant les journées d'août, 
un rôle si important. D'où venait-il ? Kornilov ne l'a jamais bien 
su. Quand il déposa devant la commission d'enquête, Kornilov 
déclara qu'il avait fait la connaissance de Zavoïko en avril 1917. 
«Zavoïko avait été jadis «maréchal de noblesse » dans le district 
de Gaïssine (gouvernement de PodoUe) », il avait travaillé ensuite 
aux usines Nobel, à Bakou, puis — selon ses propres dires — s'était 
occupé de recherches géologiques au Turkestan et en Sibérie 
occidentale. En mai, il était arrivé à Tchernovitzy : incorporé au 
régiment de cavalerie du Daghestan comme volontaire, il avait 
été attaché à l'état-major de l'armée en quaUté d'ordonnance de 
Kornilov. 

Voilà tout ce qu'on sait du passé de Zavoïko. 

Le première dépêche de Kornilov au gouvernement provisoire 
fut, tout d'abord, rédigée par Zavoïko qui « en avait fait une sorte 
d'ultimatum menaçant le gouvernement, au cas où les exigences 



(1) Savinkov. « L'affaire Kornilov ». 



— 302 — 

formulées essuieraient un refus, d'instituer la dictature militaire 
sur le front Sud-Ouest (1) ». Les conseils de Savinkov l'emportèrent. 
Kornilov consentit même à écarter Zavoïko : il le fit conduire hors 
de la zone des armées — mais, bientôt, il le rappela. 

J'ai connu tous ces détails dans la suite. Pendant les événements 
que je raconte, je me trouvais encore à Minsk, plongé dans un 
travail intense : il ne s'agissait plus d'organiser une offensive, mais 
de défendre de mon mieux lefront à demi-effondré. Je n'avais aucun 
renseignement, il ne m'arrivait même aucune rumeur touchant ce 
qui se passait dans les hautes sphères de l'administration et de 
l'autorité nnihtaire. Mais je sentais bien que dans tous les rapports 
exigés par le service, le pouls battait impétueusement. 



A la fin de juillet, le Grand Quartier général m'offrit, à ma 
très grande surprise, le poste de commandant en chef du 
front sud-ouest. Je m'adressai, par le télégraphe, au général 
Loukomsky, chef d'état-major du généralissime : j'étais prêt à 
exécuter l'ordre qu'on me donnait, j'irais où l'on voudrait, mais 
j'aurais désiré connaître les motifs de ce changement. S'ils étaient 
d'ordre politique, je demandais instamment qu'on me laissât 
à mon poste actuel. Loukomsky m'afhrma que, seule, l'importance 
considérable du front sud-ouest au point de vue stratégique 
avait déterminé Kornilov à m'y envoyer. On y projetait des opé- 
rations actives. La nomination se fit. 

Je me séparai, tristement, de mes collaborateurs ; mais j'em- 
menai mon ami, le général Markov. En passant, je m'arrêtai à 
Mohilev. Au Grand Quartier général, l'atmosphère était surchauf- 
fée : partout régnaient l'animation et l'espérance, mais rien ne 
donnait l'impression d'une conspiration perpétrée dans le mys- 
tère. D'ailleurs, en ces matières, les officiers du Grand quartier 
étaient extrêmement inexpérimentés, extrêmement naïfs ; un peu 
plus tard, quand on commença réellement à conspirer, le « com- 
plot » était tellement évident qu'il eût fallu être aveugle pour 
n'y rien voir, sourd pour n'y rien entendre. 

Le jour de notre arrivée au Grand Quartier, Kornilov avait 
réuni tous ses chefs de département : on devait discuter le « pro- 
gramme Kornilov » élaboré en vue de réorganiser l'armée. Je fus 
invité à cette conférence. Je n'énumérerai pas les propositions 
fondamentales du programme - — déjà exposées par moi et aussi 
dans les dépêches impérieuses de Kornilov. C'étaient, par exemple, 
l'institution de tribunaux miUtaires révolutionnaires et de la 
peine de mort à l'arrière, le rétabhssement du pouvoir disci- 
pUnaire des chefs, le relèvement de leur autorité, la limitation de 
la compétence pour les Comités qu'on rendrait, de plus, responsa- 
bles, etc. 



— 303 — 

Mais, à côté d'articles clairs et indiscutables, il y avait, dans 
le projet établi par les bureaux du Grand quartier, plusieurs 
paragraphes qui trahissaient l'esprit bureaucratique, et qui n'étaient 
pas viables. Ainsi, pour rendre la disciphne plus acceptable et 
pour éviter de choquer la démocratie révolutionnaire, les auteurs 
du programme avaient imaginé une échelle détaillée des plus cu- 
rieuses, où les peines étaient exactement proportionnées aux man- 
quements à la discipline. Et cela à une époque où le torrent de 
la vie débordait, tous les rapports sociaux étaient foulés aux 
pieds, toute règle abolie, où chaque jour de nouvelles impulsions 
innombrables ébranlaient et transformaient l'ordre étabh. 

Quoi qu'il en fût, le commandement suprême s'était engagé dans 
la bonne voie ; la personnahté même de Kornilov garantissait que 
le gouvernement serait contraint de marcher, lui aussi, par ce 
chemin. Evidemment, on aurait à soutenir une interminable lutte 
contre les Soviets, les Comités et les soldats. Mais on était 
encouragé par la netteté du programme, on pouvait travailler 
sur un terrain ferme. D'autre part, les innovations de Kornilov 
avaient l'appui du ministère de la guerre, administré par Savin- 
kov : on pouvait espérer qu'on en finirait bientôt avec les indéci- 
sions, les hésitations de Kérensky. Le sentiment du gouvernement 
provisoire, dans son ensemble, n'avait, pratiquement, aucune 
importance ; il n'aurait pu, du reste, s'exprimer dans un acte 
officiel... Kérensky semblait alors échapper quelque peu à la pres- 
sion du Soviet ; mais, de même qu'il tranchait, autrefois, les ques- 
tions politiques les plus importantes en dehors du gouvernement, 
avec le concours des groupes essentiels du Soviet, maintenant, 
au mois d'août, les affaires d'État étaient gérées, par-dessus la tête 
des sociahstes et des libéraux du gouvernement, par un triumvirat 
composé de Kérensky, de Nécrassov et de Téréchtenko. 

A la fin de la séance, Kornilov me demanda de rester auprès 
de lui et, lorsque tout le monde fut parti, il me dit à voix basse, 
il murmura presque : 

— Il faut lutter. Autrement, le pays est perdu. X... est 
venu me voir. Il nourrit toujours son projet de coup 
d'État : il veut mettre sur le trône le grand duc Dimitri Pavlovitch. 
Il fait ses préparatifs et m'a proposé de collaborer avec lui. Je lui 
ai déclaré nettement que je ne m'engagerai dans aucune aven- 
ture des Romanov. Le gouvernement, de son côté, se sait abso- 
lument impuissant. On me propose d'en faire partie. Je ne le veux 
pas. Ces messieurs ont trop d'attaches aux Soviets, ils sont in- 
capables de prendre une décision ferme. Je leur dis ceci : donnez- 
moi le pouvoir et j'entreprends la lutte décisive. Il faut conduire 
la Russie jusqu'à la réunion de l'Assemblée Constituante. A ce 
moment-là, qu'on fasse ce qu'on voudra. Je me retirerai et ne gênerai 
personne. Antoine Ivanovitch, puis-je compter sur votre appui ? 

— Pleinement. 



— 304 — 

C'était la deuxième fois que je voyais Kornilov; c'était la 
deuxième conversation que j'avais avec lui. Après nous être cor- 
dialement embrassés, nous nous séparâmes, et nous ne nous re- 
vîmes... qu'en prison, à Bykhov. 



CHAPITRE XXXI 

Mon service au poste de Commandant en Chef des armées du Sud-Ouest, 
La conférence de Moscou. La chute de Riga. 



Je fus vivement touché par cette lettre de M.-V. Alexéev : 

« Mentalement je vous accompagne à votre nouveau poste. 
C'est à un effort vraiment héroïque que je vous vois destiné. 
On a beaucoup parlé, mais peu agi. Même après le 16 juillet, 
notre grand bavard national n'a rien fait... L'autorité des chefs 
s'effrite chaque jour... Si vous avez besoin, en quoi que ce soit, de 
mon assistance, de ma collaboration, je suis prêt à partir pour 
Berditchev, à me rendre aux armées auprès de n'importe quel 
chef... Dieu vous garde ! » 

Voilà un homme, dans la plus haute acception du terme. Rien 
n'a pu altérer son caractère, ni les grades les plus élevés, ni les 
vicissitudes de la fortune. Tout entier, il s'est donné à son travail 
modeste et désintéressé pour le salut au bénéfice du pays natal. 

Autre front, autres gens. Le front Sud-Ouest se remettait peu 
à peu de la terrible secousse de juillet. Mais ce n'était pas la vraie 
convalescence, que saluaient certains optimistes. On recouvrait, 
à peu près, l'état d'esprit d'avant l'offensive — voilà tout. Entre 
officiers et soldats, c'étaient les mêmes relations pénibles ; comme 
autrefois, on néghgeait le service ; on désertait ; on n'avait aucune 
envie de combattre, mais cette attitude ne se manifestait pas 
violemment, parce qu'on était en pleine accalmie. Enfin, je retrou- 
vais la même propagande bolcheviste, considérablement accrue, 
du reste, et souvent dissimulée sous le couvert des Comités. Elle 
profitait aussi des élections à l'Assemblée Constituante, qu'il 
fallait préparer. Je possède un document qui concerne la 2^ armée 
du front Ouest. Il constitue une démonstration significative et 
probante de la singulière tolérance témoignée aux perturbateurs 
par les représentants du gouvernement et de l'autorité militaire, 
sous le prétexte d'assurer la hberté et la compétence des soldats 
électeurs. Voici la copie d'une dépêche officielle adressée à tous les 
bureaux de la 2^ armée : « Le commandant de l'armée, d'accord avec 
le commissaire, a autorisé, à la demande des soldcds socialistes- 
démocrates bolchevisies, V ouverture du 15 au 18 octobre, auprès dv 
Comité des troupes, d'un cours destiné à former des instructeurs 
appartenant à ce parti, en vue des élections ci la Constituante. Un re- 

20 



— 306 — 

présentant des organisations bolchevistes par unité devra être 
envoyé à ces cours. Numéro 1644. Souvorov (1). 

Les institutions révolutionnaires, absorbées parleur lutte avec la 
contre-révolution, laissaient passer, sans songer à les réprimer, des 
faits exaspérants: au siège même de l'état-major dufront,à Berdit- 
chev, des meetings acclamèrent les revendications les plus extrêmes 
des bolcheviks; le journal local «/a Pensée libres), sans la moindre 
équivoque, menaçait les officiers d'une « Saint-Barthélémy ». 

Le front existait, c'est tout ce qu'on pouvait en dire. De temps 
à autre éclataient des émeutes qui s'éteignaient dans le sang : 
assassinats du général Hirschfeld,de Stéphanovitch, du commissaire 
Lindé... On prit certaines mesures préliminaires, on efTectua cer- 
taines concentrations de troupes — en vue d'opérations straté- 
giques, mais il était impossible d'agir avant d'avoir apphqué le 
« programme Kornilov » et d'en avoir étudié les résultats. 
Et j'attendais avec une impatience extrême. 
Les institutions révolutionnaires (commissariat et comité) 
du front Sud-Ouest jouissaient d'une situation particuhère ; 
elles n'avaient pas eu besoin de s'emparer de l'autorité : une 
partie leur en avait été concédée, bénévolement, par une série de 
commandants en chef : Broussilov, Goutor, Balouïev. Aussi, dès 
mon arrivée, elles me reçurent en ennemi. Le Comité du front 
Ouest donna, sur mon compte, des renseignements terribles : le 
Comité du front Sud- Ouest en fit son profit et mit en bonne place, 
dans le numéro de son journal qui suivit mon entrée en charge, un 
avertissement solennel aux « ennemis de la démocratie ». Comme 
par le passé, je n'avais jamais recours à la collaboration du com- 
missariat. Quant au Comité, je lui fis savoir que je me mettrais 
en rapport avec lui, à la condition qu'il s'en tînt, strictement, à la 
compétence déterminée par la loi. 

Le commissaire du front s'appelait Gobetchio. Je le rencontrai 
une fois, par hasard. Peu de jours après, il fut envoyé' au Caucase 
et remplacé, dans ses fonctions, par Jordansky (2)/ Sitôt arrivé, 
celui-ci rédigea un « ordre du jour aux troupes du front ». J'eus 
beaucoup de peine ensuite à lui faire comprendre qu'il ne peut y 
avoir deux commandements sur un même front. Jordanskv et ses 
adjoints Kostitsyne et Grigoriev — un httérateur, un zoologiste 
et un médecin — n'étaient peut-être pas les premiers venus dans leurs 
spéciahtés, mais ils ignoraient profondément les miheux mili- 
taires. Aucun rapport immédiat entre eux et le soldat. 

Le Com.ité du front n'était ni meilleur, ni pire que les autres. 
Il était « défensiste » et appuyait même les mesures de répression 
que Kornilov avait arrêtées en juillet. Mais, à aucun degré, ce 



(1) Chef d'état-major de l'armée. 

(2) Ancien directeur de la revue Le Monde contemporain. Socialiste- 
iémocrate. Il dirige aujourd'hui un journal bolcheviste à Helsingfors. 




Arrivée du général Kornilov à Moscou pour la Conférence d'État. 



-^ 307 — 

n'était une institution vraiment militaire, faisant corps avec l'ar- 
mée (pour son bien ou pour son mal). Ce n'était que l'organe de 
différents partis. Il avait introduit la politique sur le front, et 
il s'en donnait à cœur joie, ce Comité qui se composait de tou- 
tes les fractions des partis socialistes. Il faisait une propagande 
effrénée, organisait des congrès où les représentants des troupes 
étaient « travaillés » par tous les groupes socialistes, par ceux aussi, na- 
turellement, qui témoignaient le plus d'hostilité au gouvernement. 
J'essayai d'enrayer leur action : les opérations stratégiques qui se 
préparaient, le pénible moment de transition que nous traversions 
m'y avaient incité ; le commissaire Jordansky m'opposa une résis- 
tance acharnée. Et cependant le Comité s'immisçait inlassablement 
dans tous les domaines mihtaires, semant la confusion, excitant 
la défiance à l'égard des chefs. 

A Pétrograd et à Mohilev, les événements se succédaient — 
nous n'avions pour nous renseigner là-dessus que les articles des 
journaux, les on-dit et les potins. 

Le « programme » ne venait toujours pas. Les espoirs que 
l'on avait fondés sur la conférence d'Ëtat de Moscou (1) s'écou- 
lèrent : elle ne modifia en rien la pohtique mihtaire ni celle du 
gouvernement. Bien au contraire, elle mit en pleine lumière l'irré- 
concihable opposition de la démocratie révolutionnaire et de la 
bourgeoisie hbérale, des chefs mihtaires et des représentants des 
soldats. 

Mais si la conférence de Moscou fut sans résultats pratiques, 
elle dévoila entièrement les dispositions des compétiteurs, des 
gouvernants, des dirigeants. Ils reconnurent tous le danger 
mortel qui menaçait le pays. La Société était ébranlée ; la vie 
économique, dans toutes ses manifestations, s'effondrait... Les 
deux partis en présence se reprochèrent furieusement leur égoïsme : 
chaque classe ne visait que ses intérêts parti cuhers. Mais ce qui 
fut significatif et singuUer au cours de ces débats, c'est que les quesr 
tions le plus directement hées à la lutte des classes, la question 
ouvrière, la question agraire, ne provoquèrent que de simples 
dissentiments ; elles ne poussèrent pas l'assemblée à se diviser, 
passionnément, dans un élan de haine indomptable. Quand Plekha- 
nov, le vieux leader sociahste-démocrate, accueilh par l'appro- 
bation générale, se tourna vers la droite pour lui demander des 



(1) Cette conférence se réunit le 14 août 1917. On y avait convoqué des 
représentants des municipalités autonomes des zemstvos et des villes, des 
organisations sociales associées, des coopératives, des comités de députés 
ouvriers et soldats des Doumas d'empire, des groupes commerçants et 
industriels, des associations professionnelles d'ouvriers, des sociétés savantes, 
des travailleurs intellectuels, des organisations nationales, militaires et autres. 



— 308 — 

concessions, vers la gauche pour lui demander de la modération, 
on put croire qu'entre les deux camps ennemis, le gouffre n'était pas 
infranchissable. 

Ce furent d'autres problèmes qui captivèrent l'attention de 
l'assemblée : le pouvoir et r armée. 

MiUoukov énuméra toutes les erreurs du gouvernement asservi 
aux Soviets, toutes ses c capitulations » ; les concessions faites 
aux idéologues du socialisme, aux « Zimmervaldiens » ; les com- 
plaisances témoignées à l'armée et dans la politique extérieure, 
aux utopies et aux exigences de la classe ouvrière, aux revendi- 
cations excessives des diverses nationahtés. 

« Les Comités et les Soviets centraux et locaux dépouillent 
le gouvernement de son autorité — trancha la voix claire de Kalé- 
dine — il faut sans retard couper court à ce pillage. )^ 

Maklakov commença par aplanir doucement le terrain — avant 
de frapper: «Je ne demande rien, mais je me sens forcé de signa- 
ler l'appréhension qu'éprouve la Société lorsqu'elle apprend 
l'admission, au sein du gouvernement, de gens qui, hier encore, 
étaient... «défaitistes». Choulguine s'agite (sur la droite) : «Je désire 
que votre autorité (celle du gouvernement provisoire) soit réelle- 
ment forte, qu'elle soit ilhmitée. Je le désire — tout en sachant bien 
qu'un pouvoir fort évolue facilement vers le despotisme et que ce 
despotisme m'écraserait, moi plutôt que vous, amis du gouver- 
nement actuel ! » A gauche, Tcheïdzé chante les louanges des 
Soviets : « Si l'esprit créateur de la révolution a pu sauver le pays 
du désordre et de l'anarchie, c'est grâce aux organisations révo- 
lutionnaires ». « Aucun pouvoir n'est supérieur à celui du gouver- 
nement provisoire, conclut Tsérételli ; en effet, ce pouvoir émane 
du peuple souverain qui l'a délégué au gouvernement par l'inter- 
médiaire de ses représentants... » Evidemment, pour autant que le 
gouvernement se subordonne aux Soviets ?... Mais toutes les 
voix sont dominées par celle du grand premier rôle : il cherche des 
« mots plus qu'humains » pour exprimer « l'angoisse de son cœur 
pantelant » à la pensée des événements qui se préparent ; 
en même temps il brandit... un sabre en carton, dont il menace 
ses ennemis cachés : « Ceux qui ont déjà essayé de lever leur 
main armée sur le pouvoir démocratique doivent savoir que toute 
tentative de ce genre sera réprimée par le fer et dans le sang... 
Qu'ils soient plus que jamais sur leurs gardes, ces criminels qui croient 
arrivé le moment de renverser, à l'aide des baïonnettes, le gouver- 
nement révolutionnaire ! » 

Les contradictions s'accusèrent davantage encore quand on 
parla de l'armée. Le généralissime, dans un discours simple mais 
puissant, peignit l'armée expirante, entraînant le pays dans sa 
ruine. En termes mesurés, il exposa son fameux programme. Le 
général Alexéev, visiblement ému, raconta les fautes, les souffrances 
et les hauts faits de l'ancienne armée « faible au point de vue tech- 




Réception du général Kornilov à Moscou. 



— 309 — 

nique, mais forte de son moral élevé et de sa discipline réelle ». 
11 la fit voir « aux jours lumineux de la révolution » — mais ensuite 
« on lui avait injecté, pour la paralyser, un venin mortel ». Kalédine, 
ataman du Don qui représentait treize armées cosaques, et 
qui n'avait pas de situation officielle, déclara, en toute indépen- 
dance, avec une netteté cassante : « L'armée doit rester étrangère 
à la politique. Il faut proscrire les meetings, les réunions et les 
controverses des partis ; tous les Soviets, tous les Comités doivent 
disparaître. Il faut réviser la déclaration des droits du soldat, 
relever la discipline sur le front et à l'arrière, rétablir l'autorité 
disciplinaire des chefs. Aux dirigeants de l'armée, pouvoir absolu !» 
Il se trouva un orateur pour discuter ces vérités évidentes : ce fut 
Koutchine, qui représentait les Comités de front et les Comités 
d'armée : « Les Comités sont nés de l'instinct de la conserva- 
tion... il fallait qu'on les créât pour protéger les soldats vic- 
times, jadis, de l'arbitraire... les Comités nous ont donné la 
lumière et la science... Puis est venue la deuxième phase, celle de 
la décomposition, de la désorganisation... les « prolétaires cons- 
cients de l'arrière » ont été abasourdis par tous les problèmes 
que la révolution avait soulevés et qu'ils ne pouvaient digérer ». 
Koutchine ne contestait pas la nécessité de la répression, mais il 
voulait 'qu'elle fût comprise dans la compétence des Comités.» 
Comment y arriver ? Le programme unique de toute la démocratie 
révolutionnaire venait de l'indiquer: l'armée ne devait pas aspirer 
à vaincre l'ennemi, u elle devait repousser toute visée impériahste 
et accélérer, par tous les moyens, la conclusion d'une paix générale 
fondée sur les principes de la démocratie... Quant aux chefs, on 
reconnaissait leur pleine indépendance en matière stratégique et leur 
prépondérance (?) dans le domaine de la préparation militaire et des 
opérations tactiques ». Le but des institutions révolutionnaires, 
c'était de répandre leur pohtique dans les troupes : « les commis- 
saires devaient être les instruments de cette diffusion ; quant aux 
Comités, c'était à eux de guider la masse des soldats à travers les 
problèmes sociaux et les questions politiques. On ne pouvait 
admettre le rétabhssement du pouvoir disciphnaire des chefs, etc. » 

Que va faire le gouvernement ? Aura-t-il la force et l'énergie 
de briser les chaînes que lui a forgées le Soviet bolchévisant ? (1) 
Korniloya déclaré, à deux reprises : « je ne mets pas en doute, une 
seule minute, que mes mesures seront exécutées sans délai ». 

Et si elles ne le sont pas ? Sera-ce la guerre ? 

Il a dit encore : « On n'a la fermeté de les apphquer que lors- 
qu'on y est forcé par des défaites et des abandons de territoire. 
Voilà qui est inadmissible. Si les m.esures énergiques que l'on a 
prises sur le front pour relever la disciphne ont été le résultat de 

(1) En août, au Soviet, les opinions évoluèrent rapidement, à l'avantage 
des bolcheviks, qui y avaient presque la majorité. 



— 310 — 

la débâcle de Tarnopol et de la perte de la Galicie et de la 
Bukovine, je n'accepte pas qu'on doive attendre, pour réorganiser 
l'arrière, la chute de Riga, pour rétablir l'ordre sur les voies fer- 
rées, l'alDandon à l'ennemi de la Moldavie et de la Bessarabie . » 
Or, le 20, nous perdions Riga. 

* 
* * 

A tous les points de vue, le front de la Dwina inférieure était 
prêt à la défense. Il y avait suffisamment d'hommes et la ligne delà 
rivière constituait une défense importante. Le général Parsky, 
commandant d'armée, et le général Boldyrev, commandant de corps, 
étaient à la tête des troupes. C'étaient des hommes d'expérience 
et que la démocratie révolutionnaire ne jugeait nullement « contre- 
révolutionnaires » (1). Enfin, nos généraux connaissaient exac- 
tement la direction de l'attaque ennemie ; les transfuges leur 
avaient appris aussi le jour et même l'heure de l'action. 

Néanmoins le 19 août, les Allemands (8« armée, Hutier), après 
une vive préparation d'artillerie, occupèrent, malgré une certaine 
résistance des nôtres, la tête-de-pont d'Ixkuel et passèrent la 
Dwina. Le 20 août, ils attaquèrent le long de la chaussée de Mitau. 
Le soir du même jour, le groupe d'Ixkuel rompit notre front sur 
l'Egel et s'avança vers le Nord, menaçant nos hgnes de retraite 
sur Wenden. La 12^ armée abandonna Riga et se retira à 60 ou 
70 verstes, après avoir perdu 9.000 hommes (en ne tenant compte 
que des prisonniers), 81 canons, 200 mitrailleuses, etc. Il n'était 
pas dans l'intention des Allemands d'avancer davantage : ils se 
mirent à fortifier l'immense terrain qu'ils venaient d'occuper sur 
la rive droite de la Dwina et expédièrent deux divisions sur le 
front français. 

Nous avions perdu la riche ville industrielle de Riga, avec 
toutes ses fortifications et ses dépôts de munitions, et surtout une 
ligne de défense dont la chute créait une menace perpétuelle pour 
l'aile droite du front de Dvinsk et pour les routes de Pétrograd. 

L'abandon de Riga causa au pays une émotion profonde. Au 
sein de la démocratie révolutionnaire, il ne suscita du reste ni 
remords, ni élan patriotique ; il ne fit — résultat tout à fait inat- 
tendu — qu'augmenter l'animosité qu'on nourrissait contre les 
chefs et contre les officiers. Dans un de ses communiqués, le Grand 
Quartier Général inséra la phrase suivante (2) : «Un flot de troupes 
désorganisées envahit la chaussée de Pskov et la route de Bider- 
Limbourg ». Ce communiqué, dont l'exactitude n'est pas contes- 
table, n'indiquait pas les causes de la déroute ; il souleva une tem- 



(1) Le général Parsky occupe, actuellement, un poste important dans 
l'armée des Soviets. Le général Boldyrev a été, dans la suite, commandant en 
chef de 1' « armée antibolcheviste de l'Assemblée Constituante >>, sur la Volga. 

(2) Le 21 août. 



— 311 — 



pête d'indignation dans les milieux révolutionnaires. Les commis- 
saires et les Comités du front Nord envoyèrent à Petrograd une 
série de dépêches pour démentir « les insinuations et les provocations 
du Grand Quartier Général » et pour affirmer que « cette défaite 
n'avait rien de honteux », que « les troupes exécutaient conscien- 
cieusement les ordres des chefs... il n'y avait eu, de la part des 
hommes, ni désertion, ni trahison. » Stankiévitch, commissaire du 
front, reconnaissait ce que cette retraite inexphcable et ignomi- 
nieuse avait d'humiliant, mais il indiquait, en passant, nombre de 
fautes et d'imprudences commises par les dirigeants. Il dut y avoir, 
dans la direction des opérations, par le fait des personnes comme par 
le fait des circonstances, des erreurs, causées par la méfiance réci- 
proque, par le déclin de l'obéissance et par le mauvais fonctionne- 
ment des services auxiliaires. Il n'en est pas moins certain que les 
troupes du front Nord et, en parti cuher, la 12® armée, étaient les 
plus désorganisées de toutes ; la simple logique des événements 
voulait qu'elles fussent incapables d'opposer à l'ennemi la résis- 
tance nécessaire. L'apologiste de la 12® armée, le commissaire 
Voïtzinsky, dont la tendance a toujours été d'exagérer les qualités 
militaires de ses troupes, télégraphia lui-même au Soviet de Petro- 
grad : « Les hommes manifestent de l'indécision, ils ne sont pas 
préparés à combattre ; le résultat en est qu'on manque de stabilité 
dans la guerre de campagne... Il y a des unités qui luttent avec 
vaillance comme aux premiers jours — il y en a d'autres qui sont 
fatiguées et qui sont enclines à la panique. » 



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— 312 — 

En réalité, le fropt Nord était démoralisé et avait perdu sa 
force de résistance. Les troupes se retirèrent jusqu'au point où 
s'arrêtait la poursuite de l'avant-garde allemande, puis avancèrent 
quelque peu quand il se démontra qu'elles avaient perdu le contact 
avec les forces principales Hutier, dont l'intention était de ne pas 
dépasser une ligne déterminée. 

Les journaux de la gauche commencèrent, cependant, une 
campagne acharnée contre le Grand Quartier Général et les chefs 
supérieurs. Le mot de « trahison » fut prononcé. L'organe de Tcher- 
nov, le nDiélo naroda» (l'wŒuvre du peuple»), journal défaitiste, se 
lamentait : « Dans notre âme s'insinue un doute qui nous torture : 
n'est-ce pas sur la tête de nos courageux et glorieux soldats, abattus 
par milhers, que retombent les fautes des dirigeants, le manque de 
munitions d'artillerie, l'incapacité des chefs ? » Les «hvestia» 
exposaient les motifs de la « provocation » : le Grand Quartier Gé- 
néral se sert des revers essuyés sur le front pour effrayer le gou- 
vernement provisoire et l'obliger à prendre telles mesures qui 
visent, directement et indirectement, la démocratie révolution- 
naire et ses institutions ». 

Les événements que je viens d'exposer ne laissèrent pas d'ac- 
croître l'opposition que les Soviets témoignaient au généralissime, 
le général Kornilov : les journaux répandirent même le bruit de 
sa destitution imminente. Une série de motions incisives répon- 
dit à ces rumeurs : elles visaient le gouvernement et défendaient 
Kornilov (1). Dans une résolution du Conseil de l'Union des trou- 
pes cosaques, on lisait cette phrase : «Sans aucun doute, la révo- 
cation de Kornilov démontrera aux Cosaques l'inutilité de leurs 
sacrifices; cette constatation serait grosse de dangers... » et, plus 
loin, le Soviet déclarait qu'il « déclinait toute responsabilité tou- 
chant l'attitude des troupes cosaques sur le front et à l'arrière, si 
Kornilov était destitué » . 

Tout cela annonçait de graves événements. L'apaisement ne 
venait pas. Au contraire, les passions s'irritaient toujours davan- 
tage, les conflits s'envenimaient, l'atmosphère de défiance et de 
suspicion s'épaississait. 

Je différai ma tournée sur le front. J'espérais encore que la 
lutte aurait une issue heureuse et qu'on publierait enfin le « pro- 
gramme Kornilov (2) ». 

Du reste, que pouvais-je apporter aux soldats ? Le chagrin 
profondément enraciné dans mon cœur ; un appel désespéré « à 

(1) Motions votées par le comité principal de l'association des officiers, 
par la ligue militaire, par le Conseil de l'Union des troupes cosaques, par la' 
société des chevaliers de Saint-Georges, par la conférence des organisations 
sociales et par d'autres. 

(2) Le 27 août, c'est-à-dire le jour de sa rupture avec Kornilov, Kérensky 
n'avait encore pu se décider à signer les projets de lois émanant du « pro- 
gramme ». 



— 313 — 

la raison et à la conscience », avec le sentiment d'être la voix qui 
parie dans le désert ? J'en avais déjà fait l'expérience, inutilement, 
et cela ne m'avait laissé qu'une àmère déception. Pourtant il faut 
recommencer sans cesse : la pensée, la parole, l'influence morale 
auront toujours le pouvoir de pousser les hommes à l'héroïsme ; 
mais comment faire s'il faut que le soc de fer de la charrue 
retourne la glèbe dont le chardon a recouvert la surface dessé- 
chée... Et que pouvais-je dire aux ofTiciers qui attendaient, dans 
l'inquiétude et dans l'affliction, la fin de l'agonie continue, impi- 
toyable et lente de notre malheureuse armée ? Je ne pouvais leur 
dire qu'une chose : «Si le gouvernement ne change pas radicale- 
ment sa politique — l'armée est perdue. » 

Le 7 août, je reçus l'ordre de faire partir pour le Nord la 
division des Caucasiens, celle qu'on appelait la « Sauvage )>, le 12. 
Le troisième corps de cavalerie de réserve, puis le régiment de 
choc de Kornilov. La destination de ces troupes ne m'était pas 
indiquée, selon la coutume. La direction qu'elle prenait corres- 
pondait et au front Nord très menacé à l'époque et... à Pétro- 
grad. J'avais présenté le général Krymov, qui était à la tête du 
troisième corps de cavalerie, pour le poste de commandant de 
la 2^ armée. Le Grand Quartier Général a vaitconsenti à cette 
nomination, mais exigé l'arrivée immédiate du général à Mo- 
hilev : on désirait le charger d'une mission particulière. Kry- 
mov, en passant, s'arrêta à Berditchef. Il n'avait pas encore 
de renseignements précis sur sa mission, ou, du moins, il n'en 
disait rien, mais nous étions persuadés tous deux qu'il s'agissait 
de ce revirement que nous attendions dans la politique mihtaire. 
Krymov était gai, plein d'assurance et de confiance en l'avenir. 
Comme auparavant, il estimait qu'on ne sauverait la situation 
que par l'écrasement des Soviets. 

Peu de temps après je fus informé, officiellement,. qu'une armée 
spéciale (de Pétrograd) était en formation. On me demanda de 
désigner un officier de l'état-major général pour le poste de général 
quartier-maître de cette armée. 

Enfin, aux environs du 20 août, la situation se précisa. Un 
officier arriva à Berditchev et me remit une lettre de la main de 
Kornilov : le général me demandait de recevoir le rapport verbal 
que me ferait l'officier. Celui-ci me fit savoir ce qui suit : 

— A la fin du mois d'août, il y aura, à Pétrograd, un soulè- 
vement bolcheviste ; les renseignements sont péremptoires. Pour 
cette date, le troisième corps de cavalerie sera transféré dans la 
capitale (1). Il sera commandé par Krymov qui réprimera l'insur- 
rection et en finira du même coup avec les Soviets (2). L'état de 



(1) Le troisième corps de cavalerie avait été mandé à Pétrograd par 
le Gouvernement Provisoire. 

(2) Voici ce qui ressort de l'enquête : Savinkov, administrateur du 



— 314 — 

siège sera proclamé à Pétrograd et l'on promulguera les lois qui 
dérivent du « programme Kornilov ». Le généralissime ne vous 
adresse qu'une demande : veuillez envoyer au Grand Quartier 
quelques dizaines a'officiers sûrs ; ofTiciellement : pour y étudier 
le maniement des lance-bombes et des lance-torpilles; réellement : 
pour rejoindre, à Pétrograd, le détachement d'officiers. 

Il m'apprit ensuite ce qu'il y avait de neuf au Grand Quartier 
Général, où régnait un moral excellent. Il m'annonça, entre autres 
nouveautés, une série de nominations prochaines dont on parlait 
pour les circonscriptions militaires de Kiev, d'Odessa, de Moscou. 
Il m'indiqua la composition présumée du futur gouvernement : 
il cita les noms de plusieurs ministres actuels et d'autres personnages 
que j'ignorais. Dans toute cette affaire, on ne voyait pas bien le 
rôle que jouerait le gouvernement provisoire et surtout Kérensky. 
Avait-il consenti au changement complet de la politique mili- 
taire ? Se retirerait-il ? Serait-il balayé par des événements dont 
la logique pure ni la raison perspicace ne pouvaient devin«r ic 
développement et les conséquences ? 

Je consigne, dans ce volume, la marche des événements d'août dans 
la succession et sous les aspects oii ils m'étaient apparus sur le 
front Sud-Ouest, pendant ces journées tragiques. Je fais abstraction 
de la lumière qu'aujourd'hui le recul a jeté sur les faits et les per- 
sonnages. 

Je donnai des ordres pour le départ des officiers dont il avait 
été question. Je pris toutes précautions utiles pour leur éviter les 
comphcations — à eux et à leurs chefs. Mais je suppose qu'ils 
n'ont pu arriver à Pétrograd avant le 27. Je ne communiquai les 
renseignements que j'avais à aucun des commandants d'armée. 
Parmi les officiers supérieurs du front, aucun n'avait de données 
réelles sur les événements qui allaient se dérouler. 

La révolution russe, la chose était claire, entrait dans une phase 
nouvelle. Qu'en adviendrait-il? Nous en discutâmes pendant de lon- 
gues heures, Markov et moi. Tandis que lui, nature nerveuse, pas- 
sionnée, exubérante, allait d'un extrême à l'autre, en passant par tous 
les sentiments et tous les états d'âme, j'avais, moi aussi, des alter- 
natives d'espérance et d'alarme. La crise était fatale, inévitable : 
nous en avions tous deux le sens très net, la vision trè.s claire. En 
effet, les Soviets bolchevistes et semi-bolchevistes — c'est tout un — 
conduisaient la Russie à la ruine. On ne pouvait éviter la colhsion. 
Y avait-il, là-bas, une chance réelle de succès... Ou rien que le 
courage suprême du désespoir ? 

Ministère de la Guerre, et son chef de cabinet, le colonel Baranovsky, envoyé 
en mission au Grand Quartier Général par Kérensky, estimaient que, vrai- 
semblablement, outre les bolcheviks, le Soviet des députés ouvriers et soldais 
se soulèverait aussi (sous l'influence du programme Korniîov). Il aurait fallu, 
dans ce cas, écraser impitoyablement l'insurrection. (Procès verbal. Dépo- 
sition de Kornilov. Appendice XIII.) 



CHAPITRE XXXII 
L'action de Kornilof et sa répercussion au front du Sud-Ouest. 



Le 27 août, au soir, un communiqué du Grand Quartier Général 
me foudroya : le général Kornilov, généralissime, était destitué. 

Une dépêche, sans numéro d'ordre et signée « Kérensky », pres- 
crivait à Kornilov de remettre, provisoirement, le poste de géné- 
ralissime au général Loukomsky et de partir pour Pétrograd 
sans attendre l'arrivée du nouveau chef suprême. Cette prescrip- 
tion était tout à fait illégale ; il n'était pas obhgatoire de s'y 
soumettre ; en effet, le généraUssime n'était, en aucune manière, 
subordonné au ministre de la guerre, ni au président du conseil, 
encore moins au camarade Kérensky. 

Le général Loukomsky, chef de l'état-major, répondit au 
ministre-président par la dépêche Ni 6406 que je reproduis 
ci-dessous. On nous en communiqua le contenu dans la dépêche 
no 6412 qui fut adressée à tous les commandants en chef. Je n'ai 
pas conservé cette dépêche, mais Kornilov en a précisé le sens dans 
une de ses dépositions : « J'ai donné l'ordre, dit-il, de porter à la 
connaissance des commandants de tous les fronts ma décision 
(celle de ne pas transmettre ses pouvoirs et d'attendre que la 
situation s'éclaircisse) et celle du général Loukomsky. » 

Voici ce que disait la dépêche de Loukomsky, no 6406 : « Tous 
ceux qui sont au courant des choses militaires ont nettement com- 
pris qu'il est impossible, dans la conjoncture actuelle, de réor- 
ganiser l'armée. Tant que des groupes sociaux irresponsables font 
et dirigent la politique intérieure, tant qu'ils exercent sur la masse 
des soldats leur influence démoralisatrice, on peut affirmer que 
l'armée s'effondrera dans deux ou trois mois. La Russie se verra 
contrainte de signer une honteuse paix séparée, dont les consé- 
quences seraient effroyables. Le gouvernement a pris des demi- 
mesures qui n'ont rien réformé : elles n'ont fait que prolonger 
l'agonie. Il a sauvé la révolution, il n'a pas sauvé la Russie. Cepen- 
dant, pour sauver les conquêtes de la révolution, il est indispensable 
de sauver le pays et, dans ce but, on doit créer un pouvoir vraiment 
fort et assainir l'arrière. Le général Kornilov a formulé une série 
d'exigences qu'on hésite depuis trop longtemps à mettre en pra- 
tique. Dans ces circonstances, il a jugé nécessaire de mettre en 
œuvre, afin de rétabhr l'ordre dans le pays, des moyens plus éner- 



— 316 — 

giques. Il n'a, du reste, aucune arrière-pensée d'intérêt personnel, 
mais il se fonde sur les sentiments clairement exprimés de la partie 
saine de la société et de l'armée, qui exigent toutes deux la consti- 
tution immédiate d'un pouvoir assez fort pour sauver la Russie. 

L'arrivée de Savinkov (1) et de Lvof, qui ont fait à Kornilov 
des propositions dans le même sens, a déterminé le généralissime 
à prendre, selon vos instructions, ses dispositions définitives. 

Votre dépêche d'aujourd'hui marque que votre décision anté- 
rieure, communiquée par Savinkov et Lvov en votre nom, s'est 
modifiée. Ma conscience me fait un devoir, dans l'intérêt de la 
Patrie, de vous déclarer qu'il est, actuellement, im^possible d'ar- 
rêter le mouvement commencé avec votre approbation. S'y opposer 
serait déclencher la guerre civile, achever la corruption de l'armée 
et accepter une honteuse paix séparée, qui ne garantirait certes 
pas la consohdation des conquêtes de la révolution. 

Pour le salut de la Russie, vous devez suivre Kornilov, au lieu 
de le destituer. Sa révocation serait le signal d'atrocités que notre 
pays n'a jamais connues encore. Personnellement, je ne puis assu- 
mer, pour l'armée, aucune responsabihté, fût-ce pour peu de temps, 
et je ne puis accepter le poste du général Kornilov; car il s'ensuivrait 
un cataclysme où la Russie s'effondrerait. Loukomsky >k 

Tout espoir était perdu de reconstituer l'armée et de venir en 
aide au pays par les voies pacifiques. Je n'avais aucune illusion, 
touchant les conséquences d'un pareil conflit entre Kornilov et 
Kérensky. L'issue en serait sûrement malheureuse, à moins que 
le corps de Krymov ne pût sauver la situation. D'autre part, je 
n'approuvai pas un seul jour, pas une seule minute, l'opinion du 
gouvernement provisoire qui déclara Kornilov coupable. J'adressai 
sans tarder à Petrograd la dépêche suivante : 

« Je suis soldat ; je n'ai pas l'habitude de jouer à cache-cache. 
Le 16 juillet, à une conférence où assistaient des membres du gou- 
vernement provisoire, je leur ai déclaré qu'à la suite de leurs pres- 
criptions, l'armée était désorganisée, corrompue, nos drapeaux 
foulés aux pieds, dans la boue. On me maintint, cependant, à 
mon poste de commandant en chef : j'en conclus que le gouver- 
nement se rendait compte de l'étendue de ses erreurs et désirait 
réparer ses torts. Aujourd'hui l'on m'informe que le général Kor- 
nilov, après avoir formulé ses fameuses exigences (2), dont 
l'application sauverait le pays et l'armée, est destitué de son poste 
de généralissime. Je vois, dans cette mesure, le retour à la politique 
de destruction ; l'armée et, par conséquent, le pays vont à leur 
perte. Mon devoir est de porter à la connaissance du gouvernement 
provisoire que je ne le suivrai pas dans cette voie. 145. Denikine ». 



(1) Savinkov — on le verra dans la suite — déposa «qu'il n'avait proposé 
aucune combinaison politique au nom du Ministre-Président. 

(2) Il s'agissait du « programme Kornilov ». 



— 317 — 

Markov, en même temps que moi, adressa au gouvernement 
une dépêche où il souscrivait à mes déclarations (1). 

Je demandai aussi au Grand Quartier Général en quoi je pouvais 
seconder le général Kornilov. Ce dernier savait bien qu'à part mon 
appui moral, je ne disposais d'aucun moyen réel ; il me remercia, 
sans rien exiger. 

Je donnai l'ordre d'adresser copie de ma dépêche à tous les 
commandants en chef, aux commandants d'armée du front Sud- 
Ouest et au chef de l'approvisionnement. Je prescrivis également de 
veiller à ce qu 'aucun renseignement sur les événements de Pétrograd 
ne parvînt à mes armées, sans passer par l'état-major, jusqu'à ce 
que le confht fût Uquidé. Le Grand Quartier avait donné des ins- 
tructions dans ce sens. L'état-major, cela va sans dire, faisait les 
vœux les plus ardents pour la réussite de Kornilov; tout le monde 
attendait des nouvelles de Mohilev avec une impatience fiévreuse, 
tout le monde espérait encore un heureux dénouement. 

Il n'entrait pas dans nos plans de procéder à des arrestations ; 
c'eût été superflu. On n'arrêta personne. 

Cependant la démocratie révolutionnaire du front était sens 
dessus dessous. Les membres du Comité quittèrent cette nuit même 
le local où ils étaient installés, pour aller coucher chez des parti- 
cuhers, dans les faubourgs. Les adjoints du commissaire étaient 
partis en mission. Quant à Jordansky, il se trouvait à Jitomir. 
Markov le pria de venir à Berditchev, il ne se dérangea pas ; une 
seconde invitation, le 28, ne réussit pas davantage. Jordansky 
craignait « des machinations insidieuses ». 

La nuit tomba — interminable nuit d'insomnie, de réflexions 
pénibles et d'attente angoissée. Jamais l'avenir du pays ne nous 
avait paru si sombre ; jamais le sentiment de notre impuissance 
ne nous avait pareillement écœurés et accablés. Le drame histo- 
rique qui se jouait là-bas, c était comme un orage dans le lointain ; 



(1) Les commandants en chefs des autres fronts adressèrent au gouver- 
nement provisoire, le 18 août, des dépêches très franches, dont les extraits 
qui suivent indiqueront la tendance : 

Le général Klembovsky, commandant du front nord :... « j'estime extrê- 
mement dangereux un changement dans le commandement suprême à 
l'heure où l'ennemi menace le territoire de notre patrie et notre liberté : 
Le moment exige l'application immédiate de mesures susceptibles de re- 
lever la discipline et la force de l'armée ». 

Le général Balouev, commandant du front ouest : « la situation actuelle 
de la Russie exige l'adoption en toute hâte de mesures exceptionnelles. 
Le maintien du général Kornilov à la tête de l'armée m'apparaît éminem- 
ment nécessaire, quelles que soient les complications de la politique ». 

Le général Cherbatchov, commandant du front de Roumanie : « la desti- 
tution du général Kornilov exercera sûrement une influence désastreuse 
sur l'armée et sur la défense de la Russie. Je m'adresse à votre patriotisme 
au nom du salut du pays ». 

Tous les commandants en chef mentionnèrent qu'il était urgent d'ap- 
pliquer les mesures proposées par Kornilov. 



— 318 — 

tachant d'éclairs sanglants les nuages épais qui pesaient sur la 
Russie. Et nous attendions... 

Jamais je n'oublierai cette nuit-là. Ma mémoire a gardé, dans 
leur intégrité, les impressions de ces heures d'inquiétude : je les 
ressens encore. Les rapports télégraphiques se succédaient 
par fil direct : on pourrait s'entendre, semblait-il... Aucun espoir 
de conciliation... Le commandement suprême avait été oflert à 
Klembovsky... Klembovsky refuserait, probablement... L'une 
après l'autre m'arrivaient les copies des dépêches adressées au 
gouvernement provisoire par tous les commandants des armées 
du front, par le général Elsner et par plusieurs officiers supérieurs : 
tous, ils se raUiaient à mes déclarations. Chacun faisait son devoir 
de citoyen; c'était très courageux dans cette atmosphère surchargée 
de haine et de soupçon... Mais on ne pouvait plus remphr son devoir 
de soldai... Enfin une voix désespérée s'éleva du Grand Quartier 
Général. Impossible de qualifier autrement l'ordre du jour de Kor- 
nilov, arrivé dans la nuit du 27 au 28 : 

« La première partie de la dépêche n^ 4163 (1) du ministre- 
président est un mensonge formel. Ce n'est pas moi qui ai envoyé 
au gouvernement provisoire V. Lvov, membre de la Douma d'em- 
pire ; c'est lui qui est venu chez moi, délégué par le ministre-prési- 
dent. Alexis Aladyne, membre de la Douma d'empire, peut en 
témoigner. 

Ainsi, une monstrueuse provocation a été perpétrée : l'enjeu 
de la partie est le sort du Pays. 

Hommes russes ! notre grande patrie se meurt. L'heure de sa 
fin est proche. 

Je suis forcé d'agir ouvertement ; et je déclare, moi, 
le général Kornilov, que le gouvernement iisrovisoire, cédant 
à la pression de la majorité bolcheviste des Soviets, agit confor- 
mément aux plans du grand état-major allemand : il assassine 
l'armée et bouleverse le pays, à l'intérieur, au moment même où 
l'ennemi prépare une descente sur la côte de Riga. 

La ruine de la patrie est imminente, j'en ai la triste conviction. 
C'est pourquoi, à cette minute tragique, je fais appel à tous les 
vrais Russes : il faut sauver le Pays qui se meurt. Vous tous qui 
sentez un cœur russe battre dans votre poitrine, vous tous qui 
croyez en Dieu — allez dans les églises supplier le Seigneur d'accom- 
phr un suprême miracle : qu'il sauve notre terre natale. 

Moi, le général Kornilov, fils d'un paysan-cosaque, je déclare 



(1) L'état-major n'a pas reçu cette dépêche. Voici comment Kérensky 
présente l'incident Lvov: « Le 26 août, le général Kornilov m'envoya V.-N. 
Lvov, membre delà Douma d'empire. Il l'avait chargé d'exiger la remise par 
le Gouvernement Provisoire de tous les pouvoirs civils et militaires. Il aurait 
canstitué ensuite, à son gré, un nouveau gouvernement .» 



— 319 — 

qu'aucun intérêt personnel ne me guide, je ne veux que le salut 
de la grande Russie. Je jure de conduire le peuple, par la voie de 
la victoire, jusqu'au seuil de l'Assemblée Constituante, où il pourra, 
lui-même, décider de ses destinées et de la forme de son futur 
gouvernement . 

Abandonner la Russie à sa mortelle ennemie, la race germaine, 
asservir le peuple russe aux Allemands — je ne puis m'y décider. 
J'aime mieux mourir au champ d'honneur que voir cette honte 
et cette infamie. 

Peuple russe ! le sort de ta Patrie est dans tes mains ! » 

Cet ordre du jour fut porté à la connaissance des chefs d'armée. 
Le lendemain arriva un« dépêche de Kérensky : elle était adressée 
au commissariat. Depuis ce moment-là toute communication fut 
coupée entre le monde et nous (1). 

Ainsi le dé était jeté. Entre le gouvernement et le Grand 
Quartier Général s'était creusé un abîme qu'on ne pouvait plus 
franchir. 

* 
♦ * 

Le lendemain 28 août, les institutions révolutionnaires dé- 
ployèrent une fiévreuse activité : on voyait que, décidément, on 
n'avait rien à redouter à Jitomir. Jordansky s'octroya « le pou- 
voir militaire », procéda à une série d'arrestations inutiles parmi 
les ofTiciers supérieurs de l'intendance générale et lança un ap- 
pel, qu'il signa, en son propre nom, au nom des organisations révo- 
lutionnaires et au nom du commissariat de la province. Il y expo- 
sait, avec force détails et dans le style spécial des proclamations, 
les intrigues du général Denikine, tendant à « restaurer l'ancien 
régime et à spolier le peuple russe de la Terre et de la Liberté ». 

Cependant, à Berditchev, régnait une activité toute pareille : 
le Comité du front la dirigeait. Tous les groupes siégeaient en 
permanence; on travaillait certaines troupes venues de l'arrière 
et marquées de tous les stigmates des garnisons. Le Comité lançait 
contre moi une nouvelle accusation : « Le général Denikine, com- 
mandant en chef, a voulu renverser le gouvernement provisoire 
et remettre Nicolas II sur le trône ». On répandait, en abondance, 
parmi les troupes, des proclamations rédigées dans cet esprit ; 
on en affichait aux murs ; des automobiles en distribuaient par 
la ville. La nervosité croissait ; la rue s'agitait. Les membres du 
Comité, dans leurs relations avec Markov, se montraient toujours 
plus exigeants, toujours plus insolents. On nous annonça que des 
émeutes avaient éclaté sur le ]Mont Chauve(2). L'état-major y envoya 



(1) Le 29, au matin, une dépêche du général-quartier-maître du Grand 
Quartier nous arriva encore, par iiasard. L'espoir d'un dénouement paci- 
fique, de nouveau, s'y exprimait. 

(2) Faubourg- de Berditchev. 



— 320 — 

des officiers pour examiner ia situation et tranquilliser les soldats. 
Un de ces officiers, un Tchèque, le lieutenant Kjetsaiido qu'on 
avait chargé d'interroger des prisonniers autrichiens, fut attaqué 
par des soldats russes ; lui-même, il blessa légèrement un de ses 
agresseurs. Cet incident aggrava encore les troubles. 

De ma fenêtre, je vis se réunir sur le Mont Chauve une foule 
de soldats. Je les vis ensuite se former en colonne. Longtemps, 
pendant deux heures, les orateurs pérorèrent ; sûrement on avait 
peine à prendre une décision. Ensuite le cortège, qui se composait 
d'un escadron de « plantons » (c'étaient les anciens gendarmes de 
l'armée), d'une «sotnia » de réservistes cosaques et de quelques 
autres armées, se mit en marche vers la ville, portant des cen- 
taines de drapeaux rouges et précédé de deux automobiles 
blindées. A l'arrivée d'une auto blindée qui menaçait d'ouvrir le feu, 
une sotnia (escadron) de Cosaques d'Orenbourg qui avaient la 
garde de l'état-major et de la maison du commandant en chef, 
disparurent, au galop, dans toutes les directions. 

Autour de ma maison, on mit des « sentinelles révolutionnaires », 
Koltchinsky, vice-président du Comité, envoya quatre « camarades » 
en armes arrêter le général Markov, puis il changea d'avis et se 
contenta de poster, dans l'antichambre du chef d'état-major, 
deux « experts » délégués par le Comité du front, pour surveiller 
ses faits et gestes ; on adressa au gouvernement un radio : « Le 
général Denikine et tout son état-major sont aux arrêts dans leur 
quartier. Dans l'intérêt de la défense nationale, ils dirigent encoie, 
provisoirement, les troupes, sous le contrôle sévère des représeiî- 
tants du Comité.» 

Les heures qui suivirent furent longues, accablantes. On ne 
saurait les oublier. On ne saurait, non plus, exprimer la profonde 
douleur qui nous serrait le cœur. A quatre heures, le 29, Markov 
me pria de venir dans son salon de réception. Kostitsyne, adjoint 
du commissaire, s'y présenta, suivi de dix à quinze membres du 
Comité, en armes. Il m^e lut « l'ordre du jour de Jordansky, com- 
missaire du front Sud-Ouest ». Markov, Orlov, général quartier- 
maître, et moi, nous étions mis en détention préventive, pour 
tentative d'insurrection armée contre le gouvernement provisoire. 
Jordansky — homme de lettres — avait eu honte, vraisembla- 
blement, d'avancer les arguments de « la Terre », et de « la Liberté » 
et de « Nicolas II », destinés exclusivement à exaspérer les passions 
de la foule. 

Je déclarai que, seuls, le générahssime et le gouvernement 
avaient le droit de révoquer un commandant en chef, que le com- 
missaire Jordansky commettait une illégalité manifeste, mais que 
j'étais contraint de céder à la violence. 

Des automobiles, les unes sim.ples, les autres bhndées, appro- 
chèrent. Markov et moi, nous y prîmes place. Il fallut, près de 
l'état-major, attendre longtemps Orlov, qui rendait ses comptes. 



— 321 — 

La curiosité des passants nous mettait au supplice. Puis on nous 
mena au Mont Chauve ; l'auto alla longtemps à l'aventure, s'arrêta 
devant divers locaux. Enfin elle stoppa devant le corps de garde 
principal. Il fallut traverser un groupe d'une centaine d'hommes 
qui attendaient notre arrivée et dont les regards étaient chargés 
de haine : ils nous injurièrent grossièrement. On nous mit dans des 
cachots séparés. Kostitsyne m'offrit très aimablement de me pro- 
curer tout ce qui me serait nécessaire. Je refusai sèchement ses 
services. La porte se ferma avec fracas ; la clef tourna bruyamment 
dans la serrure ; je restai seul. 

Quelques jours après, le Grand Quartier Général était dissous. 
Kornilov, Loukomsky, Romanovsky et d'autres furent jetés en 
prison, à Bykhovo. 

La démocratie révolutionnaire triomphait. 

D'autre part, à la même époque, le gouvernement ouvrait 
toutes larges les portes des geôles de Pétrograd. La liberté était 
rendue à nombre de bolcheviks influents qui allaient pouvoir, 
sans se cacher, travailler à l'anéantissement de l'Etat russe. 

Le 1er septembre, le gouvernement provisoire fait arrêter le 
général Kornilov; le 4, il met en hberté Bronstein-Trotzky. La 
Russie ne doit pas oubUer ces deux dates. 

Cellule no L Superficie : dix archines carrées. Une fenêtre 
grillée. A la porte, un petit judas. Un lit de camp, une table, un 
escabeau. A côté, la cellule n^ 2. C'est là qu'est enfermé Markov. 
Il se promène, à grands pas nerveux. Jusqu'à maintenant — je 
me demande pourquoi ! — je me rappelle qu'il faisait trois pas 
dans son cachot : moi, j'arrivais à en faire sept, en obliquant. 
La prison résonnait des bruits indistincts. En tendant l'oreille, 
on les précise ; peu à peu, on perçoit le fonctionnement de la vie, 
les sentiments des hommes même. La garde est composée de 
gens grossiers, haineux . 

C'est le matin, très tôt. Une voix bourdonne. Où ? A la fenêtre, 
deux soldats se sont accrochés à la grille. Ils me regardent de leurs 
yeux cruels et méchants ; ils me crient, d'une voix hystérique, 
d'abominables injures. Ils ont jeté par la fenêtre quelque immondice. 
Où fuir ces regards ? Je me tourne vers la porte — au judas, deux yeux 
pleins de haine ; de là aussi partent d'affreux jurons. Je m'étends 
sur mon ht, la tête sous ma capote. Je reste ainsi des heures. Toute 
la journée, les « accusateurs pubhcs » se succèdent, à la fenêtre 
et à la porte — la garde laisse passer tout le monde. Dans ma niche 
étroite, où l'air est étouffant, se répand un flot nauséabond de 
paroles, de cris, d'insultes que ces lâches puisent dans leur igno- 
rance sans bornes, dans leur haine imbécile, dans leur grossièreté 
insondable. Des vomissements d'ivrogne semblent inonder mon âme. 

21 



— 322 — 

Impossible d'échapper à cette torture morale. Que disent-ils ? « Il 
voulait laisser passer l'ennemi... » «il s'est vendu aux Allemands*). 
On indique le chiffre : « vingt mille roubles... » « Il voulait nous 
ôter la terre et la liberté » — voilà qui n'est pas de leur cru, cela 
vient du Comité. Commandant en chef, général, « barine » (sei- 
gneur 1 ) » — tout cela est bien d'eux. Il a bu notre pauvre sang ; 
il a fait le maître ; il nous a fait pourrir dans les prisons ! Mais 
nous sommes libres aujourd'hui ; à ton tour d'être derrière les 
barreaux... Il a fait le grand seigneur, il s'est promené en auto — 
à toi maintenant de tâter des lits de camp, fils de chien !... Tu 
n'en as plus pour longtemps... Nous n'attendrons pas que tu 
t'évades, nous t'étoufferons de nos mains... » 

Ces soldats de l'arrière ne me connaissaient presque pas. Mais 
le pouvoir, qu'ils détestaient, l'inégalité des classes, qui les révol- 
tait, les injustices qu'ils avaient subies, leurs malheurs, tout cela 
au cours de leur vie manquée, avait gonflé d'amertume leurs 
cœurs haineux — et cette amertume, maintenant, jailhssait les 
entraînant à des cruautés inouïes. La haine de la foule se mani- 
festait d'autant plus violente que le grade de «l'ennemi du peuple» 
était plus élevé ; on était d'autant plus joyeux de le tenir dans 
ses mains, que la chute avait été de plus haut. Cependant, dans 
les coulisses de la scène populaire, les régisseurs se démenaient, 
échauffant les colères et les enthousiasmes des masses ; sans 
croire à la culpabilité de leurs personnages, ils permettaient par- 
fois de les tuer, afin que le spectacle fût plus réaliste. Il leur fallait 
du sang, pour la gloire de leur dogmatisme de sectaires. Et tout 
cela s'appelait, d'ailleurs, dans le langage des partis politiques : 
« combinaisons tactiques ». 

Je restais étendu — la tête sous ma capote, et je m'efforçais, 
sous l'avalanche des insultes, de m'expliquer le pourquoi de cette 
haine ? 

Je repasse dans mon esprit les étapes de ma vie. Je revois mon 
père, soldat sévère au cœur excellent. Jusqu'à trente ans il avait 
été serf. Il passe à la conscription ; après vingt-deux ans d'un 
service pénible, sous Nicolas I^r, il parvient au grade d'aspirant." 
Quand il prend sa retraite, il est commandant. Je revois mon 
enfance, dure, sans joie. C'est la pauvreté — mon père touche 
une pension de quarante-cinq roubles par mois. Mort de mon père. 
La vie se fait plus dure encore : ma mère ne touche que vingt- 
cinq roubles par mois. Ma jeunesse se passe à m'instruire et à tra- 
vailler pour me nourrir. J'entre à l'armée, engagé volontaire : je vis à 
la caserne, je mange à la gamelle. Me voici officier. Puis, c'est l'acadé- 
mie; j'en sors par une promotion illégale. Je porte plainte à l'Empe- 
reur contre le tout puissant ministre de la guerre. On me renvoie 
à la deuxième brigade d'artillerie. Je lutte contre un groupe de 
vieux partisans du servage mécontents de tout : ils m'accusent de 
démagogie. Puis c'est l'état-major général. Je commande d'office 



_ 323 — 

une compagnie au 153^ régiment de Pultusk. Je supprime dé- 
finitivement le régime des coups. Je fais un essai infructueux 
de « discipline consciente »... Oui, M. Kérensky, et cela, quand 
j'étais jeune. J'avais, de fait, aboli les sanctions disciplinaires : 
(' Surveillez-vous les uns les autres, contenez les indisciplinés : 
vous êtes tous de braves gens ; démontrez que vous n'avez pas 
besoin de la schlague ». Mon année à la compagnie est terminée: 
tout ce temps-là mes hommes se sont conduits médiocrement, 
ont travaillé sans ardeur. Après mon départ, le vieux sergent- 
major rengagé Stzépourt rassemble la compagnie, brandit signi- 
ficativement son poing fermé et déclare, clairement et distincte- 
ment : 

— Maintenant, vous n'avez plus affaire au capitaine Denikine. 
C'est compris ? 

— C'est compris ! M. le sergent-major. 

Et l'on m'a dit, dans la suite, que la compagnie s'était bientôt 
reprise. 

Puis éclate la guerre de Mandchourie. Nous sommes battus. 
On espère réorganiser l'armée. Dans les journaux que la censure 
étouffe, je lutte, sans détours, contre l'inertie, l'ignorance, les 
privilèges et les passe-droits. Je défends la condition de l'officier 
et celle du soldat. Epoque périlleuse — j'ai mis sur une carte tout 
mon service à venir, toute ma carrière... Me voici à la tête d'un 
régiment. Je m'efforce sans cesse d'améliorer la vie du soldat. 
Après mon expérience au régiment de Pultusk, je suis devenu 
exigeant — mais j'ai le souci de la dignité de mes hommes. Alors, 
me semble-t-il, nous nous comprenions, eux et moi, nous ne nous 
étions pas étrangers. Puis c'est la guerre, de nouveau. Je commande 
la « division de fer ». Je vis avec le tirailleur, je travaille avec lui. 
Mon état-major se trouve toujours près de la ligne de feu ; je par- 
tage avec les troupes la boue, la misère, le danger. Ensuite, c'est 
la longue voie douloureuse, coupée de combats héroïques, au cours 
desquels la vie en commun, les souffrances partagées et la gloire 
chèrement acquise nous ont toujours plus unis, nous insufïlant 
les mêmes croyances, nous rapprochant étroitement. 

Non, jamais, je n'ai été l'ennem.i du soldat. 

Je rejette ma capote, je saute sur mes pieds et m'approche 
de la fenêtre où grimace un curieux suspendu à la grille, vomissant 
les gros mots. 

— Tu mens, soldat ! Tu répètes les paroles d'autrui 1 Si tu n'es 
pas un lâche embusqué, si tu t'es battu, tu as vu tes officiers tomber 
en héros. Tu les as vus... 

Les mains ont lâché les barreaux : le soldat a disparu. Ça aura 
été l'accent bourru de ma brusque interpellation qui a exercé sur 
lui, malgré ma triste situation de captif, une influence que l'ata- 
visme seul peut justifier. 

A la fenêtre, au judas, de nouveaux visages apparaissent... 



— 324 — 

D'ailleurs nous n'étions pas toujours traités avec une telle 
effronterie. Même chez nos geôliers les plus rudes, nous consta- 
tions une certaine gêne, un certain trouble et même quelque pitié. 
Mais ils en rougissaient. La première nuit, il faisait froid ; Mar- 
kov avait oublié son manteau. Le soldat de garde à sa porte lui 
apporta une capote ; mais, une demi-heure après, soit qu'il se 
repentît de sa bonne action, soit que ses camarades la lui eussent re- 
prochée — il vint reprendre le vêtement. Dans les notes que Markov 
prenait de temps en temps, je trouve ceci : « Nous avons, pour nous 
servir, deux prisonniers autrichiens. Et c'est un soldat russe, ancien 
tirailleur finlandais, qui rempht l'office de maître d'hôtel. C'est 
un brave homme, très complaisant. Les premiers jours, ses cama- 
rades lui faisaient les gros yeux ; on le menaçait. Puis on s'est 
calmé. Les soins qu'il apporte à nous bien nourrir sont touchants ; 
il nous rconte des histoires d'une naïveté attendrissante. Hier, il 
m'a annoncé qu'il s'ennuierait quand on nous aurait emmenés... 
Je lui ai dit, pour le rassurer, qu'on nous remplacerait par d'autres 
généraux — il y en a encore une bonne réserve 1... » 

J'avais l'âme ulcérée. J'éprouvais un sentiment complexe : 
je haïssais et je méprisais la foule stupide, sauvage, cruelle — mais 
j'avais, malgré tout, pitié du soldat, ce malheureux, inculte, igno- 
rant et désorienté, capable et du crime le plus vil et de l'exploit 
le plus glorieux !... 

Ce furent bientôt des élèves de la deuxième école d'offi- 
ciers, à Jitomir, qu'on chargea du service de garde. Au point 
de vue moral, nous en fûmes sensiblement soulagés. On nous 
surveillait — mais on nous protégeait aussi. Plus d'une fois la 
foule s'ameuta devant notre prison. Elle rugissait, férocement, 
menaçant de nous lyncher. En toute hâte et sans attirer l'atten- 
tion, la compagnie de service était alarmée et les jeunes gens de 
garde mettaient au point les mitrailleuses. Un jour, je me le rappelle, 
la foule était particuhèrement houleuse et bruyante, j'imaginais 
en me rendant tranquillement et nettement compte du danger 
un moyen de défense : il y avait sur ma table une lourde carafe 
d'eau ; d'un coup de cette arme, je fendais la tête au premier 
qui pénétrerait dans mon cachot : la vue du sang rendrait les 
« camarades » enragés, elle les saoulerait — et ils me tueraient 
immédiatement, sans me torturer. 

D'ailleurs, en dehors de ces heures d'angoisse, la vie de la prison 
était calme et réglée. TranquilUté, silence. Les incommodités de 
notre régime nous semblaient des vétilles, après nos dures cam- 
pagnes et en comparaison des souffrances morales que nous avions 
endurées. De légers incidents nous apportaient quelque distrac- 
tion : parfois quelque élève-officier bolcheviste se tenait à notre 
porte et racontait les nouvelles à la sentinelle ; il parlait haut, pour 
qu'on l'entendît dans les cellules : à leur dernier meeting, les cama- 
rades du Mont Chauve, à bout de patience, avaient décidé de nous 



— 325 — 

lyncher pour se débarrasser de nous ; c'était, d'ailleurs, ce que nous 
méritions. 

, Un autre jour, en longeant le corridor, Markov aperçut un jeune 
homme, en sentinelle, qui pleurait à chaudes larmes, appuyé sur 
son fusil. Il avait pitié de nous... Quelle étrange sentimentalité, 
à notre époque de sauvagerie ! 

Pendant deux semaines, je refusai de sortir pour me prome- 
ner. Je ne voulais pas m'exposer à la curiosité des « camarades » 
qui entouraient le préau de la prison et qui examinaient les géné- 
raux captifs comme les fauves d'une ménagerie... .Je n'avais au- 
cune communication avec mes voisins. Temps favorable à la 
réflexion et au recueillement ! 

Et, de la maison d'en face, chaque jour, dès que j'ouvrais ma 
fenêtre, une chanson s'élevait, entonnée parune voix claire deténor — 
était-ce 'un ami ? un ennemi ? — 

Amis! voici le dernier jour 
Que nous allons passer ensemble... 



CHAPITRE XXXIII 

Dans la prison de Berditchev. 
Le transfert du « groupe des prisonniers de Berditchev » à Byhkov. 



Outre Markov et moi, dont la part prise aux événements res- 
sort des chapitres qui précédeHt, les personnes suivantes avaient 
été emprisonnées : 

3) Erdély, général d'infanterie, commandant l'armée Spéciale ; 

4) Vannovsky, général de division, commandant la 1^^ armée ; 

5) Sélivatchov, général de division, commandant la 7^ armée ; 

6) Elsner, général de division, chef principal de l'approvi- 
sionnement sur le front Sud-Ouest. 

Tous, ils étaient accusés d'avoir approuvé ma dépêche n^ 145. 
De plus, on reprochait au dernier nommé d'avoir exécuté l'ordre 
que j'avais donné de couper toutes communications entre la zone 
du front Sud-Ouest et les villes de Kiev et de Jitomir. 

7) et 8) Les généraux Pavsky et Serguievsky, adjoints du 
général Elsner. Ces messieurs n'avaient aucunement été mêlés 
aux événements. 

9) Le général de brigade Orlov, général quartier-maître à 
l'état-major du front — mutilé, paralysé d'un bras — habitué 
à obéir et à exécuter très exactement les ordres du chef d'état- 
major. 

10) Le lieutenant Kletsando, des troupes tchèques, qui avait, 
le 28 août, blessé un soldat au Mont-Chauve. 

11) Le prince Krapotldne, capitaine de cavalerie en second, 
vieillard de plus de soixante ans, engagé volontaire, qui commandait 
le train du commandant en chef. Il n'était nullement au courant 
des événements. 

Bientôt on relâcha les généraux Sélivatchov, Pavsky et Ser- 
guievsky. Le 6 septembre on annonça au prince Krapotldne qu'on 
n'avait aucune faute à lui reprocher, mais on ne le remit en liberté 
que le 23, dès qu'on sut que nous ne serions pas jugés à Berditchev. 
Pour lancer contre nous l'accusation de rébellion, il fallait que nous 
fussions huit, pas un de moins. Nos adversaires tenaient beaucoup 
à ce chiffre, qui leur paraissait convenable... D'ailleurs, dans les 
bureaux du commandant, on tenait en réserve un autre détenu 
encore, séparé de nous, et qui fut, dans la suite, transféré à Byk- 



— 327 — 

hovo. C'était un fonctionnaire du ministère de la guerre, un certain 
Boudilovitch, jeune homme au corps malingre mais à l'âme ferme : 
un jour, il s'était permis de déclarer à la foule irritée qu'elle ne 
valait pas le petit doigt de ceux qu'elle insultait... C'était le seul 
crime qu'on eût à lui reprocher. Le deuxième ou le troisième jour 
de ma détention, je trouvai, dans mon cachot, un numéro de jour- 
nal, un seul, qui y avait pénétré par hasard (peut-être l'y avait- 
on introduit à dessein !). J'y lus cet édit, que le gouvernement 
provisoire communiquait au sénat : 

« Le général de division Denikine, commandant en chef des 
armées du front Sud-Ouest, est destitué de son poste et déféré 
aux tribunaux pour rébellion. 

A. Kérensky, ministre-président. 

B, Savinkov, administrateur du Ministère de la Guerre.» 

D'autres édits semblables furent signés le même jour ; ils 
concernaient les généraux Kornilov, Loukomsky, Markov et Kis- 
sliakov. Le général Romanovsky fut révoqué plus tard. 

Deux ou trois jours après notre emprisonnement, la commission 
d'enquête vint commencer ses interrogatoires, au corps de garde. 
Elle était dirigée par le général Batogue, procureur militaire en 
chef sur notre front, et présidée par KostitsjTie, adjoint du com- 
missaire. Les membres en étaient : 

Le commandant Chestopérov, chargé des affaires juridiques 
du commissariat; 

Le commandant Frank, juge au Tribunal militaire de l'arron- 
dissement de Kiev; 

Oudaltzov, aspirant, et Lœwenberg, artificier en second, 
membres du Comité du front. 

Ma déposition, fondée sur les données positives de l'affaire, 
fut extrêmement brève. Elle se ramenait aux déclarations suivantes: 
1° Parmi les personnes arrêtées avec moi, aucune n'avait coopéré 
à des menées antigouvernementales ; 2» Toutes les décisions passées, 
les derniers jours, par l' état-major et se référant au mouvement 
Kornilov émanaient de moi seul ; S** J'avais jugé et je jugeais 
encore criminelle et pernicieuse pour le pays la pohtique du gou- 
vernement provisoire. Néanmoins je n'avais pas suscité de révolte 
contre lui. En lui adressant ma dépêche n» 145, je l'avais autorisé 
à me traiter comme il le jugerait bon. 

Quand Chablovsky, procureur mihtaire en chef, étudia le 
dossier de l'affaire et connut les circonstances qui avaient accom- 
pagné l'instruction, à Berditchev, il fut effaré de la « tournure 
imprudente » de ma déclaration. 

Le l^'" septembre déjà, Jordansky fit savoir au Ministère de 
la Guerre que la commission d'enquête avait en mains des docu- 
ments établissant le fait du complot... En même temps, il demandait 
au gouvernement s'il pouvait procéder contre les généraux arrêtés 



— 328 — 

en se bornant aux indications de la loi, tout en tenant compte des 
circonstances spéciales, sur les lieux, ou bien s'il lui fallait attendre des 
instructions politiques que lui donnerait le pouvoir central. On 
lui répondit qu'il devait, dans cette affaire, ne s'appuyer que sur 
la loi, strictement... sans négliger cependant la situation, sur 
les lieux (1). 

Pour se conformer à ces directives, Jordansky décida de nous 
déférer à un tribunal militaire révolutionnaire. Une des divisions 
du front qui étaient, naguère, sous mes ordres, fournit les juges et 
les jurés. Le capitaine Pavlov, membre du Comité exécutif du 
front Sud-Ouest, fut nommé accusateur public. 

C'est ainsi que furent sauvegardées la compétence, l'équité 
et l'impartialité. 

Jordansky avait un si grand désir de nous voir condamnés qu'il 
proposa, le 3 septembre, à la commission, de remettre nos dossiers 
au tribunal militaire révolutionnaire, sans attendre la fin de l'ins- 
truction générale. On jugerait les accusés par groupes, dès que leur 
culpabilité serait établie. 

Nous ignorions complètement ce qui se passait dans le monde — 
et cela nous accablait. De temps en temps, Kostitsyne nous mettait 
au courant des principaux événements, mais la tournure que leurs 
donnaient les commissaires nous déprimait encore davantage. 
Ce qu'il y avait de clair, c'est que le pouvoir était tout à fait désor- 
ganisé ; le bolchevisme levait la tête toujours plus haut ; la perte 
du pays était inévitable. 

Vers le 8 ou le 10 septembre, après la clôture de l'instruction, 
les conditions de notre détention changèrent. Des journaux nous 
arrivèrent, dans nos cachots, tout d'abord à la dérobée, puis 
officiellement, dès le 22. D'autre part, après la relève d'une de 
nos compagnies de garde, nous fîmes une expérience : pendant 
une promenade au corridor, je m'approchai de Markov et nous 
engageâmes la conversation. Les sentinelles nous laissèrent parler ; 
dorénavant, tous les jours, nous faisions la causette ; quelquefois, 
on nous faisait taire, nous obéissions tout de suite ; le plus souvent, 
on ne disait rien. Dans la deuxième moitié de septembre, on auto- 
risa les visites. La curiosité des « camarades » du Mont-Chauve 
était vraisemblablement satisfaite. Il en venait beaucoup moins 
autour du préau ; j'allais chaque jour faire ma promenade. Je 
voyais les autres détenus et nous échangions quelques paroles. 
Nous savions, au moins, ce qui se passait ; nous pouvions commu- 
niquer ; nous n'étions plus déprimés par un isolement rigou- 
reux. 

Les journaux nous apprirent la constitution d'une commission 
d'enquête chargée, sous la présidence de Chablovsky, procureur 



(1) Communiqué oficiel, publié par la « Rietch » du 3 septembre 1917. 



— 329 — 

général de l'armée et de la marine, d'informer sur l'affaire Kor- 
nilov (1). 

Le 9 septembre au soir — sauf erreur — une foule énorme et 
bruyante fit entendre des cris furieux près de notre prison. Peu 
après, quatre inconnus entrèrent dans mon cachot : ils étaient 
très agités. Ils se présentèrent : c'étaient le président et plusieurs 
membres de la commission d'enquêtesurl'affaire Kornilov (2). Chab- 
lovsky, d'une voix qui tremblait encore, m'annonça tout d'abord 
qu'ils avaient l'intention de nous emmener à Bykhovo. Mais, à Ber- 
ditchev, les dispositions de la foule étaient tellement hostiles que la 
justice se voyait sans défense : ces enragés exigeaient, sauvagement, 
la peine du taUon. La commission, ajouta-t-il, n'admettait pas 
que notre affaire fût jugée séparément ; il fallait que tous les com- 
plices de Kornilov fussent déférés à un tribunal unique. C'est à quoi 
le commissariat et les comités s'opposaient par tous les moyens. 
La commission me demandait si je ne désirais pas compléter ma 
déposition par des indications qui établissent encore plus claire- 
ment la relation de notre affaire à l'affaire Kornilov. Mais les hur- 
lements de la foule rendaient tout interrogatoire impossible : on 
remit la chose au lendemain. 

La commission se retira ; la foule se dispersa aussi. 

Qu'aurais-je pu leur dire ? Je pouvais bien parler des directives 
que Kornilov m'avait fait donner par son messager. Mais je ne 
me serais permis, en aucune circonstance, de trahir la confiance 
exceptionnelle que le généralissime m'avait témoignée. Les quelques 
détails insignifiants que j'ajoutai, le lendemain, à mes précédentes 
dépositions, ne purent satisfaire ni la commission, ni le membre 
du comité — un engagé volontaire — qui assistait à l'instruction. 

Néanmoins, nous attendions avec impatience l'heure de quitter 
la prison de Berditchev. Mais notre délivrance était de plus en 
plus problématique. Le journal du comité dufront, méthodiquement, 
surexcitait les passions de la garnison. Nous savions que tous les 
comités, à chaque séance, décidaient de nous garder à Berditchev; 
on faisait une propagande effrénée parmi les troupes venues de 
l'arrière ; on organisait des meetings et les sentiments qui s'y 
manifestaient n'étaient pas débonnaires. 

La commission Chablovsky avait échoué. Au début de sep- 
tembre déjà, paraît-il, lorsque Chablovsky avait exigé qu'il n'y 
eût pas de procès séparé pour le « groupe de Berditchev», Jordansky 
avait déclaré que (c sans parler du transfert des généraux dans une 
autre prison, le moindre retard dans cette affaire causerait à la 



(1) Les membres de la commission étaient : les lieulcnants-cclonels 
Raoupach et Oukraïntzev, juges militaires; Kolokolov, juge d'instruction ; 
Liber et Krochmal, représentants du comité exécutif central du Soviet des 
députés ouvriers et soldats. 

(2) Chablovsky, Kolokolov, Raoupach et Oukraïntzev. 



— 330 — 

Russie d'innombrables malheurs — des complications sur le fronts 
une nouvelle guerre civile à l'intérieur. Pour toutes sortes de raisons, 
politiques et autres, il fallait nous juger à Berditchev, le plus rapi- 
dement possible, et par l'entremise du tribunal militaire révolu- 
tionnaire ». 

Le Comité du front et le Soviet des députés ouvriers et soldats 
de Kiev refusèrent d'autoriser notre transfert, malgré tous les 
raisonnements, toutes les protestations et toutes les instances de 
Chablovsk}'^ et des membres de la commission qui assistaient à la 
séance. A Mohilev, il y eut conférence à ce sujet entre Kérensky, 
Chabiovsky (qui rentrait à Pétrograd), Jordansky et Batogue. 
Ils tombèrent d'accord, tous sauf Chabiovsky, pour déclarer, sans 
équivoque, que le front était surexcité, que la foule des soldats 
s'agitait et exigeait des victimes, et qu'il était nécessaire de donner 
une issue au courant, fût-ce au prix d'une injustice... Chabiovsky 
sursauta et déclara qu'il ne saurait admettre une attitude pareil- 
lement cynique, en matière de droit et de justice. 

Cette histoire, je m'en souviens, me stupéfia. Sans parler de 
la difiérence des points de vue — en quoi la culpabihté de Kornilov 
consistait-elle, du moment que le ministre-président admettait 
lui-même que la fm justifie les moyens, quand il s'agit du salut de 
l'Etat ? 

Le 14 septembre, en dernière « instance d'appel », il y eut con- 
troverse à Pétrograd. Le Comité central finit par se ranger à 
l'opinion de Chabiovsky et envoya à Berditchev une résolution 
dans ce sens. 

C'est ainsi que notre « lynchage )> projeté fut évité. Mais les 
institutions révolutionnaires locales avaient encore un moyen 
de se débarrasser du « groupe de Berditchev » sans rien risquer — 
un moyen facile : laisser agir la colère du peuple... 

Le bruit avait couru qu'on nous emmènerait le 23, puis on 
annonça que ce serait pour le 27, à cinq heures du soir, à la gare 
des voyageurs. 

Pden n'était plus facile que de nous faire partir à la dérobée : 
soit en auto, soit au milieu d'un peloton d'élèves - officiers, 
soit même en \Yagon — une hgne à voie étroite aboutissait au corps 
de garde : elle allait se greffer sur la voie ordinaire en dehors de la 
gare et de la ville (1). Mais ce procédé si simple n'entrait pas dans 
les vues du commissariat et des comités. 

Le général Doukhonine demanda du Grand Quartier Général à 
l'état-major du front s'il y avait, à Berditchev, des troupes sûres ; 
il offrait d'envoyer, pour facihter notre transfert, une escorte 



(1) Le matin même de notre départ on nous conduisit aux bains, accom- 
pagnés d'une seule sentinelle, à une verste de la prison. Personne n'y prêta 
attention. 



— 331 — 

spéciale. L'état-major refusa. Le général Volodtchenko, com- 
mandant en chef, était parti pour le front la veille, le 26. 

On avait, à dessein, attiré l'attention sur notre départ. La chose 
faisait du bruit. Une atmosphère malsaine d'attente et de curiosité 
pesait sur la ville. 

Kérensky adressa une dépêche au commissariat : a il était 
assuré du bon sens de la garnison ; celle-ci pouvait élire deux délé- 
gués qui accompagneraient les prisonniers ». 

Dès le matin, le commissariat fit visiter toutes les unités de 
la garnison, afm d'obtenir d'elles l'autorisation de nous transférer. 

Le Comité avait organisé, pour deux heures de l'après midi, c'est- 
à-dire trois heures avant notre départ, dans une prairie toute proche 
de notre prison, une assemblée générale de toute la garnison. Cet 
immense meeting eut lieu, en effet ; des représentants du commis- 
sariat et du comité du front y annoncèrent la décision qu'on avait 
prise de nous emmener à Bykhov : ils eurent la complaisance de 
faire savoir à leur auditoire l'heure exacte de notre départ et ils 
invitèrent la garnison à... se conduire raisonnablement. La réunion 
dura fort longtemps. Après la clôture, la foule, naturellement, 
resta compacte. A cinq heures, fiévreuse, elle entourait le corps 
de garde, d'où l'on percevait, distinctement, un grondement mena- 
çant. 

Parmi les officiers du bataillon d'élèves qu'avait envoyé la 
deuxième école d'officiers de Jitomir et qui était de service 
ce jour-là, se trouvait le capitaine en second BetUng (1), grand 
blessé de guerre ; il avait appartenu, avant 1914, au 17^ régiment 
d'infanterie d'Arkhangel, que je commandais alors. Bœtling 
demanda à ses chefs de remplacer, à latête de sa demi-compagnie, 
l'escorte qui avait été désignée pour conduire les prisonniers à la 
gare. Nous nous préparâmes et attendîmes, dans le corridor de la 
prison, une heure, deux heures... 

Le meeting continuait. D'innombrables orateurs demandaient 
que nous fussions immédiatement a lynchés... )> Le soldat qu'avait 
blessé Kletsando poussait des cris hystériques, exigeant la tête du 
coupable... Les adjoints du commissaire, Kostitsyne et Grigoriev, 
du haut du perron, essayaient de calmer la foule. Le brave Bœt- 
Mng parla aussi à plusieurs reprises, avec véhémence, avec passion. 
Du reste, nous n'entendions pas ses discours. 

Enfin, très pâles, très émus, Bœtling et Kostitsyne vinrent me 
trouver : 

— Qu'ordonnez-vous ? La foule a donné sa parole de ne 



(1) Plus tard, ce brillant officier fut parmi les premiers inscrits à l'Armée 
volontaire. Il fut blessé, à nouveau, en 1918, lors de la première campagne 
deKornilov dans le Kouban. Au printemps 1919, il mourut du typhus exan- 
thématique. 



— 332 — 

frapper personne — mais elle exige qu'on vous conduise à pied 
jusqu'à la gare ; impossible de rien garantir ! 
Je répondis : 

— Marchons ! 

J'ôtai ma casquette et fis le signe de la croix: «Dieu nous bénisse!» 

La foule délirait. Nous avançâmes tous les sept — entourés 
d'une poignée d'élèves - ofTiciers commandés par Bœtling qui 
se tenait à mon côté, le sabre nu à la main — par l'étroit corridor, 
au milieu d'une marée humaine qui nous pressait de toutes parts. 
Kostitsyne ouvrait la marche avec une quinzaine de délégués que 
la garnison avait chargés de nous escorter. La nuit tombait. De 
temps en temps, le rayon d'un projecteur placé sur une auto bhndée 
coupait les ténèbres où la foule affolée s'agitait. Elle croissait sans 
cesse et roulait autour de nous en avalanche. L'air retentissait 
de hurlements assourdissants, de cris frénétiques, de jurons ordu- 
riers. Parfois, la voix puissante mais angoissée de Bœtling couvrait 
la tempête : 

— Camarades, vous avez donné votre parole !... Camarades, 
vous avez donné votre parole !... 

Les braves élèves-officiers, écrasés de tous côtés, oppo- 
saient leurs poitrines au flot humain tentant de briser leur mince 
cordon qui nous entourait. Dans les mares qu'avait formées la 
pluie de la veille, les soldats puisaient des poignées de boue qu'ils 
nous jetaient. Nous avions le visage, les yeux, les oreilles plâtrés 
d'une fange nauséabonde et gluante. Les cailloux volaient. Le 
général Orlov — un pauvre infirme — eut le visage déchiré, Erdély 
fut frappé. Moi aussi, dans le dos et à la tête. 

Tout en marchant, nous échangions de brèves réflexions. Je 
dis à Markov : 

— Mon cher professeur, c'est la fin, n'est-ce pas ? 

— C'est probable !... 

La foule ne voulut pas qu'on allât directement à la gare. Il 
fallut faire cinq verstes par les rues principales de la ville. La cohue 
était invraisemblable. A tous les balcons, les curieux s'entassaient ; 
les femmes agitaient leurs mouchoirs. Là-haut, des voix gutturales 
braillaient joyeusement : 

— Vive la liberté ! 

La gare était inondée de lumière. Une autre multitude nous y 
attendait, plusieurs milliers d'hommes. Les deux foules se confon- 
dirent en une mer bouillonnante, mugissante. On nous la fit tra- 
verser — péniblement. Partout regards haineux, une grêle d'abo- 
minables jurons. Enfin, voici le train. Un officier — le fils d'Elsner — 
sanglote, abattu par une crise de nerfs ; il crie à la foule de vaines 
menaces ; son ordonnance l'entoure de soins, le calme, lui enlève 
son revolver. Deux dames sont là, glacées de peur : la mère et la 
femme de Kletsando, qui sont venues lui dire adieu... Nous atten- 



— 333 — 

dons une heure, une autre... On ne veut pas nous laisser partir ainsi. 
On demande un wagon-prison. Il n'y en a pas à la gare. La foule 
menace les commissaires. Kostitsyne est quelque peu malmené. 
Voici un wagon de marchandises, tout embrené de crottin — quelle 
bagatelle ! Nous y montons, sans marchepied. On a peine à y hisser 
le malheureux Orlov. Les mains, par centaines, cherchent à nous 
happer, à travers le cordon pressé et résistant des élèves 
olTiciers... Il est déjà dix heures du soir... La locomotive s'ébranle. 
La foule mugit plus fort. Deux coups de feu. Notre train part. 
Les bruits s'assourdissent ! Les lumières s'estompent ! Adieu, 
Berditchev ! 

Kerensky versa des larmes d'attendrissement sur le dévouement 
de « nos sauveurs » — c'est ainsi qu'il appelait non pas les élèves 
officiers, mais les commissaires et les membres des comités. 
•' Quelle ironie du destin ! Le général Denikine, arrêté comme compUce 
de Kornilov, a été protégé contre les soldats furieux par les membres 
du Comité exécutif du front sud-ouest et par les commissaires 
du gouvernement provisoire. Je me rappelle l'émotion que nous 
avons éprouvée, l'inoubliable Doukhonine et moi, à la lecture du 
rapport mentionnant qu'une poignée de ces braves gens avait 
escorté les généraux prisonniers à travers une foule innombrable 
de soldats avides de leur sang»... A quoi bon calomnier un mort? 
Doukhouine s'inquiétait sûrement du sort des détenus autant que 
de celui... de leurs gardiens révolutionnaires... 

A travers la brume des temps. Ponce Pilate, citoyen romain, 
souriait mahgnement . . . 



(1) «L'affaire Komilov». 



CHAPITRE XXXIV 
Quelques bilans de la première période de la révolution. 



Le temps n'est pas encore venu où l'histoire brossera, en 
toute impartialité, un vaste tableau de la révolution russe. Le 
recul manque. Nous en avons assez cependant pour constater 
certaines manifestations partielles et les expliquer. Nous pouvons 
aussi dissiper certains préjugés et erreurs qui les enveloppent. 

La révolution était inévitable. On dit qu'elle a été voulue du 
peuple tout entier. Ce n'est vrai qu'à un point de vue : toutes les 
classes de la société étaient également mécontentes de l'ancien 
pouvoir — et ce fut la cause de la révolution. Mais touchant son 
extension, touchant les buts qu'elle devrait atteindre, il n'y avait 
aucune entente : il était fatal qu'apparussent des crevassesprof on- 
des, dès le jour qui suivit la chute du régime. 

La révolution avait un visage multiple. Pour les paysans, 
elle était la terre qu'ils obtenaient enfin ; pour les ouvriers, les 
bénéfices de l'industrie ; pour la bourgeoisie libérale, une trans- 
formation de la vie pohtique, et des réformes sociales modérées ; 
pour la démocratie révolutionnaire, le pouvoir et toutes les con- 
quêtes sociales possibles ; pour l'armée, la suppression des chefs 
et la fin de la guerre. 

Après que le tsarisme fut tombé, le pays ne connut, jusqu'à la 
convocation de l'Assemblée Constituante aucun pouvoir légitime, 
plus ou moins fondé en droit. Le fait est tout naturel : il en est 
toujours ainsi dans les révolutions. Mais certaines gens, les uns 
de bonne foi, les autres en faussant à dessein le sens des 
mots, créèrent les théories tout à fait erronées de « l'origine démo- 
cratique du gouvernement provisoire » ou des « pleins pouvoirs 
du Soviet des députés ouvriers et soldats », organe qui représentait, 
soi-disant, « toute la démocratie russe ». Il faut avoir une conscience 
très élastique pour soutenir, d'une part, les principes de la démo- 
cratie et s'insurger avec véhémence contre tout écart dans l'appli- 
cation des formules et des méthodes que comportent des élections 
légales, et pour saluer, en même temps, l'organe tout puissant de 
la démocratie dans le Soviet de Pétrograd ou dans le congrès des 
Soviets — dont le système électif fut singulièrement rudimentaire 
et unilatéral. Ce n'est pas sans motif que le Soviet de Pétrograd 
se fit longtemps prier, avant de publier la liste de ses membres. 
Quant à l'autorité suprême, sans insister sur ce qu'avait de « démo- 



— 335 — 

pratique » sa naissance au sein d'une « séance privée de la Douma 
d'empire », elle avait été établie sur une base si mal agencée que 
des crises répétées devaient sûrement l'abattre, sans qu'il subsistât 
aucune continuité. Enfin, un gouvernement émané réellement du 
« peuple tout entier » n'aurait pu rester isolé, abandonné de tous, 
à la merci d'une bande d'usurpateurs. Et c'était cependant ce 
même gouvernement qui avait avec tant de facilité été universelle- 
ment reconnu, au mois de mars. On l'avait reconnu — mais on 
ne le soutenait pas effectivement. 

Depuis le 3 mars jusqu'à l'Assemblée Constituante, toute 
autorité suprême a eu les caractères d'un pouvoir usurpé ; aucune 
autorité n'eût été capable de contenter tous les classes de la société ; 
leurs intérêts étaient inconciliables, leurs aspirations immodérées. 

Aucune des institutions qui gouvernaient (Gouvernement 
provisoire. Soviet) n'avait pour elle l'appui de la maioriié. En eiïet, 
cette majorité (les 80 % de la population) a déclaré, par la bouche 
de son représentant à l'Assemblée Constituante, en 1918: «Nous 
autres paysans, nous ne distinguons pas entre les partis ; les partis 
luttent pour le pouvoir ; nous autres moujiks, nous n'avons 
qu'un souci : la terre (1) «. D'ailleurs, même si le gouver- 
nement provisoire, devançant l'Assemblée Constituante, avait 
pleinement réalisé les vœux de la majorité, il n'aurait pu réussir 
à la subordonner aux intérêts généraux du pays, il n'aurait pu 
compter sur son appui effectif. La classe paysanne, absorbée par 
une transformation matérielle qui intéressait vivement aussi la 
majeure partie de l'armée, n'aurait pas donné, de plein gré, à l'état 
les forces et les moyens dont il avait besoin pour consolider 
son pouvoir — c'est-à-dire du blé en abondance et de nombreux 
soldats, courageux, dévoués et disciplinés. Et le gouvernement 
se fût trouvé en face des mêmes problèmes insolubles : une armée 
qui ne veut pas se battre, une industrie qui ne produit rien, des 
moyens de transport complètement désorganisés et... la guerre 
civile entre les partis. 

Laissons cette question de l'origine démocratique et popu- 
laire du pouvoir provisoire : l'usurpation se retrouve dans l'his- 
toire de toutes les révolutions et de tous les peuples. Le fait d'avoir 
été largement reconnu donnait au gouvernement provisoire un 
avantage considérable sur les autres groupes qui lui disputaient 
l'autorité. Cette autorité aurait dû, entre ses mains, être assez 
forte, assez absolue, assez autocratique, pour écraser par la vio- 
lence, par les armes même, toutes les oppositions agissantes, pour 
amener le pays au seuil d'une Assemblée Constituante élue dans 
des conditions qui eussent prévenu toute falsification des suffrages, 
et,enfin, pour protéger cette Assemblée. 

Pour justifier maints phénomènes révolutionnaires, nous avons, 



(1) Journal d'Oganovsky. 



— 336 — 

trop souvent, mis en avant les « forces élémentaires » déchaînées. 
Ce « métal en fusion » qui a supprimé Kérensky avec une rare faci- 
lité, a été comprimé par l'étau.de fer de Lénine-Bronstein. Et 
voilà plus de trois ans que triomphe le bagne bolcheviste. 

Si un pouvoir aussi cruel, mais guidé par la raison et par le 
désir sincère de préparer l'avènement du peuple, s'était exercé, s'il 
avait réfréné la licence, en quoi la liberté aYâit dégénéré, et s'il avait 
duré jusqu'à l'Assemblée Constituante, du peuple russe ne l'eût pas 
condamné ; au contraire, il l'eût béni. Dans l'avenir, telle sera la 
situation de tout pouvoir provisoire qui prendra la lourde suc- 
cession du bolchevisme. La Russie ne le jugera pas sur son origine 
plus ou moins légale, elle le jugera sur ses actes. 

Si le renversement de l'autorité funeste de l'ancien gouvernement 
a été un exploit héroïque dont le gouvernement provisoire voulait 
consacrer la gloire par un monument érigé au cœur de la capitale, 
pourquoi la tentative de jeter bas le pouvoir pernicieux de Kérensky 
— tentative que Kornilov risqua après avoir épuisé tous les moyens 
pacifiques et qui fut provoquée par le ministre-président lui- 
même — est-elle qualifiée de rébellion ? 

Du reste, le besoin impérieux d'une autorité puissante n'est 
pas particulier à la période qui a précédé l'Assemblée Constituante. 
C'est en vain que cette Assemblée elle-même, en 1918, a demandé 
au pays non plus de lui obéir, m»ais de la soustraire aux voies de 
fait qu'exerçait sur elle une horde de matelots en révolte. Il n'y 
eut pas un bras pour la défendre. Il est possible que cette assemblée, 
née dans l'émeute et la violence, n'exprimât pas les aspirations 
du peuple russe : la prochaine les reflétera plus exactement. Cepen- 
dant les partisans les plus enthousiastes du dogme démocratique, 
ceux qui ont la foi la plus ardente en son infailhbihté, sauront, 
je l'espère, regarder en face toutes les éventualités. L'avenir, en 
effet, héritera d'un peuple dont l'entière métamorphose, physique 
et psychologique, est un phénomène inédit que personne n'a 
jamais étudié encore. Sait-on s'il ne faudra pas établir par le 
fer et par le sang le principe de la démocratie, l'Assemblée Cons- 
tituante elle-même et ses prescriptions ?.. 

Quoi qu'il en soit, le gouvernement provisoire avait été, en. 
apparence, universellement reconnu. Il est difficile et inutile de 
distinguer ce qui procédait de sa bonne volonté et de ses convic- 
tions sincères, et ce qui lui a été imposé par la violence du Soviet. 
Tsérételli avait le droit d'affirmer « qu'en aucun cas, touchant les 
problèmes essentiels, le gouvernement provisoire ne refusa la 
concihation » — mais nous aussi, nous avons le droit de peser au 
même poids leurs travaux et leurs responsabilités. 

Toute leur action, intentionnellement ou non, s'est réduite 
à détruire. Le gouvernement supprimait, abohssait, réformait, 
autorisait... C'était là toute son œuvre. La Russie de cette période, 
c'est, à mes yeux, une vieille maison prête à s'écrouler, exigeant 



— â3!7 — 

une entière reconstruction. Mais les moyens manquent ; en atten- 
dant le moment de la reconstruction (Assemblée Constituante), 
les architectes commencent par retirer les solives pourries dont 
quelques-unes ne sont pas remplacées ; d'autres le sont par des 
poutres légères; d'autres encore sont étayées par une charpente 
neuve sans armature ; — ce dernier procédé est le pire. Et la 
maison s'elïondre. 

Pourquoi toutes ces disparates dans la construction? En voici 
les raisons : premièrement, les partis politiques n'avaient pas 
de plan d'ensemble bien étudié. Toute leur énergie, tout l'efîort 
de leur pensée et de leur volonté, tendaient surtout à détruire 
le régime précédent. Car on ne peut voir un plan réahsable dans les 
esquisses que présentent les programmes abstraits des partis ; 
ces programmes ne sont guère que des diplômes, officiels ou illé- 
gaux, autorisant les porteurs à bâtir. Deuxièmement, les nouvelles 
classes dirigeantes manquaient des connaissances les plus élé- 
mentaires en matière d'administration ; pendant des siècles, en 
elïet, elles avaient été tenues, par système, à l'écart de toutes 
les fonctions. Troisièmement, on ne devait pas devancer les 
résolutions de l'Assemblée Constituante ; il fallait, en tout cas, 
prendre des mesures énergiques pour en hâter la convocation et, 
en même temps, d'autres mesures non moins puissantes pour 
assurer l'entière hberté des élections. Quatrièmement, on haïssait 
tout ce qui portait le sceau de l'ancien régime, même quand il 
s'agissait d'une institution saine et légitime. Cinquièmement, les 
partis pohtiques souffraient d'un excès de présomption — chacun 
d'eux se flattait d'incarner la « volonté du peuple entier » et se 
distinguait par une hostihté déclarée à l'égard des autres. 

Il serait facile d'énumérer d'autres motifs encore. Je me bornerai 
à un seul fait dont l'importance est aussi grande aujourd'hui 
qu'autrefois. On attendait la révolution, on la préparait — mais 
aucun groupe po'itique n'était réellement préparé à cette révolu- 
tion. Elle arriva à l'improviste ; elle trouva tous ceux qui la souhai- 
taient dans l'embarras : leurs lampes étaient éteintes, comme celles 
des vierges dont parle l'Evangile. On ne peut tout expliquer, tout 
justifier par 1' « allure catastrophique » des événements. Personne 
n'avait, à temps voulu, tracé le plan des canaux et des écluses 
qui auraient empêché l'inondation de dégénérer en déluge. Aucun 
parti n'avait conçu un programme provisoire qui eût convenu à 
la période de transition par où allait passer le pays, un programme 
qui aurait pu, en attendant le plan régulier de la reconstruction, 
se modifier et s'adapter aux circonstances dans son essence et 
dans son étendue, soit en matière d'administration, soit aux points 
de vue économique et social. Il est à peine exagéré de soutenir que 
les deux blocs, progressiste et sociaUste, n'ont à leur actif, après le 
27 mars 1917, que les faits suivants : le premier, la nomination 
du prince Lvov au poste de ministre-président, le second, la création 

22 



"~ 338 — 

de^ Soviets et la rédaction de l'ordre du jour n'^ 1. Tout de suite 
après commencèrent les fluctuations du gouvernement et du Soviet ; 
leur action convulsive n'obéissait à aucune méthode. 

Malheureusement, la conscience publique n'a pas encore la 
notion claire des différences qui séparent, très nettement, les 
époques de transition de celles de reconstniction. Il y faut deux 
systèmes distincts, deux programmes. 

Ce qui a marqué la période active de la lutte anti-boicheviste, 
c'est la confusion de ces deux méthodes, la divergence des opi- 
nions et l'impuissance à créer une forme transitoire de l'autorité. 

Et aujourd'hui encore, semble-t-il, les groupes qui s'opposent 
au bolchevisme continuent à creuser les abîmes qui les séparent 
et à construire des plans pour l'avenir, mais ils ne se préparent 
pas à gouverner après la chute des Soviets ; ils tendront de nou- 
veau vers le pouvoir des mains désarmées^ ils n'auront pour l'exercer 
que des idées confuses. Seulement, le problème sera alors infiniment 
plus complexe. Carie deuxième argument (après le caractère«catastro- 
phique » des événements) qu'avançaient, pour excuser leurs échecs, 
îes'^hommes du début de la révolution, l'argument de « l'héritage 
du^égime tsaristej>, sera devenu singulièrement diminué quand on 
l'examinera à travers le brouillard sanglant dont les bolcheviks 
ont enveloppé la terre russe. 

* 

Le nouveau pouvoir avait à résoudre un problème capital : 
celui de la guerre ; de la solution dépendait le sort du pays. 
Pour maintenir l'alliance et pour continuer la guerre, on avait des 
raisons morales — qui, à l'époque, semblaient péremptoires — 
et des raisons pratiques, plus ou moins discutables. Aujourd'hui, 
les premières sont moins absolues : nous avons pu constater l'égoïsme 
cynique de nos alliés et de nos adversaires à l'égard de la Russie. 
Et pourtant je crois encore qu'on avait eu raison de continuer la 
lutte. On peut émettre toute espèce de suppositions touchant les 
résultats éventuels d'une paix séparée: elle aurait pu être un «Brest- 
Litovsk», elle aurait pu être moins dure pourl'Etat et pour notre amour- 
propre national. Mais il est certain que cette paix, signée au prin- 
temps 1917,aurait entraîné le démembrement de la Russie et sa ruine 
économique ( c'eût été la paix générale aux frais de la Russie ) -r- 
ou bien qu'elle aurait donné aux puissances centrales une victoire 
complète sur nos alliés, ce qui aurait provoqué dans leurs pays des 
perturbations autrement profondes que celles de l'Allemagne 
actuelle. Rien d'ailleurs, dans l'un ou l'autre cas, n'aurait amélioré 
les conditions politiques, sociales et économiques de notre exis- 
tence, ou poussé la révolution russe dans une nouvelle voie. Seu- 
lement, outre le bolchevisme, nous aurions pu inscrire à notre 
passif la haine des vaincus, pendant de longues années. 



— 339 — 

On décida de continuer la guerre. Il iallait par conséquent 
maintenir rarinée et permettre qu'il y régnât un certain esprit 
conservateur, gage de sa stabilité et de la sécurité du pouvoir. 11 
est, certes, impossible de tenir l'armée à l'écart, lors des grands 
bouleversements iiistoriques — mais ii ne faut pas qu'elle se trans- 
iorme en une arène de luttes politiques, il ne iaut pas que les 
iiommes, au lieu de servir l'Etat, deviennent des prétoriens ou des 
gardes du corps (a ia solde des tsars, de la démocratie révolution- 
naire ou des partis). 

On la détruisit. 

Une armée ne peut exister selon les principes que la démo- 
cratie révolutionnaire avait instaurés. Voici qui est siguiûcatii : 
toutes les tentatives laites, dans la suite, pour combattre le 
boichevisme par les armes ont débute par l'organisation d'une 
armée selon les principes réguliers de l'adimnistration militaire, 
et c'est là aussi que le haut commandement des Soviets en est 
venu. C'est une vérité immuable que ne sauraient dénaturer m 
les catastrophes, ni les erreurs des dictateurs mihtaires ou des 
iorces qui ont soutenu ou combattu ces derniers. Peu importe 
que ces erreurs aient entraîné des échecs (plus tard, je dirai ia 
vérité ià-dessus). Et voici encore qui est frappant : les groupes 
dirigeants de la démocratie révolutionnaire n'ont pu créer aucune 
force armée — si ce n'est cette ridicule « Armée populaire » sur 
le «front de l'Assemblée Constituante». C'est cette expérience qui 
a conduit les sociahstes russes émigrés à la théorie de la non- 
résistance : il ne faut plus lutter les armes à la main, il faut sou- 
haiter et attendre l'évolution du boichevisme à l'intérieur, ou son 
renversement par certaines forces — immatérielles ! — « du peuple 
lui-même ». Mais ces forces, quoi qu'il en soit, ne pourront s'exer- 
cer que par le fer et dans le sang. Et ainsi la « Grande iiévolu- 
tion sans une goutte de sang » nage dans le sang du coimnen- 
cement à la fin. 

Laisser tomber cette question — la reconstruction^d'une^armée 
nationale sur des bases sohdes — ce n'est pas la résoudre. 

Eh quoi ? Pense-t-on qu'à la chute du boichevisme la paix et 
la béatitude descendront brusquement sur ce malheuieux pays 
qui aura subi un esclavage pire que celui des Tartares, qui aura 
été saturé de querelles, de vengeances, de haines... et qui possédera 
des armes en abondance ? Est-ce qu'à la chute du boichevisme 
les aspirations intéressées de mainte puissance étrangère s'éva- 
nouiront ? Ne se feront-elles pas plus ardentes, au contraire, 
quand tout danger de contagion soviétique aura disparu ? Enfin 
même au cas où la vieille Europe, moralement métamorphosée, 
aurait transformé ses glaives en faucilles, est-il impossible qu'ap- 
paraisse un nouveau Gengis-Khan surgi des entrailles de cette 
Asie qui a, depuis des siècles, tant de comptes à régler avec 
J'Europe? 



— 340 — 

L'armée renaîtra. C'est indubitable. 

Mais, ébranlée dans tous ses principes, dans toutes ses tradi- 
tions, elle hésitera longtemps à choisir sa voie. Pareille aux preux 
de la geste populaire russe, elle s'arrêtera indécise, au carrefour. 
Elle examinera, avec angoisse. Thorizon sombre, voilé encore de 
brumes matinales. Elle cherchera à distinguer parmi les voix con- 
fuses qui s'élèveront. Elle devra — dans une tension doulou- 
reuse — discerner au miUeu des appels menteurs le seul qu'elle 
doive suivre., celui de son peuple. 






TABLE DES MATIÈRES 



I. Les fondements de l'ancienne armée : la religion, le tsar et 

la patrie 7 

II. L'état de l'ancienne armée avant la révolution 17 

III. L'ancienne armée et l'empereur 27 

IV. La révolution à Pétrograd 34 

V. La révolution et la famille impériale 43 

VI. La révolution et l'armée. L'ordre du jour n» 1 51 

VII. L'impression que produisait Pétrograd à la fin de mars 1917 59 

VIII. Le Grand Quartier Général ; son rôle et sa situation. . . 65 

IX. Le général Markov 73 

X. Le pouvoir : la Douma, le Gouvernement Provisoire ; le 
Commandement ; le Conseil des députés ouvriers et des 
soldats 78 

XI. Le pouvoir : la lutte des bolcheviks pour le pouvoir ; le pou- 
voir de l'armée ; l'idée de la dictature 90 

XII. L'œuvre du Gouvernement Provisoire : politique intérieure; 
administration ; la ville et la campagne ; la question 
agraire 101 

XIII. L'œuvre du Gouvernement Provisoire : ravitaillement, 

industrie, transports, finances 112 

XIV. La situation stratégique du front russe au printemps 1917 . 124 
XV. La question de l'offensive de l'armée russe 135 

XVI. Les réformes militaires : les généraux et le renvoi du com- 
mandement supérieur 143 

XVII. « La démocratisation de l'armée » : administration, service, 

vie intérieure 150 

XVIII. «La démocratisation de l'armée »: les comités 156 

XIX. « .La démocratisation de l'armée » : les commissaires aux 

armées 166 



— 342 -^ 

XX. « La démocratisation de l'armée » : l'histoire de la « décla- 
ration des droits du soldat » 171 

XXI. La presse et la propagande 136 

XXII. L'état de l'armée au moment de l'offensive de juin. . . . 205 

XXIII. Les organisations d'officiers 224 

XXIV. La révolution et les Cosaques 234 

XXV. Les unités nationales 243 

XXVI. L'administration au mois de mai et au commencement de 
juin. La démission de Goutchkov et du général Alexéev. 
Ma démission du Grand Quartier Général. L'adminis- ''■ 

tration de Kérensky et du général Broussilov 250 

XXVIl. Mon service au poste de Commandant en Chef des armées 

de l'Ouest 260 

XXVIII. Le commencement de l'offensive russe dans l'été de 1917. 

La débâcle 268 

XXIX. La Conférence des Ministres et des Commandants en Chef 

au G. Q. G., le 16 juillet 278 

XXX. Le général Kornilov 295 

XXXI. Mon service au poste de Commandant en Chef des armées 
du Sud-Ouest. La conférence de Moscou. La chute de 
Riga 305 

XXXII. L'action de Kornilov et sa répercussion au front du Sud- 
Ouest 315 

XXXIII. Dans la prison de Berditchev. Le transfert du « groupe des 

prisonniers de Berditchev» à Bykhov 326 

XXXIV. Quelques bilans de la première période de la révolution . . 334 



ERRATA 



Il faut lire 



Page 3o, ligne 


;3i. 


le manteau rouge pour le 








taureau 


- 45, 




16. 


on n'avait pas eu le temps 
d'expédier le télégramme 
quand 


— 60, 


— 


34. 


Krymov 


— 63, 


— 


39. 


25^ corps 


- 67, 


— 


33. 


général-quartier-maltre 


- 67, 


— 


40. 


général-quartier-maitre 


— 77, 


— 


3. 


attaché au service 



Au lieu de : 

un présage de catastro- 
phe 

le télégramme à peine 
expédié 

Krympv 

24« corps 

général administrateur 

général 

remplissantles fonctions 
d'officier d'ordonnance 
auprès 



ACHEVE DI M PRIMER PAR 
P. MERSCH, L. SEITZ ET c'« 
17, VILLA DALÉSIA, PARIS-I4=. 



■^■^' ■^"■^"'"^ . 'i-i|"pf,-^ yAah..g^.<H KE^ f|g|| 



1^^ 



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Oenikin, Anto 

18J2-1947. 
La décomposition de 

l^armee et du pouvoir 



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